Socle commun, une refonte peu commune !

samedi 25 mai 2013

Pendant que la contestation se focalise sur la réforme des rythmes scolaires [1], on s’étonne que la refonte du « socle commun » [2], véritable pilier de la refondation de l’école, bénéficie d’un tel consensus.

Le socle commun de 2005 est sanctuarisé.

Le 23 avril 2005 à l’issue d’un grand débat national sur l’école, la Loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école adopte le « socle commun de connaissances et de compétences » [3]. Très curieusement, la loi de 2005 analyse la crise de l’école dans des termes proches du rapport Thélot de 2004 : il souligne la nécessité de « formaliser un socle commun des indispensables », décliné en « connaissances, compétences et comportements » [4] dont l’école devrait garantir la maîtrise à la fin de la scolarité obligatoire.

La polysémie du concept de socle commun où chacun, comme dans une auberge espagnole, retrouve ce qu’il apporte, explique son succès. Ainsi pour certains le choix de l’École du socle commun [5] est une promesse démocratique [6] alors que d’autres défendent dans ce socle commun le retour aux fondamentaux et saluent en 2013 l’introduction de la morale à l’école. En fait, ni instrument pédagogique démocratique, ni SMIC culturel [7], le socle n’est qu’un outil managérial fondé sur le développement massif de l’évaluation au service de l’efficacité du système éducatif français, par comparaison de son coût et de ses résultats en termes d’acquis des élèves.

Le socle commun, instrument de contrôle et de normalisation

Par la loi d’orientation, l’État s’assigne à lui-même une obligation de résultat d’où découle une exigence d’évaluation. L’acquisition du socle est donc soumise à une triple évaluation :
- l’évaluation diagnostic par l’enseignant-e afin de repérer les difficultés des élèves ;
- l’évaluation des performances du système éducatif pour laquelle est créé un Conseil National d’évaluation du système éducatif (article 21) ;
- l’évaluation nationale des acquis des élèves, objet de nombreuses critiques et de divers actes de résistance des enseignant-es. Loin de renoncer à ces évaluations tant décriées, la loi d’orientation de 2013 se contente de « faire évoluer les modalités d’évaluation et de notation des élèves… pour remédier à des dispositifs trop lourds… notamment le livret personnel de compétences actuel qui est trop complexe ». [8]

Instrument de contrôle, le socle commun n’est pour l’élève qu’un nouveau mode de subjectivation par « l’autonomie contrôlée » [9]. L’élève n’est pas, selon la vision néo-libérale, un simple « individu entrepreneur de lui-même » [10], responsable de son orientation en vue de son « employabilité ». [11] Par l’intériorisation des normes du « vivre ensemble », il devient aussi une « personne » (article 15). L’acquisition de compétences morales, sociales et civiles rend l’élève performant pour le marché du travail.

La valorisation du capital immatériel

La refondation veut inscrire la France dans « l’économie de l’immatériel » [12] développer les connaissances, la culture, les capacités sociales ou cognitives des élèves afin de créer de la valeur. Là encore l’objectif visé est de revaloriser « le capital humain »[Concept économique, « le “capital humain” est plus encore un concept prescriptif de conduites. Il oblige à repenser des façons d’être, de s’adapter et de “s’investir” ; il pousse à déployer des stratégies de “gestion de ressources humaines” dans l’école sur le modèle du marché du travail. Il oriente la conduite individuelle vers le développement du potentiel de chacun », C. Laval, F. Vergne, P. Clément, G. Dreux [I] La nouvelle école capitaliste, 2011, page 162.]] de la France «  pour inscrire le pays sur une trajectoire de croissance structurelle forte dans une économie de la connaissance internationale » [13] L’école est dotée d’«  un service public du numérique éducatif et de l’enseignement à distance » (article 18) mais sa mise en œuvre par des collectivités territoriales (articles 11, 12, 13) aux ressources inégales ne pourra qu’accentuer dramatiquement l’anomalie d’un système éducatif qui « transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires ». [14]

Défenseur d’une école émancipatrice, respectueuse de l’égalité des droits sur la totalité du territoire national, Sud éducation Vaucluse demande le retrait immédiat du projet de loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École.

Sud éducation Vaucluse


[1« La réforme des rythmes sera engagée dès la rentrée scolaire de 2013 et achevée à la rentrée 2014 dans le premier degré » Annexe de la loi de refondation.

[2« Le socle commun de connaissances, de compétences et de culture », article 7 de la loi de refondation adoptée le 19 mars 2013. Le concept de « socle commun » apparaît en décembre 1994 dans le rapport du Conseil national des programmes adressé à l’ex-ministre de l’éducation nationale F. Bayrou.

[3L’article 9 de la loi d’orientation et de programme pour l’avenir de l’école, du 23 avril 2005, fait du socle commun le cœur de la réforme : « La scolarité obligatoire doit au moins garantir à chaque élève les moyens nécessaires à l’acquisition d’un socle commun constitué d’un ensemble de connaissances et de compétences ».

[4Pour la réussite de tous les élèves, rapport de la commission sur le débat national sur l’avenir de l’École, présidée par Claude Thélot, 2004.

[5« Il est nécessaire de passer du collège unique à « l’École du socle commun » », Haut Conseil de l’Éducation, Bilan des résultats de l’École, 2010.

[6La secrétaire générale de la FSU, Bernadette Groison, issue du SNUIPP, déclare dans le journal Libération du 15/02/2013 : « Par rapport au projet de loi sur la refondation de l’école, il faut aller plus loin. Si on ne le fait pas, on va rater la démocratisation de notre système d’enseignement. »

[7La loi pour la refondation de l’École ajoute « la culture » au socle des connaissances et compétences.

[8La programmation des moyens et les orientations de la refondation de l’École de la République, annexe de la loi de 2013.

[9Béatrice Appay, La dictature du succès. Le paradoxe de l’autonomie contrôlée et de la précarisation, 2005.

[10Selon le principe néolibéral analysé par Michel Foucault dans son cours au Collège de France du 14 mars 1979.

[11Éric Maurin, La Nouvelle Question scolaire. Les bénéfices de la démocratisation, 2007.

[12Cette nouvelle ère de l’économie que l’on retrouve dans le rapport Lévy-Jouillet de 2006.

[13Annexe de la loi, « La refondation de l’école de la République : objectifs et moyens ».

[14Cette formule de Pierre Bourdieu (Les Héritiers, 1964) est reprise par le rapport fait le 28 février 2013 au nom de la commission des affaires culturelles et de l’éducation sur le projet de loi pour la refondation de l’École.