« Sous les palmiers... les grains de sable »

vendredi 11 novembre 2016

Au terme d’une année scolaire scandée par des mouvements de grève dans l’Éducation nationale et d’un printemps 2016 marqué par des mouvements sociaux larges contre les politiques néolibérales, contre la dérive sécuritaire prônée par le gouvernement, par la lassitude et la révolte exprimées par de plus en plus de personnes face à l’accaparement des richesses, du pouvoir et des privilèges créant une société néoféodale, il semblait important de rédiger un article sur la situation des établissements scolaires français établis hors de France.

Un cadre complexe

Ces établissements diffèrent en fonction de leur statut qui définit leurs relations par rapport à l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE). Les établissements dits « en gestion directe », sont gérés par l’AEFE qui envoie des personnels expatriés pour les administrer. Il existe aussi des établissements conventionnés ou homologués par l’AEFE qui ont des liens plus distendus, gérés par une direction parentale en partenariat avec des émissaires détachés de l’Éducation nationale. L’AEFE est une structure spécialisée dans l’enseignement français à l’étranger, mise en place entre le ministère de l’Éducation nationale et le ministère des Affaires étrangères (MAE). Sa mission est d’assurer, dans le cadre d’une compétition mondiale entre les puissances, un « rayonnement » de l’enseignement français censé déboucher ensuite sur des recrutements par les universités françaises. Sa mission est aussi de permettre aux Français-es de s’expatrier en famille et d’accompagner le mouvement de mobilité internationale engendré par la mondialisation. L’AEFE a un rôle clé dans la politique de puissance française et la géographie des établissements, mouvante particulièrement ces dernières années (retrait relatif de l’Amérique latine et de l’Afrique, prise d’importance de la Péninsule arabique et de l’Asie de l’Est), reflète les choix économiques et commerciaux privilégiés par les gouvernements. Certains établissements sont les héritiers d’une situation coloniale puis néocoloniale, notamment en Afrique du Nord et de l’Ouest.

Un management agressif

Ces établissements sont censés défendre, étendre les valeurs républicaines, or, ils révèlent davantage une culture d’entreprise, de firme transnationale (FTN) et de compromis (compromission ?) avec les pouvoirs en place. Ainsi un collègue a pu être rappelé en France lorsqu’il avait évoqué la situation politique sous Ben Ali, en Tunisie... Comme des entreprises jouent désormais avec les CDI, CDD et contrats intérims, les établissements français à l’étranger comptent pléthore de contrats précaires, ce qui leur permet de diviser les personnels, de contourner le droit du travail français au profit du droit local quand celui-ci est plus favorable à l’employeur. Depuis 2011, l’AEFE demande aux établissements de « purger » des contrats tout élément faisant référence à la France et à son droit, dans l’objectif d’interdire aux salarié-es de faire requalifier leur contrat en contrat de droit français au T.A.

Il est demandé aux directions de mettre une pression sur les personnels censés abattre toujours plus de travail sans compter. Des Actions pédagogiques pilotes financées à grand frais par l’AEFE s’appuient sur des postes de communications de plus en plus importants dans les lycées. Les enseignant-es sont désormais évalué-es sur leur capacité à faire « rayonner » l’établissement via ces projets. Il est reproché, aux collègues de ne pas faire de projet spécifique, c’est-à-dire en plus de l’enseignement « classique » défini par le B.O.

Les directions, désormais briefées dans la logique du New management, gèrent leur personnel comme une entreprise, dans une relation « coût/avantage ». Ces termes et leurs champs lexicaux (« efficience », « optimisation », « espace concurrentiel »...) sont ainsi employés dans les réunions plénières ou dans les C.E. Outre la division des personnels, cette logique entraîne une forte précarité des contrats locaux qui se retrouvent dans l’obligation de travailler plus sans rien dire, une flexibilité des contrats résident-es (contrats créés pour les fonctionnaires de l’Éducation nationale résidant dans le pays d’accueil donc sans prime d’expatriation) dont les conditions de recrutement et de renouvellement de détachement se sont détériorées ces dernières années, et, pour les collègues expatrié-es, une obligation de polyvalence voire de surveillance (et d’inspection) de leurs collègues qui n’existe pas dans notre métier. Ces dernier-es constituent désormais une hiérarchie intermédiaire entre les directions et les autres enseignant-es (formation, recrutement, « visites »). Cet échelon intermédiaire génère au sein des équipes pédagogiques des comportements de cour et d’allégeance.

Les chef-fes d’établissements sont à la croisée des chemins entre diplomates, VRP d’une FTN et chef d’entreprise, sans oublier, chez une grande partie d’entre eux-elles, le carriérisme flagrant et assumé. Ces attitudes entraînent des directions refusant la mise en place de barèmes pour le recrutement des personnels en contrat local afin d’être libres de choisir ; très peu de prise en considération des besoins ou des problèmes que les collègues peuvent rencontrer (agressions verbales venant des familles, problèmes financiers, problèmes de santé etc), le but étant de présenter le profil le plus lisse possible dans un espace concurrentiel. Dans les établissements conventionnés, les conseils de gestion prennent de plus en plus d’importance avec l’aval de la direction laissant la porte ouverte à des délits d’initié-es ou à l’ascendant pris par les parents sur la décision de garder ou non un membre du personnel.

La direction représente aussi la ligne dure de l’ordre établi par les ambassades et autres services consulaires qui restent très souvent dans une vision coloniale de la France à l’étranger. Or le MAE est présent dans la gestion des affaires des lycées, notamment au niveau du recrutement puisque un représentant du consulat de France siège de droit aux commissions de recrutement et au Conseil d’établissement. Or il arrive que les dossiers des collègues locaux ne soient pas étudiés car jugés d’office moins bons ou que les candidatures de connaissances soient placées en tête de liste. Enfin le Conseiller de coopération et d’action culturelle (COCAC) est considéré comme le supérieur hiérarchique des personnels détachés, supérieur qui valide tous les trois ans ou non nos demandes de renouvellement de contrat de résident-e.

Un syndicat de luttes

À quoi peut bien servir Sud océans dans cette situation d’aristocratie (parce que les « De... » sont encore très présent-es !) coloniale et néo-coloniale lorsque les intérêts des grandes entreprises françaises sont en jeu (Carrefour, Total, Orange, Engie...) ? Et bien Sud océans sert à ce que tout cela ne tourne pas en rond, à gripper le système... En nous servant de notre force collective : la salle des professeurs. Un bon débrayage (un par an à Dakar depuis 2 ans) à la suite d’une décision inique de la direction, de l’enterrement d’une affaire d’indiscipline, ou encore lorsque un-e collègue est malmené-e par sa direction lors d’un entretien individuel (réunion de recadrage dans le jargon). Ces moments entre le légal (la grève) et l’illégal (arrêt de travail sans préavis) sont craints par les directions d’établissement et servent donc comme moyen de pression.

Intervenir activement au profit des collègues au moment des commissions de recrutement, notamment en bloquant les huis-clos des Commissions consultatives paritaires locales (CCPL) ; en cas de litige avec la direction ou avec des parents d’élèves, Sud met à disposition un soutien juridique, moral voire financier si besoin (frais d’avocat à Dakar dernièrement). Souvent les collègues ne connaissent pas leurs droits et sont dans une position de dominé-es face à la direction.

Intervenir au profit des élèves les plus défavorisé-es (et il y en a !) dans les conseils de classe ou les commissions de bourses afin de garantir au maximum une certaine mixité sociale essentielle à la démocratie sociale.
Sud océans permet de faire avancer les conditions de travail ou, au moins, d’empêcher leur dégradation. Les heures d’informations syndicales tenues mensuellement permettent de renseigner sur les mouvements en France (Loi travail cette année), de rattacher ou d’élargir des luttes dans des cadres plus globaux. En bref, le but est de rappeler l’importance des luttes, de l’action sociale, de l’engagement même dans un cadre qui peut paraître déconnecté, de rappeler aux émissaires de l’ordre établi les règles de l’État de droit si vite oubliées à l’étranger.

Sud éducation Hors de France