Stage de 3ème type au château de Ligoure : l’autogestion fluide !

jeudi 8 mars 2018

Le stage « Instituer du commun » s’est tenu au château de Ligoure, dans le Limousin, du 18 au 22 décembre 2017. Bernard Collot, invité pour intervenir sur l’école du 3ème type, a rédigé un billet qui exprime ce qu’il retient de ce stage [1]. De l’avis des Ligouriennes et des Ligouriens, ce billet reflète parfaitement l’esprit du stage et en présente un excellent résumé. C’est pourquoi, avec l’autorisation de Bernard Collot, nous avons choisi ce texte en guise de bilan.

« Le syndicat Sud éducation a quelque chose de bien particulier et même d’exceptionnel : toutes et tous les adhérent-es et militant-es que j’ai rencontré-es à Ligoure pratiquent la remise en question permanente des pensées et des pratiques individuelles et collectives. Je me demande même si ce n’est pas pour cela qu’intuitivement beaucoup y adhèrent, autant que pour ses orientations syndicales et politiques.
En tout cas, pour ce stage, c’était annoncé d’emblée : il devait être l’expérimentation de l’autogestion et de la liberté du faire. Son titre : « Instituer du commun ». Dans ce que j’ai pu en voir et en comprendre, cela a été une sacrée réussite. Je suis persuadé que la densité, la richesse du contenu et des échanges auxquels j’ai pu assister, avec le contenu de chaque journée très très vaguement proposé à l’avance, a été une conséquence de cette autogestion réussie.
Ma vision est quelque peu approximative et subjective, je n’y ai passé qu’une journée et demie, mais je suppose que tous les acteurs en feront a posteriori une analyse plus précise et exacte parce que ce sont peut-être les enseignements les plus importants qu’ils auront à retirer de ces journées.

Le lieu d’abord

Une vieille et immense bâtisse, des hauteurs de plafond impressionnantes, de grands couloirs sombres où il valait mieux avoir une lampe électrique le soir pour repérer un interrupteur, des portes difficiles à voir dans les boiseries, une boussole pour trouver le bon escalier… bref, c’était bien un château avec du volume, mais ça ne devait pas être si facile que cela d’y vivre !
80 personnes y ont débarqué un lundi matin, venant de tout l’hexagone, parfois avec de petits mômes, des profs des écoles, des profs de collèges, des profs de lycée, des jeunes et des moins jeunes, une belle hétérogénéité (elles et ils ne peuvent en ressortir que toutes et tous convaincu-es du multi-âge dans les classes si elles et ils ne l’étaient pas par avance !). Je n’ai pas repéré de profs d’université, il y en avait peut-être, en tout cas cela leur ferait le plus grand bien de faire un tour dans ces stages. 80 personnes parce qu’il n’y avait que 80 matelas !
Mais voilà, s’il y avait bien le bâtiment pour se mettre à l’abri, il allait falloir que cet ensemble hétéroclite se débrouille pour y vivre cinq jours en autonomie, et en plus y faire ce que chacun était venu y chercher !
Les nouvelles formes de gouvernances théorisées (sociocratie, holacratie, adhocratie…) précisent généralement ce qu’il y a à instaurer, les modalités et les protocoles de fonctionnement de chaque espace d’élaboration et de décision, les rôles à assurer par chacun-e, comment se comporter, etc., autrement dit, un mode d’emploi connu par toutes et tous à l’avance et à appliquer.
À Ligoure, le syndicat Sud éducation Limousin s’est contenté de proposer un embryon de structure (en dehors de s’être occupé à l’avance de faire le stock de pommes de terre, de pâtes… pouvant être cuisinées puisque cela ne pouvait être fait au fur et à mesure). Très pragmatiquement, il avait prévu que trois ou quatre commissions s’occupent quotidiennement de l’organisation du quotidien, la bouffe, le matériel… et le moment qui allait leur être consacré. Il s’était aussi contenté de fixer un temps de rencontre générale plus ou moins informel dans la grande salle en début de demi-journée à partir duquel des ateliers devaient émerger (sans savoir lesquels) et se répartir, puis un autre moment de rencontre informel où ce qui s’était passé dans chaque atelier pouvait peut-être produire d’autres choses. Autrement dit, il s’était contenté de fixer des espaces-temps dans la journée et de les indiquer. J’imagine qu’a dû se poser la question « Est-ce que la mayonnaise va prendre ? »

Et la mayonnaise a pris !

Je n’y étais pas le lundi matin, mais dans la présentation et la discussion des commissions indispensables pour survivre, d’autres ont été ajoutées. Et tous ces espaces-temps organisationnels se sont remplis, ont fonctionné, se sont modifiés suivant les besoins qui apparaissaient, sans qu’il y ait eu besoin d’indiquer qui y allait, qui y restait, ni même qu’il y avait une obligation quelconque d’y participer ! Pas de modalités de liaison prévues entre les commissions, mais lorsque des décisions de l’une nécessitaient l’apport ou la modification d’une autre, naturellement une estafette permettait l’ajustement. Ce qui faisait fonctionner harmonieusement tout cela, c’était ce qui se passait au fur et à mesure que se déroulait la vie… de château ! Il m’a été impossible de repérer qui pouvait bien être un peu plus organisatrice-organisateur de tout cela, même pas celles ou ceux du Limousin qui avaient pourtant travaillé plus que les autres à ces journées. Et qu’est-ce qu’on a bien mangé !

L’autogestion fluide avec une structure dissipative !

Dans toutes les rencontres avec un grand nombre de personnes, c’est le démarrage et l’organisation des journées qui demandent généralement quelques leaders qui drivent tout ce monde, des plannings savants bien prévus dans des horaires bien cadrés, parfois il faut même aller s’inscrire obligatoirement dans ces plannings. Un peu d’ordre, voyons ! Rien de cela. S’il y en avait, des leaders, je n’ai pas pu les repérer. Certes il y avait celles et ceux qui connaissaient des techniques d’animation, celles destinées à booster d’entrée l’inter-relation, à « chauffer les neurones », à mettre dans le bain. Il m’a bien semblé reconnaître les savoirs des CEMÉA, du GFEN... Et cela suffisait pour qu’en peu de temps le thème de la journée soit lancé, qu’émergent et soient proposés les ateliers pour l’explorer, que chacun-e s’y retrouve (ou fasse autre chose) et que ça se mette à échanger, à « travailler »… naturellement. Tout me paraissait naturel, sans règles explicites, y compris l’étonnante qualité d’écoute de chacun-e. C’est vraiment cette adaptation collective et fluctuante aux circonstances, aux besoins, aux intérêts… qui m’a impressionné.
J’étais invité à la journée qui avait pour thème l’école du 3ème type : je n’ai rien eu à y faire et je n’y ai rien fait, je n’avais qu’à me balader d’un espace à un autre, si j’en avais envie !!!!! C’était génial et j’y ai beaucoup appris. Comme quoi, et tant pis pour les pédagogies actives, on apprend aussi en ne faisant rien ! C’est ça le 3ème type !
Une remarque : l’environnement du château et le paysage sont vraiment agréables, en plus il y avait du soleil même s’il ne faisait pas chaud. Bizarrement, je n’y ai vu pratiquement personne y prendre l’air, s’y promener (récréation !). Même les « cloppeuses-eurs » restaient cantonné-es bien serré-es devant l’abri d’une entrée. Je me suis dit qu’entre l’attraction de l’environnement et l’attraction des inter-relations denses et continues à l’intérieur du bâtiment, c’était cette dernière qui était la plus forte !
Je vais les taquiner un peu : c’était presque aussi bien que dans ma classe unique !!!! Je dis presque, mais ce n’est pas vrai parce que c’est bien plus difficile pour des adultes qui ne l’ont jamais vécu avant. C’est un sacré tour de force que ces adultes ont réalisé et j’avoue que j’aurais peut-être douté que ce soit possible. Ils donnent de l’espoir pour qu’une espèce humaine cesse enfin d’être grégaire… et pour les enfants dont elles et ils ont la charge et qui vont en profiter sans attendre ».

Sud éducation Limousin