Tunisie, la révolution côté femmes

jeudi 31 mai 2012

Interview de Fatima GHANMI, professeure de sciences physiques et militante du syndicat régional de l’enseignement secondaire de Ben Arous (un des quatre Gouvernorats du Grand Tunis). Elle est membre du Bureau National des Femmes Travailleuses de l’UGTT (Union Générale Tunisienne du Travail), où elle est en charge de l’information.

Quel rôle ont joué les femmes dans la révolution tunisienne, à partir du 17 décembre 2010 ?

En réalité, le rôle des femmes tunisiennes a toujours été important dans tous les soulèvements qu’a connus le pays. Ce rôle devient plus visible à partir du mouvement du bassin minier de Gafsa-Redeyef, en 2008.

Le 17 décembre 2010, le premier acte de protestation contre le gouverneur de Sidi Bouzid a été déclenché par des femmes rassemblées en signe de solidarité avec la mère de l’immolé Mohamed Bouazizi. La plupart d’entre elles étaient mères de diplômés-chômeurs. Mais les femmes tunisiennes ont participé activement à toutes les formes de lutte contre la dictature mafieuse : elles étaient visibles partout, dans les sit-in, les grèves générales régionales périodiques organisées par l’UGTT et les manifestations dans les rues.

Des diplômées au chômage, des enseignantes, des avocates, des ouvrières menacées à tout moment par les licenciements, des femmes de la société civile et des paysannes … elles sortaient, courageuses, convaincues, décidées et toutes pleines d’espoir d’une vie plus belle, plus digne pour elles, pour leurs familles et pour leur pays. Je me rappelle de la célèbre mère d’un martyr qui a crié que les snipers de Ben Ali ne lui faisaient pas peur et qu’elle était prête à sacrifier le reste de ses fils pour « dégager » le dictateur.

Après la chute de Ben Ali (14 janvier), les femmes ont-elles connu des avancées ?

Oui, le décret électoral promulgué par la Haute Instance du Consensus national a établi la parité, avec alternance obligatoire entre les femmes et les hommes sur les listes électorales. Grâce à quoi on a aujourd’hui 49 femmes députées sur 217 à l’Assemblée Constituante, même si c’est encore insuffisant.

Depuis l’arrivée d’Ennahda, le parti islamiste au pouvoir (23 octobre), est-ce que les choses ont changé pour les femmes tunisiennes ?

Pendant la campagne électorale, Ennahda avait un discours similaire à celui des forces et partis politiques progressistes et démocratiques, axé sur les droits socio-économiques des larges masses populaires, et surtout sur la conservation des acquis de la femme et leur promotion.

La phase post-électorale a commencé ici et là par des agressions physiques et verbales contre les femmes et surtout les plus éclairées d’entre elles, certains voulant imposer par la force le port du niqab (voile intégral) dans les établissements scolaires et universitaires. Les événements récents à l’Université de La Manouba attestent que tous les règlements intérieurs et libertés académiques ont été bafoués.

Les partis islamistes fomentent des polémiques à propos de la polygamie, du mariage coutumier (ils ne reconnaissent pas le mariage civil), de l’interdiction de la mixité à l’école, dans les lycées et les facultés… bref, tout leur projet de société est axé sur la remise en cause de tous les acquis de la femme, sous-entendant qu’elle est responsable de tous les problèmes socio-économiques et culturels de la Tunisie. De hauts responsables des pouvoirs publics appellent à un débat national sur le niqab, afin de détourner l’opinion publique des réelles revendications du peuple affirmées dès le déclenchement du processus révolutionnaire. Encore aujourd’hui, des manifestations populaires ont lieu presque chaque jour dans les différentes régions de la Tunisie.

De leur côté, les femmes qui ont contribué au renversement des anciennes familles mafieuses continuent leur lutte pour le renforcement de leur droits. Elle s’organisent de plus en plus dans leurs secteurs professionnels et dans la société civile pour la constitutionnalisation de leurs droits humains universels et l’ancrage des valeurs de la citoyenneté et de l’égalité. Le grand rassemblement du 8 mars 2012, à l’occasion de la Journée internationale des Droits des Femmes, n’est qu’un exemple de la continuité de leur mobilisation.

Comment vois-tu l’évolution de la situation, un an après le début du processus révolutionnaire ?

La Tunisie vit un sérieux débat entre les différents projets de nouvelle Constitution. Ce débat a dévoilé deux projets bien distincts de société : l’un pour une démocratie et l’autre pour une théocratie. Ceci nous renvoie aux années 30 du siècle dernier, où la Tunisie a vécu une lutte acharnée entre les Conservateurs et les Modernistes, et qui s’était achevée par le triomphe de ces derniers.

Aujourd’hui, le problème majeur des Islamistes, c’est la société tunisienne qui va de l’avant et dans le sens logique de l’Histoire, alors qu’eux veulent nous ramener à contre-sens de l’Histoire. Mais je suis optimiste, et j’ai confiance en mon peuple et ses forces vives pour assurer la poursuite du processus révolutionnaire et atteindre ses objectifs de démocratisation.

NB : il y a des projets de Constitution proposés par l’UGTT, par des organisations de femmes, des partis politiques, des personnalités indépendantes expertes en Loi Constitutionnelle. Les partis islamistes (en tant que partis organisés) n’ont rien proposé.

Interview réalisée à Tunis par la Commission International de Sud éducation, lors de la 1ère Conférence internationale sur l’éducation organisée par l’UGTT en février 2012.