Turquie/Kurdistan

Rencontre avec deux syndicalistes de l’éducation en exil en France
vendredi 17 mars 2017

Proche de la gauche turque et kurde, Egitim-Sen syndique les personnels de l’éducation dans toute la Turquie, notamment au Kurdistan. Il est membre de la Confédération des syndicats des travailleurs du secteur public (KESK). Solidaires est en lien avec ce syndicat depuis plusieurs années : deux délégations se sont rendues sur place.

Leila et Kadri, enseignant-es à Viransehir (petite ville du Kurdistan), ont dû fuir la Turquie en mai 2016 sous la menace de lourdes peines de prison suite à leur participation aux manifestations contre les opérations militaires de l’État turc dans les villes kurdes à l’automne 2015. En septembre 2016, un mois après la tentative de coup d’État militaire
et le tournant dictatorial imposé par Erdogan dans la foulée, ils ont appris leur licenciement de la Fonction publique. Ils n’ont aujourd’hui pas d’espoir de retourner en Turquie et souhaitent s’installer en France où ils espèrent pouvoir de nouveau
enseigner.

Êtes-vous en relation avec d’autres membres d’Egitim-Sen exilé-es en France ?

Nous sommes en contact avec une ou deux personnes membres de notre syndicat. Mais la plupart des militant-es politiques turcs et turques ou kurdes demandent l’asile en Suisse et surtout en Allemagne, où la diaspora militante est plus importante et plus structurée.

Êtes-vous encore en contact avec vos collègues resté-es en Turquie ?

Oui, le climat entre les collègues dans les établissements scolaires est désastreux. Il y règne une atmosphère de peur et de suspicion. Les collègues n’osent pas parler entre elles/eux de ce qui se passe par crainte de la délation (encouragée par le pouvoir). À tel point que nombre de nos camarades n’osent plus se réclamer d’Egitim-Sen voire
quittent le syndicat. Les autres syndicats, qu’ils soient kémalistes ou proches de l’AKP (parti d’Erdogan), ne sont pas victimes de la répression et ne nous soutiennent absolument pas.

Comment avez-vous géré financièrement la suspension, pendant plusieurs mois, de plus de 10 000 membres de votre syndicat ? (la plupart ont été réintégré-es en janvier suite à une lutte exemplaire)

En temps normal, nous sommes en mesure d’apporter une solidarité financière à nos militant-es suspendu-es. Mais là, la situation était tout simplement inédite et ingérable. Le syndicat n’avait pas les moyens de garantir un revenu au quart de ses adhérent-es pendant plus de cinq mois !

Comment s’est traduit le tournant dictatorial du régime Erdogan dans le domaine éducatif ?

Comme dans l’armée, la justice et la police, le pouvoir veut profiter du prétexte du coup d’État pour faire le ménage dans le secteur éducatif. S’il y a une tendance à vouloir éliminer toute trace de laïcité, il ne faut pas penser pour autant que la priorité du pouvoir turc soit d’islamiser les jeunes turcs. Son objectif premier c’est d’abord de produire des jeunes sans esprit critique, prêts à obéir au régime sans ciller.

Est-ce que ce tournant dictatorial et la suspension de milliers d’enseignant-es ont suscité des réactions chez les jeunes scolarisé-es ?

Dans les universités, oui, il y a eu des actions. Mais dans les lycées, le climat de peur est tellement pesant que l’opposition des élèves se manifeste d’abord par des réactions émotionnelles. On a vu des élèves pleurer en voyant partir leur enseignant-e ou même certain-es qui refusent d’accepter le ou la remplaçant-e nouvellement arrivé-e...

La reprise en main du secteur éducatif s’est-elle traduit par une modification du mode de recrutement des enseignant-es ?

Le recrutement se fait toujours sur concours, mais ce concours est de plus en plus biaisé. L’écrit consiste en un QCM, mais il est de notoriété publique que certaines questions sont communiquées à l’avance à certains partisans de l’AKP afin de s’assurer qu’ils réussissent le concours. Une épreuve orale a été introduite il y a peu. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, son objectif n’est pas tant d’évaluer les compétence pédagogiques que de filtrer les nouvelles recrues selon leurs orientations politiques. Lors de cet examen, le jury peut ainsi demander aux candidat-es à quel syndicat ils comptent adhérer...

Traduction : Sarah (Solidaires Étudiant-es Paris VIII)

Les syndicalistes d’Egitim-Sen exilé-es en France ont besoin de notre soutien. Ils/elles souhaitent bénéficier de cours de français afin de pouvoir espérer enseigner de nouveau en France. Si vous êtes volontaire, à partir de la rentrée 2017 (à Paris), écrivez à contact@sudeducation94.org.

Sud éducation Val de Marne