Une histoire de la désobéissance dans l’Éducation nationale

Contribution aux débats de la Fédération Sud éducation
samedi 28 novembre 2015

Les événements de janvier 2015 ont mené à un renforcement de l’autoritarisme, du rappel aux « valeurs » de la république par le biais de symboles plus ou moins porteurs d’autorité : drapeau, hymne, etc. Dans l’Histoire, on a déjà vu ce phénomène, y compris en remontant à Jules Ferry. Aussi, est-il important de connaître l’histoire de la désobéissance.

Après la Révolution française les tenants de la république ont eu besoin d’implanter leurs idées en profondeur sur le territoire national. C’est pourquoi « les hussards noirs » sont embauchés massivement pour implanter l’école publique.

Après la Commune de Paris, la réaction de la république bourgeoise est très forte. L’école de cette époque se dresse contre ce mouvement de revendication, de contestation de l’ordre bourgeois, qu’elle considère comme une menace, le risque étant l’émergence d’une école émancipée des doctrines d’État. En effet, pendant la Commune, des projets d’école coopérative, basés sur le partage, émergent et menacent l’ordre établi en introduisant clairement l’idée d’une désobéissance. Celui de Ferdinand Buisson, directeur de l’Enseignement primaire, protestant, laïque et républicain, milite pour l’expérimentation en matière pédagogique, en faveur d’une égalité entre filles et garçons. Il permet en 1880 au pédagogue libertaire Paul Robin de mettre en place ses idées éducatives à l’orphelinat de Cempuis.

Les débuts du syndicalisme représentent une étape majeure dans l’histoire de la désobéissance. C’est dans ce cadre-là qu’on a commencé à observer les premières luttes antihiérarchiques.
 
Quelques éléments de l’histoire du syndicalisme enseignant

Une lutte des classes au sein même de l’Éducation nationale a commencé à émerger : la lutte d’un prolétariat contre un patronat d’État s’est mise en place.

Au début du XXème siècle, la Cgt, alors syndicat révolutionnaire, faisait littéralement trembler la bourgeoisie de l’époque.

Quand les enseignant-es ont commencé à désobéir et à se fédérer, la hiérarchie les a condamné-es fermement. Il y a eu des révocations. Les militant-es d’alors étaient dans l’action directe. Ils et elles étaient en faveur d’une pédagogie tournée vers l’émancipation de la classe prolétarienne, en lutte contre les programmes bourgeois. Des enquêtes ont été produites par les syndicats pour savoir ce que les ouvrier-es souhaitaient pour leurs enfants. Les syndicalistes d’alors ont subi la répression pour s’être mobilisé contre le militarisme et le nationalisme.

La guerre éclate en 1914. La majorité de la Cgt, qui avait menacé de lancer une grève générale avec les camarades allemands qu’ils considéraient comme les victimes d’une hiérarchie militaire, au même titre qu’eux-mêmes, fait volte face quand Jaurès est assassiné. Au nom de l’union sacrée, le départ en guerre est alors salué. On ne peut que constater la résonance qu’il y a avec l’actualité et l’union républicaine suite aux événements de janvier 2015. La fédération enseignante de la Cgt a sauvé l’honneur en maintenant une position internationaliste et pacifiste. Sa presse a été censurée à cause de cela.

Après la Première guerre mondiale, un mouvement révolutionnaire spartakiste se développe en Allemagne. En France, un grand mouvement de grève entraînera une vague de révocations d’instituteur-trices en 1920. Certain-nes seront réintégré-es. La Cgt, qui avait trahi la classe ouvrière en adhérant à l’union sacrée au début de la guerre, était considérée comme soumise à la classe dominante. En 1921, une scission donne naissance à la Cgt-U internationaliste et lutte des classe. Pour les fonctionnaires, le droit syndical se conquiert dans les luttes. Au début, il s’agit d’une tolérance et non d’un droit : il n’y a alors pas de droit de grève pour les enseignant-es. Dans l’entre-deux-guerres des femmes enseignantes se font révoquer pour propagande anticonceptionnelle.

C’est en 1935 que la première grève suivie massivement et non réprimée aura lieu contre les menaces des fascismes. En 1938, une importante grève a lieu : des fichiers de grévistes seront constitués et utilisés par les collabos quelques années plus tard. Des opposant-es (communistes, anarchistes...) seront exclu-es de l’Éducation nationale car pacifistes et considérés-es comme pro-allemand-es.

Le premier statut des enseignant-es sera créé sous Pétain pour assurer leur allégeance à l’État français : les enseignant-es seront ainsi « fliqué-es ». Leurs réactions sont partagées :
-  une moitié environ sera indifférente aux événements liés à l’occupation allemande ;
-  un quart collaborera ;
-  un quart s’engagera dans la voie de la résistance.

Le mouvement syndical est partie prenante de la Résistance. Des enseignant-es s’y joignent.
Notons que la hiérarchie de l’Éducation nationale a été plus collaborationniste que le reste de la fonction publique : il n’y a eu aucun refus de prêter serment à Pétain.

Après guerre, l’anti-colonialisme est très fort dans l’Éducation nationale. Il y a une augmentation des luttes anti-coloniales. Même sur place dans les colonies, les enseignant-es, censé-es diffuser la bonne parole française, sont divisé-es sur la question. Avant 1968, le Sgen-Cfdt (qui portait alors l’autogestion) prend conscience de la lutte et devient anti-colonialiste.

En 1968, les grèves des enseignant-es se font en dehors des appels syndicaux, sans eux, voire même contre eux. Le Sni-Fen (qui deviendra Se-Unsa et Snuipp-Fsu) s’engage dans la lutte suite à l’occupation de leur local par l’École émancipée... fin mai.

Par la suite, on assiste à une effervescence antihiérarchique et une augmentation des initiatives de pédagogie expérimentale.

À cette époque, les grèves saute-mouton (2 jours de grève rituelle par an, totalement organisés) sont extrêmement suivies. C’est seulement dans les années 80 que l’on assiste aux premières grèves reconductibles ; par exemple, en 1980, 3 semaines reconductibles pour obtenir 25 élèves par classe, contre l’avis du Sni. En 1987 à Paris, une lutte éclate contre le statut particulier des directeurs-trices d’école, qui auraient été recruté-es sur concours interne parmi les enseignants-es et auraient eu un statut de maître-sse-directeur-trice (supérieur hiérarchique). Cette lutte a abouti à l’abrogation de ce statut en 1989 sans que le texte n’ait jamais été appliqué.

Dans les années 1990-2000, d’autres luttes reconductibles l’emportent : non-titulaires notamment en 1997, « rythmes scolaires première version » en 2002... En 1995, la lutte interprofessionnelle contre le plan Juppé entraînera des scissions au sein de syndicats débouchant sur la création de Sud éducation. À la suite de quoi, l’antihiérarchie (par le refus d’inspection et la contestation des chefs d’établissements) a été relancée par Sud éducation et la Cnt.

Ces dernières années, c’est sous Sarkozy que l’idée de désobéissance est revenue dans les luttes :
-  contre les renvois par charters d’enfants que l’on vient arrêter à la sortie d’écoles ;
-  contre « base-élève », fichier de renseignements destinés aux autres ministères ... Des directeurs-trices, en désobéissance, ont refusé de remplir le fichier. Cette lutte a été portée au tribunal, qui a statué pour une révision des contenus de ces fichiers, enlevant ainsi les items considérés comme « problématiques » ;
-  contre les évaluations nationales de Ce1 et Cm2 destinées à opérer un classement des écoles et des enseignant-es entre eux et elles ;
-  En 2008, les désobéisseurs ont aussi lutté contre la suppression des Rased et la mise en place des Apc prises en charge par les enseignant-es.

De nombreuses sanctions, dont certaines lourdes, ont été prises contre les désobéisseurs et les désobéisseuses, sanctions qui n’ont pas été levées depuis. Pour nous, il s’agit de dire « non » surtout quand l’ordre est injuste ! Il faut aussi penser à articuler engagement individuel et luttes collectives.

Après la répression du mouvement syndical au cours du XXème siècle, nous assistons depuis quelques années à la récupération des luttes syndicales par le capitalisme , qui sous couvert d’utiliser le même vocabulaire, absorbe les revendications, les digère, et retourne leur dimensions émancipatrices en de nouvelles aliénations.