Universités : la réforme silencieuse, la déstructuration des formations

Sud éducation Franche-Comté
samedi 28 novembre 2015

Sans faire de bruit, un bouleversement majeur des formations universitaires est en train de se mettre en place.

Plusieurs facteurs se conjuguent.

Il y a tout d’abord les effets de deux principales dispositions de la loi Fioraso : l’accréditation et les regroupements d’établissements. Il y a aussi l’arrêté du 22 janvier 2014, passé totalement inaperçu. Cela peut s’expliquer par le fait que les universités l’appliquent par vagues successives à mesure qu’elles renouvellent leur contrat quinquennal avec l’État. Comme lors de l’adoption du LMD il y a une dizaine d’années, le caractère graduel et différencié de cette réforme rendra difficile un mouvement général de grève.
Le passage de l’habilitation à l’accréditation est avant tout une mesure de transfert des tâches et des responsabilités. Avant la loi Fioraso, le ministère examinait les propositions de formation dossier par dossier. Désormais, ce travail est effectué par les universités elles-mêmes, c’est-à-dire par nous !
Arrêtons-nous sur cet arrêté « fixant le cadre national des formations conduisant à la délivrance des diplômes nationaux de licence, de licence professionnelle et de master ». La logique qui le sous-tend semble être de privilégier les trajectoires linéaires en dégageant le plus vite possible les étudiant-es qui « encombrent » le système. Elles ou ils doivent être « orienté-es » : les bacs technos dans les IUT, les bacs pro en BTS et les bacs généraux sur les bancs des facs !
L’article 15 dit que « tout étudiant doit pouvoir bénéficier d’une organisation donnant accès à plusieurs mentions de licence ou de licence professionnelle » et que « cette organisation permet à tout étudiant, en cours de cycle et au plus tard à la fin du semestre 4 du cycle licence, de retarder ou de modifier le choix de sa mention de licence ou de licence professionnelle en lien avec son projet personnel et professionnel en gardant le bénéfice des crédits ECTS (European Credits Transfer System) acquis. Cette organisation se traduit donc par un socle commun défini en termes de compétences suffisantes pour permettre ces réorientations ».
La logique de cet arrêté veut aussi que si une formation carpe collabore avec une formation lapin, il faut qu’un-e étudiant-e qui a suivi carpe/lapin, dorénavant forcément à 50-50 pour réduire les heures de formation, puisse opter pour carpe ou lapin en 3ème année. Et il faudra que cette 3ème année ne soit pas trop dure à obtenir, qu’elle constitue une sorte de 1ère année disciplinaire en somme.
Mais surtout, il y a un plan d’austérité à la clef. La ministre est allée puiser dans les fonds de roulement pour financer les établissements. C’est cela l’autonomie ? Si on mutualise tout avec tout, on doit forcément économiser des ronds quelque part. Il n’est pas certain qu’entasser toujours plus d’étudiant-es dans des amphis, les coller face à des écrans, ou les forcer à étudier des matières qu’elles ou ils ne veulent pas étudier, soit propice à leur réussite. La seule solution sera de baisser les exigences universitaires.

Cette réforme a des effets paradoxaux.

À l’Université de Besançon, comme ailleurs, cette logique de mutualisations tous azimuts est déjà à l’œuvre, notamment au niveau Master. Ainsi il existe un master de langues qui comporte une majorité de cours de méthodologie mutualisés entre anglais, espagnol, allemand etc. dont les cours sont... en français ! Résultat : les étudiant-es voulaient pratiquer une langue donc, quand elles ou ils le peuvent, elles/ils ne se réinscrivent pas en deuxième année et cherchent un M2 dans une autre ville ! Rappelons que ce qui avait fait couler le plus d’encre lors de l’adoption de la loi Fioraso, c’était la possibilité de délivrer un enseignement en anglais !
En 2017, cette logique se généralisera. Cependant, et c’est un autre effet paradoxal, elle rendra plus difficile la mobilité des étudiant-es qui est pourtant l’un des objectifs poursuivis par l’OCDE. En effet, un-e étudiant-e qui aura poursuivi un parcours carpe/lapin dans une ville, ne pourra pas s’inscrire dans une autre qui propose uniquement carpe/chèvre ou lapin/chou. De plus, malgré toute la bonne volonté des universitaires pour obéir à l’injonction de brader les diplômes, un taux d’échec faramineux est prévisible en L3.
On peut établir un parallèle avec la réforme du collège. L’université voit l’apparition du « socle commun ». Au collège, on a la mise en place d’une petite LRU : tout est adaptable, modulable, au bon vouloir des chefs d’établissements devenus autonomes…