Zapatisme et internationalisme

Texte adopté lors du 7ème congrès de la fédération SUD éducation
lundi 29 août 2016

Sud éducation adhère à la Sixième déclaration de la Forêt Lacandone

En 2005, 20 ans après la naissance de l’organisation, et 10 ans après le soulèvement en armes au Chiapas (Mexique), les zapatistes ont appelé largement à signer leur Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone.

Le 21 décembre 2012, les zapatistes, qui poursuivent en toute discrétion leur lutte pour l’autonomie, la démocratie, la liberté et la justice, se sont à nouveau manifestés aux yeux du monde. Le jour de la soi-disant « fin du monde », 40 000 zapatistes ont défilé en silence absolu dans 5 des principales villes du Chiapas, en passant tou-tes sur une estrade : pas de tribune réservée à certain-es, pas de leader, tou-tes les zapatistes décident de leur destin. Après les passe-montagnes pour être reconnus, le silence pour être entendu...

Le 30 décembre 2012, les zapatistes annoncent qu’ils souhaitent réactiver leur réseau national et international dans le cadre de la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone. Après la publication d’une série de textes début 2013 (« Eux et nous »), ils ont invité les organisations et personnes de leur réseau à participer à la « Petite École », l’école de la liberté selon les Zapatistes. SUD éducation et Solidaires y ont été invitées et ont participé à une des trois sessions en 2013. Pendant une semaine, des milliers de personnes ont pu partager le quotidien des zapatistes dans leurs communautés et ainsi apprendre comment ils et elles construisent l’autonomie dans la résistance.

Contre l’exploitation, la résistance

Ce texte présente leur analyse de la situation actuelle : « nous disons que la globalisation néolibérale est une guerre de conquête du monde, une guerre mondiale, une guerre que fait le capitalisme pour dominer mondialement. (…) le capitalisme de la globalisation néolibérale se fonde sur l’exploitation, le pillage, le mépris et la répression contre ceux qui ne se laissent pas faire. C’est-à-dire comme avant, mais maintenant globalisé, mondial. »
« Mais ce n’est pas si facile pour la globalisation néolibérale, parce que les exploités de chaque pays ne se laissent pas faire et ne se résignent pas, mais se rebellent ; (…) comme il y a une globalisation néolibérale, il y a une globalisation de la rébellion. (…) nous voyons que dans notre pays, il y a beaucoup de gens qui ne se laissent pas faire, qui ne se rendent pas, qui ne se vendent pas. Autrement dit, des gens dignes. »

Pour une autre politique

Il s’agit d’une déclaration qui s’adresse aussi à nous, syndicats de transformation sociale. Cette déclaration affirme notamment : « Dans le monde, nous allons davantage fraterniser avec les luttes de résistance contre le néolibéralisme et pour l’humanité. Et nous allons soutenir, bien que ce soit peu de chose, ces luttes. Et nous allons, dans le respect mutuel, échanger nos expériences, histoires, idées, rêves. Nous avançons vers la démocratie, la liberté et la justice pour ceux à qui elles sont niées. Nous avançons avec une autre politique, pour un programme de gauche et pour une nouvelle constitution. »

L’appel de cette Déclaration résonne ici et là-bas : « Nous demandons aux hommes et aux femmes qui ont une bonne pensée dans leur cœur, qui sont d’accord avec notre parole et qui n’ont pas peur, ou qui ont peur mais qui se contrôlent, qu’ils déclarent publiquement s’ils sont d’accord avec cette idée que nous déclarons et nous allons ainsi voir tout de suite avec qui et comment et où et quand va se faire ce nouveau pas dans la lutte. »

Sud éducation adhère à la Sixième Déclaration

La Sexta a permis aux résistances et aux luttes anticapitalistes au Mexique de se rencontrer et de se mettre en réseau. Ce réseau se structure surtout autour du Conseil National Indigène et mène des luttes contre la répression et pour la libération des prisonniers. Un réseau international existe, essentiellement autour des collectifs de solidarité en Europe et de syndicats tels que la CGT espagnole et la CNT en France, mais reste fragile. Les communautés zapatistes poursuivent leur lutte pour leur autonomie et, dans un contexte de recrudescence du harcèlement et de la répression, nous avons besoin, plus que jamais, d’être unis et solidaires.
Dans la continuité du travail déjà engagé auprès des zapatistes, SUD Éducation rejoint ce réseau international de lutte en adhérant, en tant qu’organisation syndicale, à la Sixième Déclaration internationale.

Annexe 

Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone

ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE. MEXIQUE

Ceci est notre parole simple qui cherche à toucher le cœur des gens modestes et simples comme nous, mais aussi comme nous, dignes et rebelles. Ceci est notre parole simple pour parler de ce qui a été notre parcours et où nous nous trouvons aujourd’hui, pour expliquer comment nous voyons le monde et notre pays, pour dire ce que nous pensons faire et comment nous pensons le faire, et pour inviter d’autres personnes à marcher avec nous dans quelque chose de très grand qui s’appelle Mexique et quelque chose de plus grand encore qui s’appelle monde. Ceci est notre parole simple pour faire savoir à tous les cœurs qui sont honnêtes et nobles, ce que nous voulons au Mexique et dans le monde. Ceci est notre parole simple, parce que c’est notre idée d’appeler ceux qui sont comme nous et nous unir à eux, où qu’ils vivent et luttent.

I. CE QUE NOUS SOMMES
Nous sommes les zapatistes de l’EZLN, bien qu’on nous appelle aussi "néo-zapatistes". Bon, eh bien nous les zapatistes de l’EZLN nous avons pris les armes en janvier 1994 parce que nous avons vu qu’il y en avait assez de tant de malveillances des puissants, qui ne font que nous humilier, nous voler, nous emprisonner, et nous tuer, et que personne ne dit ni ne fait rien. C’est pour ça que nous avons dit "¡Ya Basta !" (Ça suffit), autrement dit que nous n’allons plus permettre qu’ils nous amoindrissent et nous traitent pire que des animaux. Et ainsi, nous avons aussi dit que nous voulons la démocratie, la liberté et la justice pour tous les Mexicains, bien que nous nous soyons concentrés sur les peuples indiens. Parce qu’il se trouve que nous l’EZLN, sommes presque tous de purs indigènes d’ici, du Chiapas, mais nous ne voulons pas lutter seulement pour notre bien ou seulement pour le bien des indigènes du Chiapas, ou seulement pour les peuples indiens du Mexique, mais que nous voulons lutter ensemble avec tous ceux qui sont modestes et simples comme nous et qui ont de grands besoins et qui souffrent de l’exploitation et des vols des riches et de leurs mauvais gouvernements ici dans notre Mexique et dans d’autres pays du monde.
Et alors notre petite histoire est que nous nous sommes fatigués de l’exploitation des puissants et ainsi nous nous sommes organisés pour nous défendre et pour lutter pour la justice. Au début nous ne sommes pas beaucoup, à peine quelques-uns allant d’un côté à l’autre, parlant et écoutant d’autres personnes comme nous. C’est ce que nous avons fait pendant de nombreuses années et nous l’avons fait en secret, sans faire de raffut. Autrement dit, nous avons uni notre force en silence. Nous avons passé à peu près dix ans comme ça, et après nous avons grandi et nous étions déjà plusieurs milliers. Alors nous nous sommes bien préparés avec la politique et les armes, et soudain, quand les riches fêtaient le nouvel an, eh bien nous les avons rejoints dans leurs villes et nous les avons prises, et nous leur avons dit à tous que nous sommes là, qu’ils doivent nous prendre en compte. Et alors les riches ont eu la peur de leur vie et nous ont envoyé leurs grandes armées pour nous achever, comme ils le font toujours quand les exploités se rebellent, et qu’ils les font tous disparaître. Mais ils ne nous ont pas achevés, parce que nous nous sommes très bien préparés avant la guerre et nous sommes entraînés dans nos montagnes. Et là-bas les armées nous cherchaient et nous envoyaient leurs bombes et balles, et ils étaient déjà en train de faire leurs plans de tuer une fois pour toutes tous les indigènes parce qu’ils ne distinguent pas les zapatistes des autres. Et nous, courant et combattant, combattant et courant, comme l’ont fait nos ancêtres. Sans nous donner, sans nous rendre, sans nous dérouter.
Et c’est alors que les gens des villes sont descendus dans les rues et ont commencé avec leurs clameurs pour que la guerre s’arrête. Et alors nous avons arrêté notre guerre et les avons écoutés, ces frères et sœurs de la ville, qui nous disent d’essayer de trouver un arrangement, enfin, un accord avec les mauvais gouvernements pour que le problème soit résolu sans massacre. Et nous avons tenu compte des gens, parce que ces gens sont comme on dit "le peuple", enfin, le peuple mexicain. Ainsi nous avons mis de côté le feu et nous avons fait sortir la parole.
Et il se trouve que les gouvernements ont dit que oui, ils vont bien se conduire et vont dialoguer et vont faire des accords et vont tenir ces promesses. Et nous avons dit que c’était bien, mais nous avons aussi pensé que c’était bien de connaître ces gens qui sont descendus dans les rues pour arrêter la guerre. Alors, pendant que nous étions en train de dialoguer avec les mauvais gouvernements, nous avons aussi parlé à ces personnes et nous avons vu que la majorité était des gens modestes et simples comme nous, et nous avons bien compris pourquoi nous luttions, eux et nous. Et à ces gens nous les avons appelés "société civile" parce que la majorité n’était pas de gens de partis politiques, mais étaient des gens comme ça, courants et ordinaires, comme nous, des gens simples et modestes.
Mais il se trouve que les mauvais gouvernements ne voulaient pas de bon arrangement, et c’était seulement une ruse de dire que nous allions parler et trouver un accord, et ils préparaient leurs attaques pour nous éliminer une fois pour toutes. Et alors ils nous ont attaqués plusieurs fois, mais ils ne nous ont pas vaincus parce que nous avons bien résisté et beaucoup de gens dans le monde entier se sont mobilisés. Et alors les mauvais gouvernements ont pensé que le problème est que beaucoup de gens voient ce qui se passe avec l’EZLN, et ont commencé à faire comme s’il ne se passait rien. Et pendant ce temps-là, il nous encerclaient, nous assiégeaient, et ont attendu que, comme de fait nos montagnes sont isolées, les gens oublient parce que la terre zapatiste est lointaine. Et régulièrement, les mauvais gouvernements nous ont mis à l’épreuve, ont essayé de nous mentir ou nous ont attaqués, comme en février 1995 quand ils nous ont envoyé une grande quantité d’armées mais ne nous ont pas vaincus. Parce que, comme ils disent parfois, nous n’étions pas seuls et beaucoup de gens nous ont soutenus et nous avons bien résisté.
Et ainsi les mauvais gouvernements ont dû passer des accords avec l’EZLN, et ces accords s’appellent “Accords de San Andrés” parce que “San Andrés” est le nom de la commune où ont été signés ces accords. Et dans ces discussions nous n’étions pas tout seuls à parler avec le mauvais gouvernement, mais nous avons invité beaucoup de gens et d’organisations qui étaient ou sont en lutte pour les peuples indiens du Mexique, et tous avaient la parole et tous ensemble nous avons convenu de ce que nous allions dire aux mauvais gouvernements. Et ainsi a été ce dialogue, où ne se trouvaient pas seulement les zapatistes d’un côté et les gouvernements de l’autre, sinon qu’avec les zapatistes se trouvaient les peuples indiens du Mexique et ceux qui les soutiennent. Et alors dans ces accords, les mauvais gouvernements ont dit que oui, ils allaient reconnaître les droits des peuples indiens du Mexique et respecter leur culture, et en faire une loi dans la Constitution. Mais après avoir signé, les mauvais gouvernements ont fait comme s’ils avaient oublié et plusieurs années sont passées et ces accords n’ont jamais été respectés. Au contraire, le gouvernement a attaqué les indigènes pour qu’ils reculent dans la lutte, comme le 22 décembre 1997, date à laquelle Zedillo a fait assassiner quarante-cinq hommes, femmes, anciens et enfants dans le village du Chiapas qui s’appelle ACTEAL. Ce crime atroce ne s’oublie pas si facilement et c’est une preuve de la façon dont les mauvais gouvernements n’hésitent pas à attaquer et assassiner ceux qui se rebellent contre les injustices. Et pendant que tout cela survient, nous les zapatistes nous faisions tout pour que les accords soient respectés, en résistant dans les montagnes du Sud-Est mexicain. Et alors nous avons commencé à parler avec les autres peuples indiens du Mexique et leurs organisations et nous avons décidé avec eux que nous allions lutter ensemble pour la même chose, c’est-à-dire pour la reconnaissance des droits et de la culture indigènes. Et bon, nous ont aussi soutenus beaucoup de gens du monde entier et des personnes qui sont très respectées, dont la parole est très importante parce que ce sont de grands intellectuels, artistes, scientifiques du Mexique et du monde entier. Et nous avons aussi fait des rencontres internationales, où nous nous sommes réunis pour discuter avec des personnes d’Amérique et d’Asie et d’Europe et d’Afrique et d’Océanie, et nous avons connu leurs luttes et leurs manières d’agir, et nous avons dit que c’était des rencontres “intergalactiques” seulement pour être drôles et parce que nous avons aussi invité ceux qui viennent d’autres planètes mais il semble qu’ils ne soient pas arrivés ou peut-être qu’ils sont arrivés mais ne l’ont pas dit clairement.
Mais de toute façon les mauvais gouvernements ne tenaient pas leurs promesses et nous avons alors planifié de parler avec beaucoup de Mexicains pour qu’ils nous soutiennent. Et donc nous avons d’abord fait, en 1997, une marche sur Mexico qui s’appelait "des 1,111" parce qu’y allait un compagnon ou une compagne de chaque village zapatiste, mais le gouvernement n’y a pas prêté attention. Puis, en 1999, nous avons fait une consultation dans tout le pays et on a vu que la majorité était d’accord avec les réclamations des peuples indiens, mais les mauvais gouvernements n’y ont pas non plus prêté attention. Et enfin, en 2001, nous avons fait ce qui s’est appelé "la marche pour la dignité indigène" qui a reçu un grand soutien de millions de Mexicains et d’autres pays, et est arrivée jusqu’aux députés et sénateurs, c’est-à-dire au Congrès de l’Union, pour exiger la reconnaissance des indigènes mexicains.
Mais finalement non, les politiques du parti PRI, du parti PAN et du parti PRD se sont mis d’accord entre eux et n’ont tout simplement pas reconnu les droits et la culture indigènes. C’était en avril 2001 et là les politiques ont démontré clairement qu’ils n’avaient aucune décence et sont insolents, qu’ils ne pensent qu’à gagner leur bon argent en mauvais gouvernants qu’ils sont. Cela il faut s’en souvenir parce que vous allez voir qu’ils vont dire maintenant que oui, ils vont reconnaître les droits indigènes, mais c’est un mensonge pour que l’on vote pour eux, mais ils ont eu leur opportunité et ils n’ont pas tenu leur parole.
Et ainsi nous avons vu clairement que le dialogue et la négociation avaient été vains avec les mauvais gouvernements du Mexique. Autrement dit que ça ne sert à rien de parler avec les politiques parce que ni leur cœur ni leur parole ne sont loyaux, mais vicieux et menteurs, ne tenant pas leurs promesses. Ainsi, le jour où les politiques du PRI, PAN et PRD ont approuvé une loi qui ne sert à rien, ils ont démoli une fois pour toutes le dialogue et dit clairement que ce qu’ils accordaient et signaient n’avait pas d’importance parce qu’ils n’avaient pas de parole. Et alors nous n’avons plus pris contact avec les pouvoirs fédéraux parce que nous avons compris que le dialogue et la négociation avaient échoué à cause de ces partis politiques. Nous avons vu qu’ils se moquaient du sang, de la mort, de la souffrance, des mobilisations, des consultations, des efforts, des déclarations nationales et internationales, des rencontres, des accords, des signatures, des compromis. De cette manière, la classe politique n’a pas seulement fermé la porte, une fois de plus, aux peuples indiens, elle a aussi donné un coup fatal à la solution pacifique, discutée et négociée de la guerre. Et on ne peut plus croire non plus qu’ils tiennent leur promesse sur les accords obtenus avec qui que ce soit. Ceci pour que vous voyiez et compreniez ce qui nous est arrivé.
Et alors nous avons vu tout ça et nous avons pensé dans nos cœurs à ce que nous allions faire. Et la première chose que nous avons vue c’est que notre cœur n’est plus comme avant, quand nous avons commencé notre lutte, mais qu’il était plus grand parce que nous avons touché le cœur de beaucoup de gens généreux. Et nous avons aussi vu que notre cœur était plus abîmé, plus blessé. Et non pas blessé par la tromperie des mauvais gouvernements, mais parce que quand nous avons touché les cœurs des autres, nous avons aussi touché leurs douleurs. Comme si nous nous étions vus dans un miroir.

II. OÙ NOUS EN SOMMES MAINTENANT
Alors, comme zapatistes que nous sommes, nous avons pensé qu’il ne suffisait pas d’arrêter de dialoguer avec le gouvernement, mais qu’il était nécessaire de continuer la lutte malgré ces parasites fainéants de politiques. L’EZLN a donc décidé la mise en application, seule et de son côté (comme on dit "unilatérale" parce que d’un seul côté), des Accords de San Andrés à propos des droits et de la culture indigènes. Pendant quatre ans, de mi-2001 à mi-2005, nous nous sommes consacrés à ça et à d’autres choses que nous allons vous dire.
Bon, nous avons donc commencé à mettre en place les communes autonomes rebelles zapatistes, ce qui est la manière dont se sont organisés les villages pour gouverner et se gouverner, pour se rendre plus forts. Ce mode de gouvernement autonome n’a pas été inventé comme ça par l’EZLN, puisqu’il provient de plusieurs siècles de résistance indigène et de la propre expérience zapatiste, et c’est comme un auto-gouvernement des communautés. Autrement dit, personne ne vient de l’extérieur pour gouverner, mais les villages eux-mêmes décident, entre eux, qui gouverne et comment, et si ce dernier n’obéit pas, il est écarté. C’est-à-dire que si celui qui dirige n’obéit pas au village, on le renvoie, il perd son autorité et quelqu’un prend sa place.
Mais alors nous avons vu que les communes autonomes n’étaient pas à égalité, mais que certaines étaient plus avancées et avaient plus de soutien de la société civile, et d’autres étaient plus isolées. Il fallait donc s’organiser pour que ce soit plus juste. Et nous avons aussi vu que l’EZLN avec sa partie politico-militaire se mêlait de décisions qui concernaient les autorités démocratiques, comme on dit "civiles". Et le problème c’est que la partie politico-militaire de l’EZLN n’est pas démocratique, parce que c’est une armée, et nous avons vu que ce n’était pas bien que le militaire soit en haut, et le démocratique en bas, parce que ce qui est démocratique ne doit pas se décider militairement, mais ce doit être l’inverse : autrement dit qu’en haut, le politique démocratique décide et en bas, le militaire obéit. Ou peut-être que c’est mieux qu’il n’y ait rien en bas mais que tout soit bien à plat, sans militaire, et c’est pour ça que les zapatistes sont des soldats, pour qu’il n’y ait pas de soldats. Bon, mais alors, pour ce problème, ce que nous avons fait a été de commencer à séparer ce qui est politico-militaire de ce que sont les formes d’organisations autonomes et démocratiques des communautés zapatistes. Et ainsi, des actions et des décisions qui avant étaient faites et prises par l’EZLN, sont passées petit à petit aux mains des autorités élues démocratiquement dans les villages. Bien sûr que c’est facile à dire, mais dans la pratique c’est compliqué, parce ce sont de nombreuses années, d’abord de préparation de la guerre, ensuite de guerre elle-même, et on s’habitue au politico-militaire. Mais quoi qu’il en soit nous l’avons fait parce que c’est notre manière de faire ce que l’on dit, parce que sinon, pourquoi va-t-on dire quelque chose que nous ne faisons pas ensuite.
C’est ainsi que sont nées les Assemblées de Bon Gouvernement, en août 2003, et avec elles on a continué avec l’auto apprentissage et l’exercice du "diriger en obéissant".
Depuis, et jusqu’à mi-2005, la direction de l’EZLN n’a plus donné d’ordres sur les questions civiles mais a accompagné et soutenu les autorités élues démocratiquement par les peuples, et, en plus, a surveillé qu’on informait bien les populations et la société civile nationale et internationale des soutiens reçus et à quoi ils étaient utilisés. Et maintenant, nous transférons le travail de vigilance du bon gouvernement aux bases de soutien zapatistes, sous la forme de charges temporaires avec un roulement, de manière à ce que tous et toutes apprennent et effectuent cette tâche. Parce que nous pensons qu’un peuple qui ne surveille pas ses dirigeants est condamné à être esclave, et nous nous battons pour être libres, pas pour changer de maître tous les six mois.
L’EZLN, pendant ces 4 ans, a aussi fourni aux Assemblées de Bon Gouvernement et aux Communes Autonomes les soutiens et les contacts qui, dans tout le Mexique et le monde entier, ont été obtenus pendant ces années de guerre et de résistance. De plus, pendant ce temps, l’EZLN a constitué un soutien économique et politique qui permet aux communautés zapatistes d’avancer avec moins de difficultés dans la construction de leur autonomie et d’améliorer leurs conditions de vie. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est bien plus que ce qu’il y avait avant le début du soulèvement, en janvier 1994. Si vous regardez une de ces études que font les gouvernements, vous allez voir que les seules communautés indigènes qui améliorent leurs conditions de vie, c’est-à-dire de santé, éducation, alimentation, habitation, ont été celles qui se trouvent en territoire zapatiste, comme nous appelons l’endroit où se trouvent nos peuples. Et tout cela a été possible grâce aux progrès des peuples zapatistes et le soutien très important qui a été reçu de personnes généreuses et nobles, que nous appelons "sociétés civiles", et de leurs organisations du monde entier. Comme si toutes ces personnes avaient rendu réelle l’idée qu’un "autre monde est possible", mais dans les faits, pas dans les bavardages.
Et alors les peuples ont eu de bonnes avancées. Maintenant il y a plus de compagnons et de compagnes qui apprennent à gouverner. Et bien que, petit à petit, plus de femmes prennent ces fonctions, on manque encore de respect pour les compagnes et elles devraient participer plus aux tâches de la lutte. Avec les Assemblées de Bon Gouvernement aussi, la coordination entre les communes autonomes et la résolution de problèmes avec d’autres organisations et avec les autorités gouvernementales officielles se sont améliorées. Il y a aussi eu des progrès dans les projets des communautés, et la répartition des projets et des soutiens de la société civile du monde entier est plus équitable : la santé et l’éducation se sont améliorées bien qu’il en manque encore autant pour arriver à ce que ça doit être, de même pour le logement et l’alimentation ; et dans certaines zones le problème de la terre a bien avancé puisque des terres récupérées aux grands propriétaires ont été réparties, même s’il reste des zones qui continuent de manquer de terres à cultiver. Il y a aussi eu des progrès dans le soutien de la société civile nationale et internationale, parce qu’avant chacun allait où il voulait, et maintenant les Assemblées de Bon Gouvernement les orientent où c’est nécessaire. Et pour les mêmes raisons, il y a partout plus de compagnons et de compagnes qui apprennent à se lier avec les personnes d’autres régions du Mexique et du monde, qui apprennent à respecter et exiger le respect, qui apprennent qu’il y a plusieurs mondes qui ont tous leur place, leur temps, leur manière, et qu’il faut donc se respecter mutuellement entre tous.
Bon, eh bien nous les zapatistes de l’EZLN nous avons consacré ce temps à notre principale force : les peuples qui nous soutiennent. Et ainsi, la situation s’est améliorée, et personne ne peut dire que l’organisation et la lutte zapatistes ont été vaines, puisque même s’ils nous éliminent complètement, notre lutte a servi à quelque chose.
Mais non seulement les peuples zapatistes ont grandi, mais l’EZLN aussi. Parce que ce qui s’est passé pendant ce temps, c’est que des nouvelles générations ont renouvelé toute notre organisation. Elles ont en quelque sorte donné une nouvelle force. Les commandants et commandantes, qui étaient adultes au début du soulèvement en 1994 ont aujourd’hui l’expérience acquise pendant douze ans de guerre et de dialogue avec des milliers d’hommes et de femmes du monde entier. Les membres du CCRI, la direction politique et organisatrice zapatiste, conseillent et orientent maintenant les nouveaux qui vont entrer dans la lutte et ceux qui vont prendre des postes de direction. Il y a déjà un moment que les "comités" (comme on les appelle ici) ont préparé toute une nouvelle génération de commandants et commandantes qui, après une période d’instruction et d’épreuves, commencent à connaître les tâches de gestion de l’organisation et à les accomplir. Et il se trouve aussi que nos insurgés, insurgées, miliciens, miliciennes, responsables locaux et régionaux, tout comme les bases de soutien, qui étaient jeunes au début du soulèvement, sont maintenant des hommes et des femmes mûres, des combattants vétérans, et des leaders naturels dans leurs unités et communautés. Et ceux qui étaient enfants en janvier 94, sont maintenant des jeunes qui ont grandi dans la résistance, et ont été formés pendant ces douze ans de guerre dans la digne rébellion soulevée par leur aînés. Ces jeunes ont une formation politique, technique et culturelle que nous n’avions pas, nous qui avons commencé le mouvement zapatiste. Cette jeunesse alimente aujourd’hui, toujours un peu plus, tant nos troupes que les postes de direction de l’organisation. Et bon, nous tous nous avons vu les mensonges de la classe politique mexicaine et la destruction que ses actions provoquent dans notre patrie. Et nous avons vu les grandes injustices et massacres que provoque la globalisation néo-libérale dans le monde entier. Nous reparlerons de ça après.
Ainsi, l’EZLN a résisté pendant douze ans de guerre, d’attaques militaires, politiques, idéologiques et économiques, de siège, de harcèlement, de persécution, et ils ne nous ont pas vaincus, nous ne nous sommes pas vendus ni rendus, et nous avons avancé. Plus de compagnons de nombreux endroits sont entrés dans la lutte, et ainsi, au lieu de nous affaiblir, après tant d’années, nous sommes devenus plus forts. Bien sûr qu’il y a des problèmes qui peuvent être résolus en séparant plus le politico-militaire du civil-démocratique. Mais il y a des choses, les plus importantes, que sont nos requêtes pour lesquelles nous luttons, qui n’ont pas réussi entièrement.
Selon notre pensée et ce que nous voyons dans notre cœur, nous sommes arrivés à un point au-delà duquel nous ne pouvons pas aller, et, en plus, il est possible que nous perdions tout ce que nous avons en restant où nous sommes et en ne faisant rien pour avancer. Autrement dit l’heure est arrivée de prendre des risques une nouvelle fois et faire un pas dangereux mais qui vaut la peine. Parce que peut-être unis avec d’autres secteurs sociaux qui ont les mêmes insuffisances que nous, il sera possible de trouver ce dont nous avons besoin et que nous méritons. Un nouveau pas en avant dans la lutte indigène n’est possible que si l’indigène s’unit aux ouvriers, paysans, étudiants, enseignants, employés… en fait les travailleurs de la ville et la campagne.

III.- COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE
Maintenant nous allons vous expliquer comment nous, les zapatistes, nous voyons ce qui se passe dans le monde. Eh bien nous voyons que le capitalisme est le plus fort en ce moment. Le capitalisme est un système social, c’est-à-dire une forme selon laquelle dans une société sont organisées les choses et les personnes, et qui distingue ceux qui possèdent de ceux qui ne possèdent pas, ceux qui dirigent et ceux qui obéissent. Dans le capitalisme il y en a certains qui ont de l’argent, c’est-à-dire le capital et les usines et les commerces et les champs et beaucoup de choses, et d’autres qui n’ont rien, seulement leur force et leur savoir pour travailler ; et dans le capitalisme, ceux qui dirigent sont ceux qui ont l’argent et les choses, et ceux qui obéissent sont ceux qui n’ont rien d’autre que leur capacité de travail.
Ainsi le capitalisme signifie qu’il n’y en a que quelques-uns qui ont de grandes richesses, mais pas parce qu’ils ont gagné un prix ou qu’ils ont trouvé un trésor ou qu’ils ont hérité d’un parent, mais parce qu’ils obtiennent ces richesses en exploitant le travail de beaucoup de gens. Autrement dit, le capitalisme repose sur l’exploitation des travailleurs, ce qui veut dire qu’il pressure les travailleurs et leur prend tout ce qui peut lui rapporter. Cela se fait avec des injustices parce qu’il ne paye pas justement la besogne du travailleur, mais lui donne à peine un salaire pour qu’il puisse manger et se reposer un peu, et le jour suivant retourner travailler à l’exploitation, que ce soit à la campagne ou en ville.
Aussi le capitalisme s’enrichit en dépouillant, c’est-à-dire par le vol, puisqu’il prend aux autres ce qu’il désire, par exemple les terres et les richesses naturelles. Autrement dit, le capitalisme est un système où les voleurs sont libres, admirés et montrés en exemple.
Et, en plus d’exploiter et de dépouiller, le capitalisme réprime parce qu’il emprisonne et tue ceux qui se rebellent contre l’injustice.
Dans le capitalisme, ce qui l’intéresse le plus sont les marchandises, parce que quand on les achète et les vend, on s’enrichit. Ainsi le capitalisme convertit tout en marchandises : les personnes, la nature, la culture, l’histoire, la conscience. Selon le capitalisme, tout doit pouvoir s’acheter et se vendre. Et il cache tout derrière les marchandises pour que nous ne voyions pas l’exploitation. Alors les marchandises s’achètent et se vendent sur un marché. Et il se trouve que le marché, en plus de servir à acheter et à vendre, sert aussi à cacher l’exploitation des travailleurs. Par exemple, sur le marché, on voit le café déjà emballé, dans un petit sachet ou un flacon très joli, mais on ne voit pas le paysan qui a souffert pour récolter le café, et on ne voit pas l’exploitant qui lui a mal payé son travail, et on ne voit pas les travailleurs dans la grande entreprise qui emballent sans arrêt le café. Ou on voit un appareil pour écouter de la musique comme des cumbias, des rancheras ou des corridos ou selon les goûts de chacun, et on voit qu’il est bien parce qu’il a un bon son, mais on ne voit pas l’ouvrière de l’usine qui a bataillé de nombreuses heures pour souder les fils et les parties de l’appareil, et elle a été payée une misère, et elle habite loin de son lieu de travail, et elle dépense beaucoup d’argent pour s’y rendre, et en plus elle risque de se faire enlever, violer ou tuer comme ça arrive à Ciudad Juárez au Mexique.
Autrement dit, sur le marché on voit des marchandises, mais on ne voit pas l’exploitation avec laquelle elles ont été fabriquées. Et donc le capitalisme a besoin de beaucoup de marchés… ou d’un marché très grand, un marché mondial.
Ainsi, le résultat c’est que le capitalisme d’aujourd’hui n’est pas comme celui d’avant, quand les riches étaient contents d’exploiter les travailleurs dans leur pays, puisqu’il en est maintenant à une étape qui s’appelle Globalisation Néolibérale. Cette globalisation veut dire que les capitalistes dominent les travailleurs non seulement dans un ou plusieurs pays, mais qu’ils essayent de tout dominer dans le monde entier. Le monde, c’est-à-dire la planète Terre, on l’appelle aussi "globe terrestre", et c’est pour ça qu’on parle de "globalisation", autrement dit le monde entier.
Et le néolibéralisme, eh bien c’est l’idée que le capitalisme est libre de dominer le monde entier et tant pis, il faut se résigner et s’y conformer et ne pas faire de remous, c’est-à-dire ne pas se rebeller. En fait le néolibéralisme c’est comme la théorie, le plan, de la globalisation capitaliste. Et le néolibéralisme a des plans économiques, politiques, militaires et culturels. Dans tous ces plans, il s’agit de dominer tout le monde, et celui qui n’obéit pas est réprimé ou écarté pour qu’il ne transmette pas ses idées de rébellion à d’autres.
Donc, dans la globalisation néolibérale, les grands capitalistes qui vivent dans les pays puissants, comme les États-Unis, veulent que le monde entier se transforme en une grande entreprise où on produit des marchandises et en une sorte de grand marché. Un marché mondial, un marché pour tout acheter et tout vendre, et pour cacher l’exploitation de tout le monde. Alors les capitalistes globalisés se mêlent de tout, autrement dit vont dans tous les pays, pour faire leurs grandes affaires, c’est-à-dire leurs grandes exploitations. Et ils ne respectent rien et s’installent comme ils veulent. En fait, ils effectuent comme une conquête d’autres pays. C’est pour cela que nous les zapatistes, nous disons que la globalisation néolibérale est une guerre de conquête du monde, une guerre mondiale, une guerre que fait le capitalisme pour dominer mondialement. Et ainsi cette conquête se fait parfois avec des armées qui envahissent un pays et le conquièrent par la force. Mais d’autres fois c’est avec l’économie : les grands capitalistes investissent leur argent dans un autre pays ou lui prêtent de l’argent, mais avec la condition d’obéir à ce qu’ils disent. Ils arrivent aussi avec leurs idées, c’est-à-dire avec la culture capitaliste qui est la culture de la marchandise, du gain, du marché.
Donc celui qui fait la conquête, le capitalisme, fait comme il veut : il détruit et change ce qui ne lui plaît pas et élimine ce qui le gêne. Par exemple, ceux qui ne produisent ni n’achètent ni ne vendent les marchandises de la modernité ou ceux qui se rebellent à cet ordre, le gênent. Et ceux-là qui ne lui servent à rien, il les dédaigne. C’est pour ça que les indigènes gênent la globalisation néolibérale, et qu’ils sont dépréciés et qu’on veut les éliminer. Et le capitalisme néolibéral supprime aussi les lois qui ne le laissent pas faire ses nombreuses exploitations et avoir beaucoup de profits. Par exemple il impose qu’on puisse tout vendre et tout acheter, et comme le capitalisme a beaucoup d’argent, il achète tout. Le capitalisme semble ainsi vouloir détruire les pays qu’il conquiert avec la globalisation néolibérale, mais semble aussi vouloir remettre tout en ordre ou tout refaire mais à sa manière, c’est-à-dire de manière à en tirer des bénéfices sans qu’on le dérange. Alors la globalisation néolibérale ou capitaliste détruit ce qu’il y a dans ces pays, détruit leur culture, leur langue, leur système économique, leur système politique, et détruit même les modes de relations de ceux qui vivent dans ce pays. Autrement dit, tout ce qui fait qu’un pays est un pays est détruit.
Donc la globalisation néolibérale veut détruire les Nations du monde et qu’il ne reste qu’une seule Nation ou pays, celui de l’argent, du capital. Et le capitalisme veut que tout soit comme il veut, à sa manière, et ce qui est différent ne lui plaît pas, et il le poursuit, et il l’attaque ou le met à l’écart dans un recoin et fait comme s’il n’existait pas.
Alors, en résumé, comme on dit, le capitalisme de la globalisation néolibérale se fonde sur l’exploitation, le pillage, le mépris et la répression contre ceux qui ne se laissent pas faire. C’est-à-dire comme avant, mais maintenant globalisé, mondial.
Mais ce n’est pas si facile pour la globalisation néolibérale, parce que les exploités de chaque pays ne se laissent pas faire et ne se résignent pas, mais se rebellent ; et ceux qui sont de trop et gênants résistent et ne se laissent pas éliminer. C’est pour ça qu’on peut voir dans le monde entier ceux qui sont démunis résister pour ne pas se laisser faire, et se rebeller, et pas seulement dans un pays, mais partout ; ainsi, comme il y a une globalisation néolibérale, il y a une globalisation de la rébellion.
Et dans cette globalisation de la rébellion, il n’y a pas que les travailleurs des champs et de la ville, il y a aussi beaucoup d’autres personnes qui sont poursuivies et humiliées parce qu’elles ne se laissent pas non plus dominer, comme les femmes, les jeunes, les indigènes, les homosexuels, lesbiennes, transsexuels, les migrants et beaucoup d’autres groupes du monde entier, mais que nous ne voyons pas jusqu’à ce qu’ils crient qu’il y en a assez de ceux qui les méprisent, et qu’ils se soulèvent, et alors nous les voyons, et nous les entendons, et nous les connaissons.
Alors nous voyons que tous ces groupes de gens luttent contre le néolibéralisme, c’est-à-dire contre le plan de la globalisation capitaliste, et qu’ils luttent pour l’humanité.
Tout cela provoque en nous une grande frayeur en voyant la stupidité des néolibéraux qui veulent détruire toute l’humanité avec leurs guerres et leurs exploitations, mais aussi une grande satisfaction de voir que partout il y a des résistances et des rébellions, comme la nôtre qui est un peu petite, mais nous sommes là. Et nous voyons tout cela dans le monde entier et notre cœur apprend que nous ne sommes pas seuls.

IV.- COMMENT NOUS VOYONS NOTRE PAYS QUI EST LE MEXIQUE
Maintenant nous allons vous parler de ce que nous voyons se passer dans notre Mexique. Bon, eh bien ce que nous voyons c’est que notre pays est gouverné par les néolibéraux. C’est-à-dire que, comme nous l’avons expliqué, les dirigeants que nous avons sont en train de détruire ce qui est notre Nation, notre Patrie mexicaine. Et leur travail, de ces mauvais dirigeants, ce n’est pas d’envisager le bien-être du peuple, mais seulement de s’occuper de celui des capitalistes. Par exemple, ils font des lois comme celles du Traité de Libre Échange, qui laissent dans la misère beaucoup de Mexicains, que ce soit des paysans ou des petits producteurs, parce qu’ils sont "mangés" par les grandes entreprises agro-industrielles ; tout comme les ouvriers et les petits entrepreneurs parce qu’ils ne peuvent pas concurrencer les grandes transnationales qui s’installent sans que personne leur dise quoi que ce soit et on les remercie même, et elles imposent leurs bas salaires et leurs prix élevés. En fait, comme on dit, certaines des bases économiques de notre Mexique, qui étaient l’agriculture, l’industrie et le commerce nationaux, sont détruits et il ne reste que quelques vestiges qui vont sûrement aussi être vendus.
Et ce sont de grands malheurs pour notre Patrie. Parce que dans la campagne on ne produit plus les aliments, seulement ceux que vendent les grands capitalistes, et les bonnes terres sont volées astucieusement avec le soutien des politiques. Il se passe donc dans la campagne la même chose qu’à l’époque du Porfirismo, sauf qu’à la place des haciendas, il y a aujourd’hui des entreprises étrangères qui maintiennent la campagne dans la misère. Et où avant il y avait des crédits et des prix de protection, il n’y plus que des aumônes… et parfois même pas.
Du côté du travailleur de la ville, les usines ferment, et le laissent sans travail ou on ouvre ce que l’on appelle les maquiladoras, qui sont étrangères et qui payent une misère pour beaucoup d’heures de travail. Et peu importe le prix des produits dont la population a besoin, parce que, chers ou pas, personne ne peut se les payer. Et si quelqu’un travaillait dans une petite ou moyenne entreprise, eh bien il ne le peut plus maintenant, parce qu’elle a fermé ou a été rachetée par une grande transnationale. Et si quelqu’un avait un petit commerce, il a aussi disparu ou il s’est mis à travailler clandestinement pour les grandes entreprises qui l’exploitent cruellement, et font même travailler les enfants. Et si le travailleur était dans un syndicat pour demander ses droits légalement, eh bien non, maintenant même le syndicat lui dit qu’il faut supporter que le salaire ou la journée de travail baisse ou que des prestations soient supprimées, parce que sinon l’entreprise va fermer et partir dans un autre pays. Et après il y a aussi la "micro-échoppe", qui est en quelque sorte le programme économique du gouvernement pour que tous les travailleurs de la ville se mettent à vendre des chewing-gums ou des cartes téléphoniques au coin de la rue. Autrement dit, il n’y a que de la destruction économique aussi dans les villes.
Alors ce qui se passe, c’est que, comme l’économie de la population est pitoyable tant à la campagne qu’à la ville, eh bien beaucoup de Mexicains et Mexicaines doivent quitter leur Patrie, la terre mexicaine, et aller chercher du travail dans un autre pays, les États-Unis, et là-bas on ne les traite pas bien, ils sont exploités, persécutés et humiliés, parfois même tués.
Le néolibéralisme que nous imposent les mauvais gouvernements n’a pas amélioré l’économie, au contraire, la campagne est dans le besoin et dans les villes, il n’y a pas de travail. Et ce qui se passe, c’est que le Mexique se convertit en un lieu où naissent, vivent un temps puis meurent ceux qui travaillent pour la richesse des étrangers, principalement les riches gringos. C’est pour cela que nous disons que le Mexique est dominé par les États-Unis.
Bon, mais ce n’est pas tout ce qui se passe, le néolibéralisme a aussi changé la classe politique du Mexique ou plutôt les politiques, parce qu’ils sont devenus une sorte d’employés de magasin, qui doivent tout faire pour tout vendre et pas cher. D’ailleurs ils ont changé les lois pour enlever l’article 27 de la Constitution et faire en sorte que les terres ejidales [propriétés partagées pour leur exploitation, ndt] et communales puissent être vendues. C’était Salinas de Gortari, et lui et sa bande ont dit que c’était pour le bien de la campagne et du paysan, et que ce dernier va ainsi prospérer et vivre mieux. Est-ce que ça a été le cas ? La campagne mexicaine est pire que jamais et les paysans plus miséreux qu’à l’époque de Porfirio Díaz. Et ils ont aussi dit qu’ils allaient privatiser c’est-à-dire vendre aux étrangers les entreprises de l’État pour soutenir le bien-être de la population. Parce qu’elles ne fonctionnent pas bien et qu’elles doivent être modernisées, et qu’il valait mieux les vendre. Mais, au lieu de progresser, les droits sociaux qui ont été acquis à la révolution de 1910 font aujourd’hui pitié… et enrager. Et ils ont dit aussi qu’il faut ouvrir les frontières pour que tout le capital étranger entre, qu’ainsi les entrepreneurs mexicains vont se presser à mieux faire les choses. Mais maintenant nous voyons qu’il n’y a plus d’entreprises nationales, les étrangers ont tout avalé, et ce qu’ils vendent est pire que ce qui se faisait au Mexique.
Et bon, maintenant les politiques mexicains veulent aussi vendre PEMEX, c’est-à-dire le pétrole qui appartient aux Mexicains, et la seule différence c’est que certains disent qu’ils vendent tout et d’autres seulement une partie. Et ils veulent aussi privatiser la sécurité sociale, et l’électricité, et l’eau, et les forêts, et tout, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien du Mexique et que notre pays ne soit plus qu’un terrain vague ou un lieu pour les loisirs des riches du monde entier, et que les Mexicains et Mexicaines soyons comme leurs subordonnés, attentifs à ce que nous pouvons leur offrir, vivant mal, sans racines, sans culture, sans Patrie.
Autrement dit, les néolibéraux veulent tuer le Mexique, notre patrie mexicaine. Et les partis politiques électoraux non seulement ne le défendent pas, mais sont les premiers à se mettre au service des étrangers, principalement des États-Unis, et sont ceux qui se chargent de nous tromper, nous faisant regarder de l’autre côté pendant qu’ils vendent tout et restent avec le profit. Tous les partis politiques électoraux qu’il y a aujourd’hui, pas seulement certains. Réfléchissez s’ils ont fait quelque chose de bien et vous verrez que non, seulement des vols et des arnaques. Et voyez comment les politiques électoraux ont toujours leurs belles maisons, et leurs belles voitures, et leur luxe. Et ils veulent encore que nous les remerciions, et que nous votions de nouveau pour eux. Et c’est que clairement, comme ils disent parfois, ils n’ont pas honte [littéralement, "ils n’ont pas de mère" ndt]. Et ils ne l’ont pas parce que de fait ils n’ont pas de Patrie, ils n’ont que des comptes bancaires.
Et nous voyons aussi que le narcotrafic et les crimes augmentent. Et parfois nous pensons que les criminels sont comme on les montre dans les chansons (corridos) et les films, et peut-être que certains le sont, mais ce ne sont pas les vrais chefs. Les vrais chefs sont bien habillés, ont fait leurs études à l’étranger, sont élégants, ne se cachent pas mais mangent dans de bons restaurants et font la une des journaux, bien beaux et bien habillés dans leurs fêtes ; ce sont, comme on dit, des "gens biens", et certains sont même des dirigeants, députés, sénateurs, secrétaires d’État, entrepreneurs prospères, chefs de police, généraux.
Nous sommes en train de dire que la politique ne sert à rien ? Non, ce que nous voulons dire c’est que CETTE politique ne sert à rien. Et elle ne sert à rien parce qu’elle ne tient pas compte du peuple, ne l’écoute pas, ne s’en occupe pas, elle ne s’en rapproche qu’au moment des élections, et il n’y a même plus besoin de votes, les sondages suffisent pour dire qui a gagné. Et donc, ce ne sont que des promesses pour dire qu’ils vont faire plein de choses, et après, salut, et on ne les revoit plus, seulement aux informations pour dire qu’ils ont volé beaucoup d’argent et qu’il ne va rien leur arriver parce que la loi, que ces mêmes politiques ont faite, les protège.
Parce que c’est ça le problème, c’est que la Constitution est complètement trafiquée et changée. Ce n’est plus celle des droits et des libertés du peuple travailleur, mais celle des droits et des libertés des néolibéraux pour obtenir leurs grands profits. Et les juges sont là pour servir ces néolibéraux, parce qu’ils les défendent toujours, et ceux qui ne sont pas riches ont droit aux injustices, aux prisons, aux cimetières.
Bon eh bien même malgré cette confusion que font régner les néolibéraux, il y a des Mexicains et des Mexicaines qui s’organisent, luttent et résistent.
Et ainsi nous avons su qu’il y a des indigènes, que leurs terres sont loin d’ici, du Chiapas, et qu’ils sont autonomes et défendent leur culture et prennent soin de la terre, des forêts, de l’eau.
Et il y a des travailleurs de la campagne, des paysans donc, qui s’organisent et font des manifestations et des mobilisations pour exiger des crédits et des soutiens à l’agriculture.
Et il y a des travailleurs de la ville qui ne permettent pas qu’on leur retire leurs droits ou qu’on privatise leur travail, mais protestent et se manifestent pour qu’on ne leur retire pas le peu qu’ils ont et qu’on ne retire pas au pays ce qui est à lui de fait, comme l’électricité, le pétrole, la sécurité sociale, l’éducation.
Et il y a des étudiants qui ne permettent pas qu’on privatise l’éducation et luttent pour qu’elle soit gratuite et populaire et scientifique, autrement dit qu’elle ne soit pas payante, que tout le monde puisse apprendre, et que dans les écoles on n’enseigne pas de stupidités.
Et il y a des femmes qui ne permettent pas qu’on les traite comme des objets ou qu’on les humilie et les méprise simplement parce qu’elles sont des femmes, mais s’organisent et luttent pour le respect qu’elles méritent en tant que femmes.
Et il y a des jeunes qui n’acceptent pas qu’on les abrutisse avec les drogues ou qu’on les harcèle pour leurs manières d’être, mais prennent conscience avec leur musique et leur culture, leur rébellion en fait.
Et il y a des homosexuels, lesbiennes, transsexuels et des gens ayant beaucoup d’autres pratiques, qui n’acceptent pas qu’on se moque d’eux, et les méprise, et les maltraite, et parfois les tue parce qu’ils ont une pratique différente, et qu’on les traite d’anormaux ou de délinquants, mais s’organisent pour défendre leur droit à la différence.
Et il y a des prêtres et des religieuses et ceux qu’on appelle les séculiers, qui ne sont ni avec les riches ni résignés dans la prière, mais s’organisent pour accompagner les luttes des peuples.
Et il y a ceux qu’on appelle les travailleurs sociaux, qui sont des hommes et des femmes qui ont passé toute leur vie à lutter pour le peuple exploité, et ce sont les mêmes qui participent aux grandes grèves et aux actions ouvrières, aux grandes mobilisations citoyennes, aux grands mouvements paysans, et qui ont souffert les grandes répressions, et quoi qu’il en soit, bien que certains soient âgés, ils ne renoncent pas, et vont de tous côtés cherchant la lutte, l’organisation, la justice et ils mettent en place des organisations de gauche, des organisations non-gouvernementales, des organisations des droits humains, des organisations de défense des prisonniers politiques et de retour des disparus, des publications de gauche, des organisations d’enseignants ou d’étudiants, autrement dit la lutte sociale, et même des organisations politico-militaires, et ils ne s’arrêtent jamais, et beaucoup savent parce qu’ils ont vu, et entendu, et vécu et lutté.
Et ainsi en général, nous voyons que dans notre pays, qui s’appelle le Mexique, il y a beaucoup de gens qui ne se laissent pas faire, qui ne se rendent pas, qui ne se vendent pas. Autrement dit, des gens dignes. Et nous sommes très contents et heureux parce qu’avec tous ces gens, les néolibéraux ne vont pas gagner si facilement, et peut-être que nous arriverons à sauver notre Patrie des grands vols et destructions qu’ils réalisent. Et nous espérons que notre "nous" pourra inclure toutes ces rebellions…

V.- CE QUE NOUS VOULONS FAIRE
Bon, eh bien maintenant nous allons vous dire ce que nous voulons faire dans le monde et au Mexique, parce que nous ne pouvons pas regarder tout ce qui se passe sur notre planète et seulement rester muets, comme si nous étions les seuls à en être là.
Ainsi, dans le monde, ce que nous voulons, c’est dire à tous ceux qui résistent et luttent à leurs manières et dans leurs pays qu’ils ne sont pas seuls, que nous, les zapatistes, même si nous sommes tout petits, nous vous soutenons et nous allons voir comment nous pouvons vous aider dans vos luttes et parler avec vous pour apprendre, parce que, de fait, ce que nous avons appris, c’est à apprendre.
Et nous voulons dire aux peuples latino-américains que c’est pour nous une fierté d’être une partie de vous, même petite. Nous nous sommes si bien entendu quand il y a quelques années le continent s’illuminait et une lumière s’appelait Che Guevara, et avant s’appelait Bolívar, parce que parfois les peuples prennent un nom pour dire qu’ils prennent un étendard.
Et nous voulons dire au peuple de Cuba, qui résiste depuis de nombreuses années à sa manière, que vous n’êtes pas seuls et que nous ne sommes pas d’accord avec le blocus que vous subissez, et que nous allons voir comment vous envoyer quelque chose, même si ce n’est que du maïs, pour votre résistance. Et nous voulons dire au peuple nord-américain, que nous ne mélangeons pas et savons que vos mauvais gouvernements qui nuisent à tout le monde sont une chose, et qu’une autre très différente sont les nord-américains qui luttez dans votre pays et êtes solidaires des luttes des autres peuples. Et nous voulons dire aux frères et sœurs Mapuche, au Chili, que nous voyons et apprenons de vos luttes. Et aux Vénézuéliens que nous admirons comment vous défendez votre souveraineté c’est-à-dire le droit de votre Nation à décider dans quelle direction aller. Et aux frères et sœurs indigènes d’Équateur et de Bolivie, nous disons qu’à toute l’Amérique Latine vous nous donnez une bonne leçon d’histoire parce qu’enfin vous stoppez la globalisation néolibérale. Et aux piqueteros [chômeurs qui ont protesté depuis le début de la crise en 2001 en Argentine en bloquant les routes avec des barrages : les piquetes, ndt] et aux jeunes d’Argentine nous voulons dire ceci : que nous vous aimons. Et à ceux qui, en Uruguay veulent un meilleur pays, que nous vous admirons. Et à ceux qui sont sans terre au Brésil, que nous vous respectons. Et à tous les jeunes d’Amérique Latine, que c’est bien ce que vous êtes en train de faire et que ça nous donne un immense espoir.
Et nous voulons dire aux frères et sœurs de l’Europe Sociale, celle qui est digne et rebelle, que vous n’êtes pas seuls. Que vos grands mouvements contre les guerres néolibéralistes nous réjouissent beaucoup. Que nous regardons avec attention vos formes d’organisation et vos façons de lutter pour peut-être apprendre quelque chose. Que nous cherchons le moyen de vous soutenir dans vos luttes et que nous n’allons pas vous envoyer des euros parce qu’après ils sont dévalués à cause de l’imbroglio de l’Union Européenne, mais peut-être que nous allons vous envoyer de l’artisanat et du café pour que nous le commercialisiez afin d’aider vos activités pour la lutte. Et nous vous enverrons peut-être aussi du pozol [boisson fermentée à base de pâte de maïs, ndt] qui donne beaucoup de force dans la résistance, mais ce n’est peut-être pas une bonne idée parce que nous, nous sommes habitués au pozol mais ça pourrait vous rendre malades et vous affaiblir dans vos luttes et les néolibéralistes pourraient vous battre.
Et nous voulons dire aux frères et sœurs d’Afrique, d’Asie et d’Océanie que nous savons aussi que vous luttez et que nous voulons mieux connaître vos idées et vos expériences.
Et nous voulons dire au monde que nous voulons vous rendre grand, si grand que tous les mondes qui résistez puissiez y tenir parce que les néolibéraux veulent vous détruire et que vous ne vous laissez pas faire mais que vous luttez pour l’humanité.
Bon, eh bien au Mexique, ce que nous voulons faire c’est un accord avec des personnes et des organisations vraiment de gauche, parce que nous pensons que c’est dans la gauche politique que se trouve l’idée de résister contre la globalisation néolibérale, et faire un pays où il y ait, pour tous, justice, démocratie et liberté. Pas comme maintenant où il n’y a de justice que pour les riches, de liberté que pour les grandes entreprises et de démocratie que pour couvrir les murs avec de la propagande électorale. Et parce que nous pensons que c’est seulement de la gauche que peut émerger un plan de lutte pour que notre Patrie, qui est le Mexique, ne meure pas.
Alors, ce que nous pensons, c’est qu’avec ces personnes et organisations de gauche, nous devons faire un plan pour aller dans toutes les régions du Mexique où il y a des gens modestes et simples comme nous.
Et nous n’allons pas leur dire ce qu’ils doivent faire ou leur donner des ordres.
Et nous n’allons pas non plus leur demander de voter pour un candidat, puisque nous savons déjà qu’ils sont tous néolibéraux.
Nous n’allons pas non plus leur dire qu’ils fassent comme nous, ni qu’ils prennent les armes.
Ce que nous allons faire c’est leur demander comment est leur vie, leur lutte, leur pensée sur notre pays et ce que nous pouvons faire pour qu’ils ne nous battent pas.
Ce que nous allons faire c’est prendre la pensée des gens simples et modestes et peut-être y trouver le même amour que nous ressentons pour notre patrie.
Et peut-être que nous allons trouver un accord, nous tous qui sommes simples et modestes et, ensemble, nous organiser dans tout le pays et faire concorder nos luttes qui sont isolées pour le moment, éloignées les unes des autres, et trouver une sorte de programme qui comporte ce que nous voulons tous, et un plan disant comment nous allons faire pour que ce programme, qui s’appelle "programme national de lutte", se réalise.
Et alors, selon l’accord de la majorité de ces gens que nous allons écouter, eh bien nous allons former une lutte avec tous, avec les indigènes, ouvriers, paysans, étudiants, enseignants, employés, femmes, enfants, anciens, hommes et avec tous ceux qui ont un cœur généreux et l’envie de lutter pour qu’on ne finisse pas de détruire et vendre notre patrie qui s’appelle "Mexique" et qui se trouve entre le Rio Bravo et le Rio Suchiate, et qui a d’un côté l’Océan Pacifique et de l’autre l’Océan Atlantique.

VI.- COMMENT NOUS ALLONS FAIRE
Alors ceci est notre parole simple qui s’adresse aux gens modestes et simples du Mexique et du monde, et notre parole d’aujourd’hui, nous l’appelons :
Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone.
Et nous sommes là pour dire, avec notre parole simple que…
L’EZLN maintient son compromis de cessez-le-feu offensif et ne fera aucune attaque contre les forces gouvernementales ni les mouvements militaires offensifs.
L’EZLN maintient encore son compromis d’insister sur la voie de la lutte politique avec cette initiative pacifique que nous commençons. De ce fait, l’EZLN continuera dans son idée de n’effectuer aucune sorte de relation secrète avec les organisations politico-militaires nationales ou d’autres pays.
L’EZLN réaffirme son compromis de défendre, soutenir et obéir aux communautés indigènes zapatistes qui le composent, et en est le commandement suprême, et, sans interférer dans ses processus démocratiques internes et dans la mesure de ses possibilités, de contribuer au renforcement de son autonomie, de son bon gouvernement et d’améliorer ses conditions de vie. Autrement dit, ce que nous allons faire au Mexique et dans le monde, nous allons le faire sans armes, avec un mouvement civil et pacifique, et sans négliger ni cesser de soutenir nos communautés.
Ainsi…
Dans le monde…
1.- Nous établirons plus de relations de respect et de soutiens mutuels avec des personnes et des organisations qui résistent et luttent contre le néolibéralisme et avec l’humanité.
2.- Dans la mesure de nos possibilités, nous enverrons des soutiens matériels comme des aliments et de l’artisanat pour les frères et sœurs qui luttent dans le monde entier.
Pour commencer, nous allons emprunter au Conseil de Bon Gouvernement de La Realidad le camion qui s’appelle "Chompiras" avec une capacité d’à peu près huit tonnes, et nous allons le remplir de maïs et peut-être de deux barils de 200 litres d’essence ou de pétrole, selon ce qui les arrange, et nous allons les remettre à l’ambassade de Cuba à Mexico pour qu’elle l’envoie au peuple cubain comme soutien des zapatistes pour leur résistance contre le blocus américain. Ou peut-être qu’il y a un endroit plus proche pour le remettre, parce que c’est toujours loin d’aller jusqu’à Mexico et si le "Chompiras" tombe en panne, nous n’allons pas tenir parole. Et ce sera d’ici à ce que la récolte du moment verdoie dans la milpa [champ de maïs, ndt] et si on ne nous attaque pas, parce que si nous envoyons les mois prochains, nous n’allons envoyer que des épis de maïs vert, et ça n’arrivera pas en bon état, ce sera donc mieux en novembre ou décembre.
Et nous allons aussi nous mettre d’accord avec les coopératives d’artisanat de femmes pour envoyer une bonne quantité de vêtements brodés aux Europes qui ne sont peut-être déjà plus une Union, et nous enverrons peut-être aussi du café organique des coopératives zapatistes, pour les vendre et gagner un peu pour leur lutte. Et si ça ne se vend pas, ils pourront toujours se boire un petit café et discuter de la lutte antinéolibérale, et s’il fait un peu froid, ils pourront mettre les vêtements brodés zapatistes qui résistent bien, même au lavage à la main, et en plus qui ne déteignent pas.
Et aux frères et sœurs indigènes de Bolivie et d’Équateur, nous allons aussi envoyer un peu de maïs non transgénique, c’est seulement que nous ne savons pas vraiment où le livrer pour qu’il arrive bien, mais nous sommes prêts à donner cette petite aide.
3.- Et à tous ceux et toutes celles qui résistent dans le monde entier, nous disons qu’il faut faire d’autres rencontres intercontinentales, enfin, au moins une. Peut-être en décembre de cette année ou en janvier prochain, il faut y réfléchir. Nous ne voulons pas décider précisément parce qu’il s’agit de nous mettre d’accord entre tous à propos d’où, de quand, de comment et de qui. Mais que ce ne soit pas avec une tribune où quelques-uns parlent et tous les autres écoutent, mais sans tribune, tous au même niveau et où tout le monde parle, mais avec de l’ordre parce que sinon ce n’est que boucan et on n’entend rien, et en plus, avec une bonne organisation, tout le monde écoute, et note dans ses carnets les paroles de la résistance des autres pour qu’après chacun en discute avec ses compagnons et compagnes dans leurs mondes. Et nous pensons que ça doit être dans un lieu qui ait une prison très grande, parce que s’ils nous répriment et nous emprisonnent, nous ne serons pas tous entassés et bien que prisonniers, ça oui, bien organisés, et là, dans la prison, nous continuerons la rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme. Alors, là-bas, nous vous dirons comment faire pour nous mettre d’accord et comment nous allons nous mettre d’accord. Bon, c’est comme ça que nous pensons faire ce que nous voulons faire dans le monde. Et maintenant…
Au Mexique...
1. Nous allons continuer à lutter pour les peuples indiens du Mexique, mais plus seulement pour eux ni seulement avec eux, mais pour tous les exploités et dépossédés du Mexique, avec tous ceux-là et dans tout le pays. Et quand nous disons tous les exploités du Mexique, nous parlons aussi des frères et sœurs qui ont dû aller aux États-Unis chercher un travail pour pouvoir survivre.
2. Nous allons aller écouter et parler directement, sans intermédiaires ni médiations, avec les gens simples et modestes du peuple mexicain et, selon que nous allons écouter et apprendre, nous commencerons à élaborer, aux côtés de ces gens qui sont comme nous, modestes et simples, un programme national de lutte, mais un programme qui soit clairement de gauche, c’est-à-dire anticapitaliste et antinéolibéral, autrement dit pour la justice, la démocratie et la liberté pour le peuple mexicain.
3. Nous allons essayer de construire ou reconstruire une autre façon de faire de la politique, qui ait la conscience d’une manière ou d’une autre de servir les autres, sans intérêts matériels, avec sacrifice, avec dévouement, avec honnêteté, qui tienne parole, dont l’unique salaire soit la satisfaction du devoir accompli, autrement dit comme faisaient avant les militants de gauche que rien n’arrêtait, ni les coups, ni la prison ou la mort, encore moins avec les dollars.
4. Nous envisageons aussi de commencer une lutte pour demander l’élaboration d’une nouvelle Constitution, c’est-à-dire de nouvelles lois qui tiennent compte des requêtes du peuple mexicain qui sont par exemple : un toit, une terre, un travail, l’alimentation, la santé, l’éducation, l’information, la culture, l’indépendance, la démocratie, la justice, la liberté et la paix. Une nouvelle Constitution qui reconnaisse les droits et les libertés du peuple, et défende le faible face au puissant.

POUR CELA…
L’EZLN enverra une délégation de sa direction pour effectuer ce travail dans tout le territoire national et pour un temps indéfini. Cette délégation zapatiste, avec les organisations et personnes de gauche qui se joignent à cette Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone, ira dans les lieux où elle sera expressément invitée.
Nous informons aussi que l’EZLN établira une politique d’alliances avec des organisations et des mouvements non électoraux qui se définissent, en théorie et en pratique, comme de gauche, en accord avec les conditions suivantes :
Ne pas faire d’accords du haut pour imposer en-bas, mais faire des accords pour aller ensemble écouter et organiser l’indignation ; ne pas organiser de mouvements qui soient ensuite négociés dans le dos de ceux qui les font, mais toujours tenir compte de l’opinion de ceux qui participent ; ne pas chercher de cadeaux, de positions, d’avantages, de postes publics, de la part du Pouvoir ou de ceux qui y aspirent, mais aller plus loin que les calendriers électoraux ; ne pas essayer de résoudre depuis le haut les problèmes de notre Nation, mais construire DU BAS ET PAR LE BAS une alternative à la destruction néolibérale, une alternative de gauche pour le Mexique.
Oui au respect réciproque, à l’autonomie et l’indépendance des organisations, à leurs formes de lutte, à leur façon de s’organiser, à leurs processus internes de prise de décisions, à leurs représentations légitimes, à leurs aspirations et demandes ; et oui à un compromis clair de défense commune et coordonnée de la souveraineté nationale, en opposition intransigeante avec les tentatives de privatisation de l’énergie électrique, du pétrole, de l’eau et des ressources naturelles.
Autrement dit, nous invitons les organisations politiques et sociales de gauche qui ne sont pas officielles, et les personnes qui se revendiquent de gauche et n’appartiennent pas aux partis politiques officiels, à nous réunir en temps, lieu et manière que nous leur proposerons au moment opportun, pour organiser une campagne nationale, visitant tous les recoins possibles de notre patrie, pour écouter et organiser la parole de notre peuple. C’est donc comme une campagne, mais tout à fait différente, puisqu’elle n’est pas électorale.
Frères et sœurs :
Ceci est notre parole et nous déclarons :
Dans le monde, nous allons davantage fraterniser avec les luttes de résistance contre le néolibéralisme et pour l’humanité.
Et nous allons soutenir, bien que ce soit peu de chose, ces luttes.
Et nous allons, dans le respect mutuel, échanger nos expériences, histoires, idées, rêves.
Au Mexique, nous allons parcourir tout le pays, à travers les ruines que la guerre néolibérale a laissées et en passant par toutes les résistances qui, retranchées, s’y développent.
Nous allons chercher, et rencontrer, ceux qui aiment ces terres et ces cieux au moins autant que nous.
Nous allons chercher, de La Realidad jusqu’à Tijuana, ceux qui veulent s’organiser, lutter, construire le dernier espoir s’il en est pour que cette Nation, qui avance au moins depuis le temps où l’aigle s’est posé sur le nopal (cactus) pour dévorer un serpent, ne meure pas.
Nous avançons vers la démocratie, la liberté et la justice pour ceux à qui elles sont niées.
Nous avançons avec une autre politique, pour un programme de gauche et pour une nouvelle constitution.
Nous invitons les indigènes, ouvriers, paysans, enseignants, étudiants, femmes au foyer, habitants des quartiers, petits propriétaires, petits commerçants, micro-entreprises, retraités, personnes à capacités réduites, religieux et religieuses, scientifiques, artistes, intellectuels, jeunes, femmes, anciens, homosexuels et lesbiennes, garçons et filles à participer, individuellement ou collectivement, directement avec les zapatistes, à cette CAMPAGNE NATIONALE pour la construction d’une autre façon de faire de la politique, d’un programme de lutte nationale et de gauche, et pour une nouvelle constitution.
Et ceci est notre parole disant ce que nous allons faire et comment nous allons le faire. Vous verrez si vous voulez y participer.
Et nous demandons aux hommes et aux femmes qui ont une bonne pensée dans leur cœur, qui sont d’accord avec notre parole et qui n’ont pas peur, ou qui ont peur mais qui se contrôlent, qu’ils déclarent publiquement s’ils sont d’accord avec cette idée que nous déclarons et nous allons ainsi voir tout de suite avec qui et comment et où et quand va se faire ce nouveau pas dans la lutte.
Pendant que vous y réfléchissez, nous vous disons qu’aujourd’hui, au sixième mois de l’année 2005, les hommes, femmes, enfants et anciens de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale nous nous sommes déjà décidés et avons souscrit à cette Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone, et ceux qui savent ont signé, et les autres ont mis leur empreinte, mais ceux qui ne savent pas signer sont de moins en moins nombreux parce que l’éducation a avancé ici, dans ce territoire en rébellion pour l’humanité et contre le néolibéralisme, autrement dit dans le ciel et sur la terre zapatistes.
Et ceci était notre parole simple destinée aux cœurs nobles des gens simples et modestes qui résistent et se rebellent contre les injustices dans le monde entier.
DEMOCRATIE !
LIBERTÉ !
JUSTICE !
Depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain.
Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène Commandement Général de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale. Mexique, le sixième mois, c’est-à-dire juin, de l’année 2005.