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Derrière Roland Veuillet
dimanche 4 février 2007
Dernière mise à jour 25 août 2007

Le combat incarné par Roland Veuillet mérite d’être rejoint pour différentes raisons, au-delà des cercles militants, et au-delà de l’éducation nationale. Ce n’est pas seulement la situation individuelle liée à « l’affaire Roland Veuillet » qui mérite notre mobilisation, mais aussi et surtout la façon dont ce cas singulier pose des questions politiques plus générales mises à jour par cette situation. Les attaques subies par Roland Veuillet sont d’un genre nouveau dans un service public d’Etat, c’est ce qui explique aussi les difficultés des organisations syndicales à se montrer efficaces dans leur soutien. En effet, la résistance individuelle de Roland Veuillet constitue l’un des rares freins à l’offensive idéologique qui vise à libéraliser le service public d’éducation.

L’influence du MEDEF sur l’Education Nationale

Le Proviseur du lycée Dhuoda de Nîmes a mis en place une « plate-forme technologique », structure qui donne au MEDEF un droit de regard sur le contenu des formations des élèves, et un rôle officiel dans le système éducatif. Le MEDEF est un groupe de pression au service du capitalisme le plus sauvage. L’intérêt du MEDEF, c’est de former une main d’œuvre qui servira au mieux les intérêts immédiats des actionnaires : salarié-e-s dociles, flexibles, disposant de peu de recul sur leurs missions professionnelles, orienté-e-s vers les métiers « en tension » à court terme, installé-e-s dans la peur du chômage et la crainte de la hiérarchie.

Défendre le service public d’éducation nationale, c’est défendre un enseignement qui donne, au contraire, la priorité à l’émancipation de chacune et chacun, à la construction de sa personnalité selon son propre rythme, à l’ouverture culturelle, à la coopération... Une école de qualité qui raisonne sur le long terme, et oriente professionnellement les élèves en tenant compte, le plus possible, de leurs goûts, pas une école bas de gamme, au service du MEDEF et du CAC 40.

Roland Veuillet, élu au Conseil d’Administration de ce lycée, a protesté, au nom de ses collègues, contre la mise en place de cette plate-forme technologique, tant sur le fond que sur la forme : en effet, la convention qui lie le lycée Dhuoda au MEDEF a été votée sans être examinée. Le texte a été glissé en catimini dans un compte-rendu de Conseil d’Administration, après un vote de principe qui n’a été assorti d’aucune explication de détail. Ces méthodes s’apparentent plus à de la manipulation qu’à un débat démocratique éclairé. Elles doivent être combattues, et Roland Veuillet a eu raison de le faire. C’est son opposition à la plate-forme technologique qui est à l’origine de la cabale montée contre lui par sa hiérarchie, qui n’a manifestement pas apprécié de voir qu’on pouvait lui résister.

Respect du droit de grève

En 2003, les surveillant-e-s étaient en grève pour tenter d’éviter la disparition de leur statut. Au lycée Dhuoda, la grève des surveillant-e-s paralysait l’internat. Le Proviseur a donc demandé à des élèves majeurs de remplacer les grévistes. Ces élèves étaient des « maîtres au pair », hébergés gratuitement en échange d’une aide à la surveillance. Cet ordre était illégal, et le Proviseur le savait, puisqu’il a refusé de l’écrire. Roland Veuillet s’est opposé au remplacement des grévistes. C’est ce refus qui a provoqué la suspension de Roland Veuillet pour quatre mois, sans explication.

Cet ordre illégal mettait également en danger les élèves internes : Roland Veuillet, en le refusant, a eu une attitude plus professionnelle que celle de sa direction. Le droit de grève figure dans notre Constitution. Il a fallu des luttes nombreuses, et parfois sanglantes, pour l’obtenir. Si la sanction qui frappe injustement Roland Veuillet n’était pas finalement annulée, elle ferait jurisprudence et pourrait affaiblir le droit de faire grève dans l’Education Nationale.

Lutte contre la précarité

C’est pour casser la grève des surveillant-e-s que Roland Veuillet a été suspendu, puis sanctionné : en effet, Roland Veuillet a utilement soutenu ce mouvement. Peu de collègues ont été solidaires des surveillant-e-s grévistes, et pourtant leur grève a été le point d’appui du mouvement de 2003 contre la décentralisation et la réforme des retraites. Cette lutte était fondamentale pour éviter la précarisation d’une partie de la jeunesse. La défaite du mouvement des surveillant-e-s en 2003 a permis de multiplier, depuis, les contrats précaires dans les équipes « vie scolaire ». Les surveillant-e-s étaient recrutés par les Rectorats parmi les étudiant-e-s, sur critères sociaux. Des aménagements étaient prévus pour qu’elles/ils puissent réussir leurs études dans de bonnes conditions. Aujourd’hui, les statuts précaires se multiplient, les contrats de courte durée s’enchaînent, les conditions de rémunération et d’accès à la formation se détériorent. Les chefs d’établissements deviennent directement employeurs, et adoptent les méthodes « managériales » des entreprises, qui ne sont pourtant pas franchement compatibles avec les services publics. Ces méthodes, par contamination, modifient petit-à-petit les rapports hiérarchiques avec les fonctionnaires eux-mêmes. C’est la qualité du service public qui en pâtit, car l’entreprise n’est pas un modèle pour l’école. Les étudiant-e-s des familles à bas revenus ne peuvent plus bénéficier de l’aide que représentait ce dispositif social. Ce sont les chaînes de restauration rapide qui récupèrent la main d’œuvre étudiante, dans les conditions que l’on connaît, au détriment des conditions d’étude.

Contre l’école-entreprise

Le sort que subit Roland Veuillet montre que les fonctionnaires n’ont pas de véritable protection contre les abus de pouvoir de leur hiérarchie, et pas de véritable recours (et les salarié-e-s précaires en ont encore moins). Ce que l’administration expérimente au détriment de Roland Veuillet, c’est une méthode, issue des grandes entreprises, pour faire taire celles et ceux qui refusent la libéralisation du service public d’éducation. Quatre ans plus tard, à Marseille, c’est la même mécanique répressive qui s’enclenche contre Erwan Redon, enseignant qui refuse d’être inspecté, mène des expériences pédagogiques qui déplaisent à l’institution, et lutte contre l’expulsion des élèves sans-papiers. La répression contre les militantes et les militants n’est qu’un aspect du combat idéologique visant à rapprocher l’école de l’entreprise, dans sa gestion, son fonctionnement humain, ses contenus pédagogiques, éducatifs et idéologiques.

Pour l’ensemble de ces raisons, il importe d’obtenir du ministre de l’éducation l’annulation de la sanction qui frappe Roland Veuillet depuis 2003. Le rapport des organisations patronales avec le système éducatif, la généralisation de la précarité, le respect des droits sociaux et syndicaux, la qualité du service public d’éducation sont des questions intimement liées. Elles engagent l’avenir de notre société dans son ensemble. Il s’agit simplement de savoir si nous acceptons de voir le modèle des grandes entreprises s’imposer à l’école publique. Si l’école laïque peut accepter d’être dominée par un dogme économique. L’affaire Veuillet, comme l’affaire Redon, est symbolique de la lutte nécessaire contre la marchandisation de l’école. Elle montre que l’assujettissement de l’individu par les bureaucraties et l’affaiblissement des services publics vont de pair, et donc que résistance individuelle et combat collectif convergent.

Roland Veuillet arrive à 45 jours de grève de la faim. Son mode d’action relève de sa liberté, et nous devons la respecter. Il signe l’échec du soutien militant traditionnel, et marque la volonté d’un homme qui préfère mettre sa vie en danger que de se soumettre à l’injustice. Roland Veuillet ne s’arrêtera pas de son propre chef avant d’avoir obtenu satisfaction. Il ne négociera rien, car le ministère l’a trompé lors de sa première grève de la faim de la rentrée 2004. Dans cette période pré-électorale, Roland Veuillet offre aussi au gouvernement l’occasion de s’acheter, à peu de frais, une image plus humaine. La balle est donc bien dans le camp de l’exécutif. Et si certaines balles sont meurtrières, celle-ci me semble être, au contraire, la seule qui puisse sauver Roland Veuillet.

Antoine Limouzin,
enseignant spécialisé,
élu Commissaire Paritaire National
Membre du comité de soutien à Roland Veuillet

 
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