Une inspection parmi tant d’autres...

Le récit d’une collègue du premier degré blessée par son inspection...
vendredi 10 décembre 2010

Pour clore ma carrière d’institutrice, après 10 ans dans l’enseignement spécialisé, l’Éducation nationale m’a gratifiée d’une inspection digne d’un scénario à la « Tati ». En voici le récit.

Prévenue le week-end précédent que Monsieur l’Inspecteur viendrait me voir « dans la semaine », je l’ai attendu en vain tout en remplissant un questionnaire de pré-inspection facultatif. Il est finalement arrivé dans ma classe de CP à la fin du moment de langage. Semblant peu s’y intéresser, il s’est installé au bureau et a sorti son ordinateur. Ont suivi une séance de français puis une séance de maths : relecture orale, écriture, décomposition des nombres de 1 à 20 avec décomposition du système décimal.

Le réquisitoire de l’Inspecteur

Le moment de langage était trop long et de toute façon, je n’étais pas en classe coopérative puisque dans les classes coopératives, on utilise des bâtons de paroles ! Le goûter du matin dans la classe, niet, ça n’est pas bien du tout ça madame. En ce qui concerne la lecture de la lettre de nos correspondantEs reçue la veille, à quoi cela servait-il ?

La méthode utilisée ce jour-là prend comme support une BD et permet aux élèves les plus en difficulté une approche plus ludique et à toutEs les élèves de comprendre l’importance de l’implicite dans la lecture. Elle n’était pas en « odeur de sainteté » dans cette circonscription.

La séance de maths, n’en parlons pas : « Comment, ils/elles n’en sont que là ? Et à quoi ça sert de décomposer tous les nombres de 10 à 20 ? » Quant à la séance d’écriture/graphisme : j’aurais dû utiliser le tableau à lignes pour le modèle de la lettre, et il faut que les enfants écrivent au stylo bille pour laisser une trace pérenne ; d’autre part, j’avais mis un « Bien » à une élève qui avait beaucoup progressé en écriture mais qui n’avait pas réussi tout à fait à écrire entre les deux lignes ! Enfin nous n’aurions pas étudié assez de sons en lecture...

Une mise en cause personnelle

Ensuite en vrac, m’ont été reprochés : de ne pas bien préparer mon travail, puisqu’il n’y avait que les points à aborder dans mon « cahier journal », qu’il s’est approprié sans mon autorisation, outrepassant ses droits (aucun texte réglementaire ne stipule que le « cahier journal » doit être fourni à l’inspecteur) ; de ne pas faire assez de « pédagogie différenciée » : ce que l’on appelle maintenant « faire de la pédagogie différenciée », c’est mettre les bonNEs élèves devant des ordis pendant que l’on fait du « rattrapage » avec les autres. Moi, ce que j’appelle pédagogie différenciée, c’est donner du « grain à moudre » à toutEs les élèves, leur apprendre à travailler en interaction.

L’entretien ou plutôt le monologue réquisitorial s’est terminé après que monsieur l’Inspecteur a concédé que, étant depuis dix ans dans l’enseignement spécialisé, il était normal que j’aie des difficultés à retourner dans une classe ordinaire. Donc, il allait m’envoyer des conseillerEs pédagogiques pour qu’ils/elles m’expliquent ce que je devais faire dans une classe du centre ville. Selon cet inspecteur, un tiers des élèves étant de milieu aisé, « tout aurait dû être pour le mieux dans le meilleur des monde » !

Réagir et se défendre

Je n’ai jamais adhéré à cette idée simpliste que pour les « gosses de riches », « tout baigne » et pour les enfants de milieu défavorisé, de toute façon « y’a rien à faire ». Je suis convaincue que pour quelque apprentissage que ce soit, les fondations doivent être suffisamment solides pour que la « maison des connaissances tienne debout ». Toute construction d’un savoir se fait par l’acquisition d’une écoute respectueuse de la parole de chacunE et de touTEs, l’interaction empathique et bienveillante des unEs envers les autres, la structuration des langages par le biais indispensable du jeu, en fait par une méthodologie prônée par Célestin Freinet et qui a fait ses preuves. En ce qui concerne cet épisode douloureux de ma vie, il s’est soldé par un départ en retraite anticipé. Mais je souhaiterais que de cette expérience, les jeunes et moins jeunes collègues puissent tirer la « substantifique moelle ».

Si jamais vous avez à faire face à une situation de ce type, à titre préventif, sachez que vous ne devez présenter à la personne qui vous inspecte que la liste des élèves, votre emploi du temps, votre registre d’appel dûment rempli (y compris les pourcentages, ce que je n’avais pas fait à mon grand dam !) et une prévision de progression pédagogique ; à titre défensif, informez le plus rapidement possible toute personne susceptible d’écouter ce qui vous est arrivé. Sachez que toutE représentantE syndicalE de quelque syndicat que ce soit peut vous aider pour l’élaboration d’un « contre-rapport » d’inspection et la défense de vos droits, que vous soyez syndiquéE ou non.

Sud éducation Côtes d’Armor

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