17 octobre 1961 un crime d’État

 décembre 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

La pire des ratonnades jamais commises en France eut lieu en 1961. Ce soir du 17 octobre, des dizaines de milliers d’Algériens, hommes et femmes, parfois leurs enfants, quittaient leurs bidonvilles de banlieue. Répondant à l’appel du FLN, ils allaient manifester, pacifiquement, dans les rues de la capitale contre le couvre-feu raciste décrété par le gouvernement et mis en œuvre par le préfet de police Papon. La répression fut terrible : la police tire sur les cortèges, matraque à mort, jettent des manifestants dans la Seine. Des milliers sont arrêtés, parqués dans des stades, sont battus, torturés. Le massacre continua dans les jours qui suivirent. La presse rendit compte d’une manifestation qui avait dégénéré et la préfecture admit trois morts. Les estimations sérieuses parlent aujourd’hui de trois cents morts.

Et l’on ne parlera plus du 17 octobre 1961. Mémoire occultée. Silence. Silence français. Silence du nouveau pouvoir algérien qui voulait minimiser le rôle de l’immigration dans la victoire de l’indépendance.

On ne gardera de cette époque que le souvenir des neuf morts de Charonne, tués par la police au cours d’une manifestation contre l’OAS.

Il aura fallu le combat incessant de quelques-uns, puis des associations et l’entrée en politique des enfants de l’immigration -la marche de 1983 où une plaque à la mémoire des morts du 17 octobre fut apposée sur le pont de Bezons- pour que les choses changent. Des archives s’ouvrent (pas toutes), des historiens fouillent le passé, des livres paraissent. En 1999, par un vote, l’Assemblée nationale reconnaît enfin, qu’en Algérie, il ne s’agissait pas de "pacification" ou d’ "opérations de maintien de l’ordre", mais de "guerre". Peu à peu, la vérité s’exprime sur les réalités de l’époque et sur les exactions policières commises le 17 octobre 1961. La vérité s exprime, mais difficilement, incomplètement.

Le 17 octobre 2001 aura été marqué par deux événements : l’apposition d’une plaque et une manifestation.

Une plaque.

Plaque posée à l’initiative de la Ville de Paris sur le pont Saint-Michel portant ce texte : "A la mémoire de tous les Algériens qui furent tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961". Première reconnaissance officielle. Il aura fallu quarante ans. "Un progrès" pour certains. "Insuffisant" pour d’autres qui veulent qu’on présente le 17 octobre 1961 non comme une énorme bavure policière, mais pour ce qu’il est, c’est-à-dire un crime d’état ainsi que le proclamaient les pancartes du collectif unitaire lors de la pose de la plaque.

Certes la police est coupable. Mais, comme toujours dans l’histoire, ceux qui ont commis ces crimes, qui y ont participé, invoquent l’obligation d’obéissance aux ordres. (Et l’on peut penser que certains -qui obéirent ce 17 octobre 1961- étaient déjà en service et avaient déjà obéi le 17 juillet 1942 en arrêtant les familles juives lors de la rafle du veld’hiv.). Et donc se pose la question, essentielle, de la responsabilité des politiques : le préfet de police : Maurice Papon, le ministre de l’intérieur : Roger Frey, le chef du gouvernement : Michel Debré, le chef de l’État : Charles de Gaulle.

Pour l’avoir évoquée lors d’un conseil de Paris, un élu Vert -par ailleurs adhérent de sud Éducation- provoqua la sortie en masse de la droite.

Une manifestation.

Depuis une dizaine d’années, chaque 17 octobre, a lieu un rassemblement sur le pont Saint-Michel. En 2000, nous étions quelques centaines. Pour ce quarantenaire, le Collectif unitaire 17 octobre 1961 - 17 octobre 2001 (qui regroupe de nombreuses organisations dont Solidaires-Groupe des dix) appelait à "une grande manifestation pour commémorer ce tragique événement" empruntant une partie du trajet suivi par les manifestants de 1961.

Ce projet, comme la plaque, suscitèrent la très vive opposition de la droite et les pressions hostiles de syndicats de police. D’emblée, la préfecture de police refusa le parcours proposé sous le prétexte fallacieux des problèmes de circulation. Interdictions répétitives de traverser la Seine, de longer la préfecture de police, mais propositions d’itinéraires sans rapport avec les trois points obligés parce que symboliques : les grands boulevards et le cinéma Rex où eurent lieu les premiers meurtres par balles, le passage de la Seine, le pont Saint-Michel). Les négociations furent longues, difficiles : cinq réunions, nombreux contacts téléphoniques, par fax... Conférence de presse (infiltrée par les RG), courriers d’organisations, d’élus au préfet, au ministre de l’intérieur.

Extraits du courrier de SUD Éducation adressé au préfet (copie transmise au ministre de l’intérieur) :

"Ayant appris qu’à ce jour, la Préfecture de Police n’avait toujours pas autorisé le parcours à laquelle SUD Education, avec de nombreuses autres organisations , appelle pour le mercredi 17 octobre 2001 à 18h pour rappeler, dénoncer et éviter que se renouvelle, sous quelque forme que ce soit, la manifestation des Algériens du 17 octobre 1961 réprimée dans le sang par votre prédécesseur Maurice Papon, sous les ordres de qui des policiers ont perpétré des meurtres, nous pouvons comprendre la gêne de ses successeurs, mais nous ne pouvons admettre qu’ils entravent la manifestation du souvenir cette page honteuse de l’Histoire.

Nous demandons donc expressément que le parcours souhaité par les organisateurs de la manifestation du 17 octobre prochain soit autorisé et facilité par les forces de police placées sous votre autorité et votre responsabilité.”

Jusqu’au 16 octobre, la manifestation n’était ni autorisée, ni interdite. En cas de refus, le Collectif, qui avait proposé des aménagements de parcours, décidait de maintenir son projet. Le dépôt de déclaration de la manifestation ne fut signé que le soir du16. Nous avions accepté que l’entrée du pont Saint-Michel serait réservée aux seuls orateurs. Le 17, à 16h25, la préfecture téléphonait que le pont serait entièrement libre.

Le 17, en tête de manif, un groupe d’hommes et de femmes âgés, manifestants algériens et français solidaires de 1961, précédait la banderole du Collectif : "17 octobre 1961 un crime d’État". Derrière, de tous âges, de toutes origines, dans l’émotion et avec le sentiment fort de la solidarité français/immigrés, nous étions des milliers à défiler dans ces rues parisiennes pour rappeler que l’État colonial y menait, là aussi, la "sale guerre" en massacrant des gens qui défendaient leur droit à l’égalité et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Ces premières victoires de la vérité, nous les devons à tous ceux -organisations démocratiques, historiens, écrivains et militants- qui se battent contre l’oubli, pour la mémoire. Mais il y a encore beaucoup de chemin pour atteindre les objectifs que nous nous sommes fixés.

Nous demandons :
- la reconnaissance officielle de ce crime contre l’humanité ;
- le libre accès aux archives pouvant aider à écrire l’histoire de cette guerre coloniale et en particulier de cette journée du 17 octobre 1961 ;
- l’introduction et l’étude de ces événements dans les programmes et les manuels scolaires ;
- la création d’un lieu du souvenir à la mémoire de ces victimes.

A lire


Le silence du fleuve
octobre 1961- Anne Tristan - Au nom de la mémoire


17 octobre 1961
- Jean-Luc Einaudi - Photos Elie Kagan - Actes sud

Ratonnades à Paris - Paulette Péju - La Découverte

A propos du 17 octobre - collectif d’historiens

Meurtres pour mémoire - Didier Deanincks - Série noire

Le 17 octobre 1961, un crime d’État à Paris - Edition La Dispute

Un livre publié sous la direction d’Olivier Le Cour Grandmaison à l’initiative de l’association "17 octobre 1961 contre l’oubli".

Contributions de Nils Andersson, Etienne Balibar, Thérèse Blondet-Bisch, Roby Bois, Alain Brossat, Martine Déotte, Nicole Dreyfus, Jean-Luc Einaudi, Nabile Farès, René Gallissot, Samira Mesbahi, Anissa Mohammedi, Charlotte Nordmann, Yves Royer, Alain Ruscio, Benjamin stora, Jérome Vidal, Olivier Le Cour Grandmaison

17 octobre - 17 illustrateurs Au nom de la mémoire

Les silences de la police 16 juillet 1942-17 octobre 1961 - "l’esprit frappeur"

Jean-Luc Einaudi - Maurice Rajfus

En l’an 2000, à l’occasion du bicentenaire de la Préfecture de Police, celle-ci édite une brochure "historique" pour se raconter. Elle évoque en quelques mots qu’elle fut "sollicitée" par les nazis pour mener à bien la rafle du vel d’hiv, le 16 juillet 1942 (opération appelée "vent printanier"). Sur le 17 octobre 1961, rien. Cela a agacé les auteurs.

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