Battre le Pen, Reconstruire l’espoir par le mouvement social

Annick Coupé, porte parole de l’ Union syndicale SOLIDAIRES
 mai 2002
mis à jour jeudi 31 août 2006

Depuis ce résultat insensé du 1er tour des élections présidentielles, les chiffres ont été décortiqués, expertisés. Le choc de la présence du FN au second tour provoque des mobilisations salutaires ; le débat politique est dans la rue, les citoyens se le réapproprient.

Le FN est un danger absolu : son programme antisocial, ses méthodes violentes, ses références historiques, ses "valeurs" basées sur le racisme, l’antisémitisme, l’ordre moral enfermant les femmes dans le seul rôle de mère "pondeuse", rejetant les homosexuels pour cause de déviance mentale... tout cela justifie l’urgence à lui faire barrage et à tout mettre en oeuvre pour que son score soit le plus faible possible au soir du deuxième tour des élections présidentielles. Plus ce score sera bas, moins le FN et son leader pourront s’appuyer sur cette légitimité démocratique pour poursuivre leur sale besogne antisociale et antidémocratique.

Mais nous ne pouvons en rester là.

Le Pen a réussi à se faire passer comme un recours possible pour un nombre important de chômeurs et de salariés : c’est bien, pour nous, la question centrale qui transcende toutes les autres.

Crise du système politique, mais surtout échec des partis politiques traditionnels qui perdent à droite comme à gauche des millions de voix. A force de dire que le débat politique ne pouvait plus grand chose à la marche du monde, que les lois du marché et de la mondialisation libérale empêchaient tout débat politique digne de ce nom, les citoyens en ont tiré la conclusion. La gauche, à force d’être plus libérale que sociale, ne représente plus, parmi le monde du travail, celui des salariés et des chômeurs, cet espoir qu’elle avait encore pu susciter lors des élections de 1995. Ceux et celles qui ont supporté les plans de licenciement, qui ont vu les entreprises publiques privatisées, qui ont, en vain, espéré l’augmentation des minima sociaux et des bas salaires ; ceux et celles qui ont soutenu les sans papiers pour leur régularisation ; ceux et celles qui se sont engagés contre la mondialisation libérale et pensaient possibles des mesures comme la taxation de la spéculation financière ou l’annulation de la dette des pays pauvres, ceux et celles qui espéraient que les inégalités et la pauvreté reculeraient... Tous ceux-là ne pouvaient qu’être critiques sur le bilan du gouvernement de la gauche plurielle et les propositions du candidat Jospin.

Le résultat de cette élection, c’est d’abord et avant tout le résultat d’une exaspération sociale, l’expression de cette souffrance sociale (si bien décrite, dès 1993, dans le livre dirigé par Pierre Bourdieu : La misère du monde), qui n’a pas été entendue, même quand elle s’est manifestée à travers des mobilisations importantes. La surenchère sécuritaire, qui a été au centre de cette campagne, a fait le reste ! Non, les questions posées par Le Pen ne sont pas de bonnes questions, avec de mauvaises réponses, comme a pu le dire un responsable socialiste il y a quelques années ! Les mouvements sociaux, organisations syndicales et associations, qui depuis des années essaient de poser ces questions n’ont pas été entendus par les responsables politiques. Au nom du réalisme de la gauche gouvernementale, nous avons souvent été catalogués d’irresponsables ou d’archaïques parce que nous disions que les besoins sociaux devaient passer avant les bénéfices des actionnaires et le taux de profit des entreprises, parce que nous disions que les services publics étaient un bien collectif qu’il ne fallait pas brader à la loi du marché, parce que nous manifestions notre solidarité avec les peuples du monde qui subissent la domination économique, politique et culturelle des pays les plus riches, parce que nous nous opposions à ce que toute activité humaine devienne une marchandise pour le plus grand profit des firmes multinationales... Certaines de nos actions ont été durement réprimées comme celles menées par des militants de la Confédération Paysanne, dont un des responsables, José Bové, risque d’être emprisonné dès le lendemain des élections présidentielles ! Dans cette situation, les centaines de milliers de personnes descendues dans la rue depuis le soir du 29 avril montrent que le choc n’a pas conduit à la peur et à la démobilisation, au contraire.

Notre rôle d’organisation syndicale est de montrer aux salariés, aux chômeurs que la désespérance sociale qui s’est traduite par un vote pour l’extrême-droite, peut et doit se transformer en mobilisation pour imposer d’autres choix sociaux. Nous devons montrer que des alternatives existent qui remettent les besoins sociaux au centre des politiques économiques et qui fassent vivre l’égalité des droits dans tous les domaines. Lors du mouvement social de décembre 95, le FN avait disparu de la scène politique et sociale ; ce qui l’emportait alors, c’était la solidarité contre les attaques antisociales du gouvernement Juppé, alors Premier ministre de Jacques Chirac. Là est notre responsabilité : au delà du rejet immédiat et massif de Le Pen, nous ne gagnerons durablement contre les dangers de l’extrême-droite que si nous sommes capables de mobilisations sociales d’ampleur qui mettent un coup d’arrêt aux politiques libérales, celles là mêmes qui ont conduit à ce cauchemar politique !

Dès le lendemain du 5 mai, après avoir battu Le Pen dans les urnes, nous devrons intervenir dans le débat politique qui s’ouvrira pour les législatives. Plus que jamais, nous devrons faire entendre les revendications que le mouvement social a posées depuis des années : l’interdiction des licenciements pour les entreprises qui font des bénéfices, l’augmentation importante des minima sociaux et du Smic, l’arrêt du démantèlement des services publics, la taxation des transactions financières, la défense de la retraite par répartition, le renforcement des moyens donnés aux services publics pour l’éducation, la culture, la santé, les transports, une politique offensive pour l’éradication de la pauvreté et de la précarité, le refus des discriminations et une véritable égalité des droits... Il doit être mis fin à la relégation sociale vécue dans des quartiers abandonnés au chômage, à la misère, désertés par les services publics.

Il faut mettre un coup d’arrêt aux politiques libérales menées par les gouvernements successifs

Il faut s’opposer fermement aux prétentions du Medef et il faut prendre le contre-pied des positions de l’extrême-droite. C’est bien autour de ces questions que le débat politique doit avoir lieu. Ceux qui prendraient la responsabilité d’aller encore une fois sur le terrain de Le Pen, celui de l’exclusion et du discours sécuritaire, ne feraient que le renforcer !


Il nous appartient de créer les conditions d’un vaste mouvement social

Mouvement où les jeunes qui se mobilisent contre l’extrême-droite soient aux côtés des salariés, des précaires, des chômeurs, où tous ceux et celles qui subissent les dégâts du libéralisme dans les entreprises ou les administrations, dans les écoles et les universités, dans les quartiers et dans les campagnes puissent se retrouver dans un nouveau "Toutes et tous ensemble", pour une société plus solidaire et plus juste.

C’est à cette condition que nous éradiquerons fondamentalement la bête immonde !

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