Choix du système de retraite - Choix de société

mercredi 17 novembre 2004

Décidément, on peut craindre qu’il n’y aura jamais d’autre bonne nouvelle pour le patronat que celle qui lui annonce l’augmentation de ses profits. L’espérance de vie s’allonge, et c’est une catastrophe ! Nous serons toujours ou trop vieux ou trop jeunes, inutilement instruits ou en bonne santé, mais jamais assez défendus, surveillés, réprimés, jugés et exploités. La Défense, l’Intérieur, la Justice sont les seuls budgets qui méritent d’être augmentés... Et c’est sur un ton alarmiste que la question des retraites et de leur réforme est abordée. Pourtant, le danger n’est pas si grand ni le problème si compliqué. L’augmentation de la "charge" des retraites signifie simplement que notre société devra progressivement consacrer une part plus importante des richesses produites pour la supporter. Mais encore faut-il pour cela accepter de renforcer les solidarités et de rompre avec la culture triomphante de l’égoïsme de l’individu libéral. Surtout, cela suppose de dénoncer les inégalités existantes et de répartir équitablement l’effort. Bref, mettre la production des richesses au service de la satisfaction des besoins sociaux et non pas des profits servis à une minorité d’actionnaires.

Bien poser le problème

En 1950, personne n’avait prévu le microprocesseur, les 5 semaines de congés payés, le baby-boom... Aussi faut-il se méfier des docteurs Diafoirus patronaux, gouvernementaux et autres experts et maquignons syndicaux à leur botte qui nous abreuvent de pseudo-postulats plus alarmants les uns que les autres et qui débouchent invariablement sur la prétendue explosion à terme du régime de retraite par répartition. Pour autant, il y a un fait démographique peu contestable. Dans les prochaines décennies, du fait de l’allongement de la durée de vie, la France connaîtra probablement un vieillissement démographique qui ne sera pas compensé par une hausse du taux de fécondité. Les plus de 60 ans devraient représenter environ 33 % de la population en 2040 contre 20 % aujourd’hui ; les 20-60 ans passer de 54 à 46 % en 2040... Doit-on cependant en conclure que la "charge" pesant sur les actifs augmentera de manière considérable ? La fameuse "bombe démographique" doit être désamorcée ! D’abord, le ratio inactifs/actifs couramment utilisé doit être fortement nuancé car les inactifs comprennent aussi les jeunes, les femmes au foyer et ceux qui, pour différentes raisons, ne peuvent travailler. Si l’on considère l’ensemble des inactifs (hors chômeurs), le ratio n’augmente plus que de 25 % (1 actif pour 1,23 inactif à 1 actif pour 1,54 inactif). Ensuite, tous les actifs ne sont pas au travail. Les chômeurs sont également à la "charge" des actifs occupés. Le rapport inoccupés/occupés ne serait supérieur que de 4,4 % en 2040 à son niveau de 1993, sur la base d’hypothèses retenues de réduction progressive du chômage par le Conseil d’Orientation des Retraites (COR).
Où est donc le choc annoncé ?

Relever un défi politique

Le vrai problème n’est pas tant démographique que politique et social : favoriser l’emploi et répartir autrement la richesse produite. Assurer l’équilibre des régimes de retraite par répartition suppose de pouvoir agir sur le ratio de dépendance, c’est-à-dire sur le rapport entre le nombre de retraités et celui des salariés actifs occupés. Pas d’autre solution que d’augmenter le nombre d’actifs cotisants en mettant d’urgence en place une politique qui :

- diminue le taux de chômage, rompt avec la précarité et les emplois "jetables" de manière à parvenir le plus tôt possible à une situation proche du plein-emploi. Il est illusoire de penser qu’on pourra prendre en charge 10 millions de retraités supplémentaires dans une société qui connaîtrait encore un chômage de masse (10 % de la population active) ;

- augmente le taux d’activité. Comment exiger un recul de l’âge de départ à la retraite lorsqu’on ne cesse de mettre des travailleurs en préretraite forcée pour justifier des plans sociaux et réduire la masse salariale ? De fait, actuellement, l’âge médian d’arrêt d’activité est de 57,5 ans pour les hommes et de 56,8 ans pour les femmes.

Enfin, si l’on peut craindre un vieillissement de la population, voire une future "dépopulation" comme en Allemagne et en Italie, il est temps de mettre un terme à la politique d’immigration que nous connaissons depuis plusieurs années et qui conduit la France à avoir un de ses flux migratoires historiquement le plus bas.

Contre toute imposture

L’escroquerie essentielle à laquelle se livrent nos docteurs Diafoirus consiste à occulter le problème de fond du financement de toute la protection sociale : celui de la production de richesses mesurée par le Produit Intérieur Brut et le taux de croissance économique. On ne peut évaluer l’augmentation de la "charge" que représentent les inactifs sans la mettre en relation avec l’accroissement de la richesse produite pendant la même période. Cette richesse s’accroît régulièrement et la tendance devrait se poursuivre pendant les décennies à venir. La plupart des économistes estiment que le PIB à distribuer aura plus que doublé dans 40 ans, soit un taux de croissance de 1,7 à 2 % par an. Mais encore faut-il que cette richesse soit répartie de manière à satisfaire les besoins sociaux qui se présenteront. Soyons sérieux ! Le patronat ne peut vouloir pérenniser une baisse de 10 points de la part des salaires au profit du capital, exiger la poursuite d’une politique d’exonération de ses cotisations sociales et, en même temps, prétendre équilibrer le régime de retraite par répartition. Il faut choisir : soit c’est la part du gâteau du capital qui augmente pour servir de meilleurs dividendes aux actionnaires, soit c’est celle des salariés, pour contribuer au financement des retraites.

Faire un choix de société

La part des retraites dans le PIB augmentera inévitablement, et ce d’autant que nous souhaitons faire évoluer le pouvoir d’achat des retraités au même rythme que celui des salariés. Mais cette augmentation de 7 à 8 points de PIB sur 40 ans est-elle vraiment "insoutenable" comme le prétendent le MEDEF et les gouvernements (actuels et précédents) ?

- Sauf à trouver scandaleuse l’augmentation de l’espérance de vie, on ne voit pas ce qu’il y aurait de choquant à ce qu’une société consacre une plus grande part de sa richesse au bien-être d’une population vieillissante. Pourquoi travailler ? Pourquoi produire de la richesse ? Pour justifier des écarts de revenus qui vont de 1 à 1000 ou pour assurer la vieillesse, l’éducation et la santé de tous ?

- La raison d’être d’un système de retraite par répartition est d’organiser une solidarité sociale, ne serait-ce qu’intergénérationnelle. C’est le minimum pour assurer une citoyenneté commune et donner un peu de consistance à notre idéal démocratique. Pourtant, c’est ce qui est remis en cause aujourd’hui par ceux qui ne cessent d’opposer les intérêts des actifs à ceux des retraités.

Ce qui est insoutenable, ce n’est pas de prendre en charge la retraite de nos parents ou l’éducation de nos enfants, c’est de demander à ceux qui ont moins de donner toujours plus à ceux qui ont déjà beaucoup !

Refuser les fausses solutions

Les solutions avancées par le MEDEF et le gouvernement sont essentiellement au nombre de 2 : allonger la durée de cotisation et réduire le montant des pensions. La 1ère rentre en contradiction (même Fillon l’admet) avec l’actuel pratique du patronat (licenciements massifs, recours aux préretraites) ; la 2nde représenterait une régression sociale sans précédent puisqu’elle suppose une paupérisation des retraités qui nous replacerait dans une situation à peu près équivalente à celle des années 50 et 60. En vérité, ce qui est visé, au-delà de ces incohérences, c’est le renforcement d’un système par capitalisation. Plus le taux de remplacement sera faible (le taux de remplacement est le ratio entre la 1ère pension et le dernier revenu d’activité), plus la nécessité de l’épargne individuelle sera forte !

La capitalisation, revendication déclarée du MEDEF est l’un des principaux engagements du candidat Chirac. Mais c’est aussi ce qui a déjà été mis en place sournoisement par le développement considérable de l’épargne salariale. Pour le moment (affaire Enron, crise boursière), le contexte ne se prête pas à une attaque frontale du gouvernement sur ce sujet. Mais il ne fait aucun doute que la condition première de sa mise en place soit l’allongement de la durée de cotisation. Le salarié qui ne voudra ou ne pourra pas travailler plus de 37,5 ans devra accepter un effondrement de sa pension s’il n’a pas souscrit à une forme de retraite par capitalisation individuelle ou collective. Mais, outre l’insupportable inégalité supplémentaire qu’introduit un tel système - de fait, c’est plus de 5 millions de personnes (chômeurs, RMIstes, précaires...) qui sont (et seront) dans l’incapacité de se constituer une épargne personnelle -, la capitalisation ne pourra en rien résoudre le problème des retraites :

=> Quel que soit le système de retraite, ce seront toujours les "actifs" qui feront vivre les "inactifs". La mise en place de fonds de pension même "à la française" ne permettra pas miraculeusement d’engendrer une richesse qui n’aura pas été préalablement produite par le travail d’un actif. Si l’épargne et la capitalisation pouvaient produire toutes seules de la richesse, nous pourrions tous cesser, dès maintenant, de travailler. Tout au plus, nous pourrions espérer nous faire payer nos retraites par des travailleurs asiatiques, sud-américains ou africains, mais à condition de payer l’arsenal militaire et colonial nécessaire !

=> Un système par capitalisation revient à rendre contradictoires les intérêts des actifs, des chômeurs et ceux des retraités. Actif, j’ai besoin de disposer de revenus élevés pour épargner. Retraité, je veux obtenir la meilleure rémunération immédiate de mon capital par une réduction de la masse salariale (licenciements, blocage des salaires, etc.). Le futur retraité que je serai finira par licencier l’actuel salarié que je suis !

Cessons donc de rêver à une "démocratie actionnariale" ou à une socialisation de l’actionnariat comme le font les syndicats "gestionnaires". L’individualisme patrimonial conduit à vouloir le beurre et l’argent du beurre, ce que le capitalisme parvient certes à réaliser, mais seulement pour quelques-uns !

Dénoncer les vraies inégalités

Depuis de nombreux mois, le discours gouvernemental justifie l’alignement de la durée de cotisation du secteur public sur celle du privé au nom de l’équité. Discours facile qui alimente les préjugés en ce qui concerne les "privilèges" supposés des fonctionnaires, mais qui oublie de rappeler que jusqu’en 1995, la pension des fonctionnaires représentait en moyenne 66 % du dernier salaire, contre 64 % dans le privé, et que le décrochage entre privé et public a été opéré en 1993 par Balladur avec une réforme promulguée en plein mois de juillet ! Plutôt que d’opposer en bloc public et privé, on ferait mieux de remédier aux inégalités les plus criantes de nos systèmes de retraite. La réforme Balladur a engagé une perte sans précédent du pouvoir d’achat des retraites dans le privé. Ainsi le COR a calculé que le niveau relatif des pensions devrait, en moyenne, baisser de près de 20 % d’ici à 2040. De plus, des chercheurs de l’Observatoire Français des Conjonctures Economiques ont réalisé des calculs de cas-types qui montrent que, dans les années à venir, cette baisse sera plus importante pour les bas salaires et les travailleurs ayant connu des carrières "accidentées".

Notre système de retraite ne se contentera donc plus de reproduire les inégalités qui existent déjà sur le marché du travail, il les accentuera.

Par ailleurs, l’espérance de vie à la retraite n’est pas la même pour tous. Pour les sexagénaires actuels, la durée espérée de retraite est, en moyenne, d’une vingtaine d’années. Mais cette moyenne dissimule de fortes disparités d’une catégorie socio-professionnelle à l’autre : cadres et professions libérales ont une espérance de retraite de 20,5 ans en moyenne ; les ouvriers, 14 ans seulement ! Lorsqu’on sait que, souvent, les ouvriers et employés qui partent actuellement ont commencé à travailler à 16-17 ans, ils auront donc cotisé - s’il n’y a pas eu d’interruption de carrière ou de période de chômage -, 43 ans environ sans que cela leur apporte de quelconques avantages quant au montant de leur retraite. 43 ans de cotisations pour 14 ans de retraite contre 37-38 ans de cotisations pour 20 ans de retraite !

Ils cotisent plus longtemps que les autres catégories, meurent plus vite, touchent des pensions plus faibles et moins longtemps.

Et le gouvernement voudrait augmenter la durée de cotisation !?

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