Comprendre les différences de publics étudiants entre les universités franciliennes : inégalités d’accès, politiques publiques et stratégies d’établissement

lundi 8 janvier 2018

Ce texte propose quelques pistes de réflexion, à partir des résultats d’une thèse sur les ségrégations universitaires (Frouillou, 2017). Son objectif est d’expliquer les différences de populations étudiantes entre les seize universités publiques de la région Île-de-France, différences tenant à la fois à l’origine sociale des étudiant-es et à leur parcours scolaire antérieur. Ce constat d’écarts de recrutement peut être interrogé sous l’angle des « ségrégations scolaires », sur le modèle des travaux concernant l’entrée au collège (carte scolaire, évitement, réputations, etc.).

L’analyse de données administratives caractérisant les étudiant-es des seize universités (MESR-SISE [1]), sur plusieurs années (2005-2011), permet de rendre compte des différences de publics entre universités (types de baccalauréat, part d’enfants de cadres ou d’ouvriers, redoublements dans la scolarité primaire ou secondaire, etc.) en fonction des cycles d’études (licence, master, doctorat) et des disciplines ou filières universitaires d’inscription. Ces analyses montrent, d’abord, des différences importantes entre universités. Par exemple, on compte 62% d’étudiant-es « très favorisé-es » à Paris 2 Assas en première année de droit contre 15% à Paris 13 Villetaneuse. Surtout, ces analyses invalident une lecture binaire opposant les universités « de Paris » à celles « de banlieue » : les publics de Paris 10 Nanterre, Versailles ou Paris 11 Orsay peuvent, ainsi, se rapprocher de ceux des Paris 1 Panthéon Sorbonne, Paris 5 Descartes ou Paris 2 Assas, selon la filière considérée. Ces données administratives conduisent également à travailler sur les bassins de recrutement des universités, à partir de la commune de résidence déclarée par chaque étudiant, des données de l’Institut d’Aménagement et Urbanisme de l’Île-de-France permettant d’étudier les temps de transports en direction des sites universitaires franciliens. Ces données variées sont croisées avec une enquête par entretiens auprès d’acteurs universitaires (directions d’UFR, équipes présidentielles universitaires, rectorats franciliens) et environ quatre-vingt entretiens avec des étudiant-es, dont la moitié a été suivie sur trois ans. Ces étudiant-es sont inscrit-es en Droit, en Administration Économique et Sociale et en Géographie, à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et Paris 8 Vincennes - Saint-Denis.
Ce travail permet d’interroger les politiques publiques d’accès à l’enseignement supérieur à partir de trois enjeux : l’organisation matérielle de l’espace universitaire métropolitain, son fonctionnement institutionnel et la construction de trajectoires étudiantes.

Interroger l’aménagement du paysage universitaire francilien

Issues de la division de l’Université de Paris, après 1968, ou du plan U2000 (1991) pour les quatre plus récentes, les seize institutions universitaires franciliennes constituent un paysage universitaire complexe et hiérarchisé. Les cartes des bassins de recrutement de chaque université montrent que le rôle de la distance au site universitaire s’affaiblit avec l’avancée dans les cycles d’études. Ces cartes soulignent également l’importance de la répartition fine de l’offre de formation entre les sites d’enseignement, le maillage territorial n’étant pas équivalent selon la formation considérée. Finalement, plus que la distance, c’est l’accessibilité en temps de transport qui explique la cartographie des recrutements étudiants en Île-de-France. Étant donnée la ségrégation résidentielle des étudiant-es selon leur origine sociale, la localisation des sites universitaires et leur accessibilité (position dans le réseau de transport) expliquent, en partie, les écarts de recrutement étudiant entre universités. Il s’agit, alors, de s’interroger sur les logiques et les limites de cette importance de la proximité dans les inscriptions universitaires, et cela, d’autant plus que les entretiens, comme les données, rappellent qu’un nombre non négligeable d’étudiant-es opèrent, dès la première année, un « choix universitaire du lointain ». Ces derniers tiennent, en partie, aux fonctionnements institutionnels de l’espace universitaire francilien.

Sectorisation puis « libre choix » dans un « quasi-marché » universitaire

L’entrée institutionnelle, complémentaire de l’approche par l’aménagement du territoire universitaire, articule deux éléments : d’une part, l’analyse des systèmes d’affectation à l’entrée dans l’enseignement supérieur et, d’autre part, l’étude des stratégies d’établissements en matière de construction d’offres de formation, distinctes et inégalement sélectives. Le système Ravel [2]) opérait une sectorisation des inscriptions, pour quatorze filières franciliennes, entre 1990 et 2008, selon la commune de passage du baccalauréat. Il a été remplacé, à la rentrée 2009, par le système national Admission Post-Bac. Comme l’assouplissement de la carte scolaire pour le secondaire (2007), ce système encourage le « libre-choix » scolaire. Le nombre de vœux est élargi et l’ensemble de l’offre de formation est présenté à chaque candidat-e, pensé-e comme acteur/trice individuel-le rationnel-le. Or, ce système produit des inégalités d’accès, aux établissements les plus demandés, en fonction de l’académie de passage du baccalauréat : les bachelier-es des académies de Créteil et Versailles n’ont aucune chance d’accéder aux filières parisiennes les plus demandées, comme le Droit, car les bachelier-es parisien-nes sont prioritaires. De plus, la prise en compte de l’ordre des vœux dans les priorités d’affectation se traduit par de complexes stratégies pour les bachelier-es (que mettre en tête de liste ?). Plus généralement, l’enquête rappelle que l’entrée dans le supérieur s’appuie fortement sur l’inégale expérience familiale et les réseaux de pair-es des étudiant-es. La mise en concurrence des établissements universitaires participe de la construction d’un « quasi-marché » universitaire où les rumeurs sur la qualité des enseignements (donc le réseau social de chaque étudiant-e) jouent un rôle central. Dans ce cadre, les universités développent des politiques d’établissement, à travers la construction (et la communication autour) d’offres de formation, distinctives, voire sélectives, dès l’entrée en L1, comme les doubles Licences pour Paris 1.

Le sens du placement étudiant : un espace de possibles universitaires socialement différencié

L’intériorisation, socialement située de ces contraintes institutionnelles et matérielles, définit des espaces des possibles universitaires, distincts selon les étudiant-es. Leur sens du placement dépend de leur capital scolaire antérieur (rapport à l’école, résultats scolaires, expériences familiales et amicales), comme de leur trajectoire sociale. Une approche longitudinale croisant les données et les entretiens permet de travailler sur la construction de ce sens du placement étudiant, en articulant les trajectoires d’études aux trajectoires familiales et résidentielles. Les stratégies d’évitement de certains établissements, comme plus généralement les mobilités entre universités, constituent alors une clé de lecture de ces ajustements étudiants, qui (re)produisent les différenciations de publics entre établissements aux différentes étapes du parcours, et notamment à l’entrée en master.
Ainsi, cette recherche montre toute l’importance des politiques publiques dans les processus de différenciation de publics étudiants. D’abord, elle souligne l’impact de la répartition des formations sur le territoire, au regard des réseaux de transport en commun, notamment, dans un contexte où la faiblesse des logements étudiants ne permet souvent pas, à ces dernier-es, de quitter le domicile parental, lors de leur entrée dans le supérieur. Ensuite, elle rappelle que la carte universitaire ne saurait se penser sans le système d’affection qui lui est adossé, qu’il s’agisse d’une sectorisation, ou d’un « libre choix » limité face aux capacités d’accueil contraintes des filières, pourtant dites « non sélectives ». Ce sont bien les capacités d’accueil qui constituent l’enjeu central des problèmes d’affectation rencontrés, depuis quelques années. Enfin, cette recherche permet de s’interroger sur la définition même des trajectoires étudiantes, en soulignant les circulations entre les différents secteurs du supérieur (STS [3], CPGE [4], écoles, etc.), comme la non-linéarité de certains parcours, pourtant réussis. L’analyse des trajectoires étudiantes révèle, également, l’importance des groupes de pair-es et du lycée d’inscription, dans la formulation de vœux : ces circuits de scolarisation font jouer des stratégies d’établissements (construction de liens préférentiels, investissement des équipes dans l’orientation, organisation de salons, forums, etc.) qui contribuent à reproduire les différences de recrutement entre universités. La réforme en cours devrait renforcer ces différenciations, à travers la hiérarchisation accrue des filières, suite à la sélection sur dossiers.
C’est la raison pour laquelle, Sud éducation 92 revendique une transformation radicale des conditions d’enseignement, de la maternelle à l’université, afin de mettre fin à ces mécanismes inégalitaires, et s’opposera, résolument, à toutes les tentatives visant à les aggraver, comme notamment les actuels plan étudiant et réforme programmée du bac.

Sud éducation Hauts-de-Seine


[1Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche - Système d’Information sur le Suivi de l’Étudiant

[2Recensement Automatisé des Vœux des Élèves

[3Sections de Techniciens Supérieurs

[4Classes Préparatoires aux Grandes Écoles

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