Coup de boule... dans « l’égalité des chances »

mercredi 1er novembre 2006
mis à jour vendredi 5 janvier 2007

Mauvaise chute pour l’événement médiatique de l’été qui devait réunir les Français en leur faisant oublier qu’au printemps la jeunesse contestataire était montée au créneau : avec son « coup de boule » en finale de la coupe du monde, Zinedine Zidane a condamné son équipe, désespéré la France... et écorné le mythe sportif pour le plus grand bien de tous.

Sa réaction, saisie par une des 25 caméras qui scrutaient le moindre geste sur le terrain, a offusqué les commentateurs sportifs, les éditorialistes et des hommes politiques. Dès le lendemain, le vice-président du sénat italien, Roberto Caldreroli, pouvait déclarer « l’Italie a battu une équipe de noirs et d’islamistes » sans provoquer le moindre déferlement de condamnations ou d’incidents diplomatiques. D’un côté, un être humain élevé au rang de héros par le système médiatico-sportif réagit avec « violence » à des paroles proférées par un joueur adverse dans le but de le faire craquer ; peu importe ici qu’elles aient été racistes ou à l’encontre de sa famille. De l’autre côté un responsable politique, sensé défendre des principes universels et démocratiques, s’attaque à une représentation nationale entière. Qui a le plus de responsabilités ? Qui a été le plus commenté dans les médias ?

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Zidane, dont le geste est loin d’être plus condamnable que les tacles assassins qui, depuis des années, sont monnaie courante et sont tolérés sur le terrain, a franchi une limite qui met en péril tout le système : d’où la réaction de tous ceux qui ont intérêt à le protéger. Car pour l’institution sportive, les médias et les hommes politiques, il a brisé un tabou : le « coup de boule » est digne de la rue, de la banlieue, du commun des mortels. En cela Zidane a mis en danger le bel équilibre nécessaire à la survie du mythe sportif, fondé sur le caractère exemplaire d’individus exceptionnels. Pourtant, les tacles évoqués plus haut constituent aussi de véritables agressions physiques et pourraient entraîner des poursuites judiciaires de la part des victimes. Mais tout ce qui se passe dans le « temple sportif » ne doit pas déroger au mythe originel des valeurs fondamentales du sport, sous peine de briser le ressort de l’adhésion populaire : lutte loyale, respect de l’adversaire et arbitre gardien du temple. Ainsi, on peut aujourd’hui « judiciariser » tous les secteurs de la vie publique en portant plainte contre un chirurgien, un enseignant ou n’importe quel service public, mais l’infraction sportive ne doit pas passer les portes du temple et venir devant la justice ordinaire des hommes.

Le fric pour seul arbitre

Mais revenons à l’affaire elle-même. Un homme qui utilise la violence est un homme qui se laisse déborder par ces sentiments, ses affects, qui n’a pas les « mots » pour répondre à une agression verbale. Cela traduit un déficit de construction psychologique. Quel être humain, même l’intellectuel le plus huppé où le professeur de yoga le plus zen, n’a jamais été tenté d’utiliser la violence ? Zidane était sous pression. Au demeurant, il a été la principale victime de son acte puisqu’il a été privé de victoire et a fini tristement sa carrière. Contrairement à Matterrazi qui a profité de son geste et a même été présenté comme une vedette lors d’un concert des Rolling Stones en Italie. Le retour de Zidane à « l’humanité », donc à la faiblesse par rapport au statut de « héros » qu’on lui a plaqué, est plutôt encourageant pour les militants que nous sommes en ce qu’il participe à la démystification du cirque sportif. Car de ce côté-là, il reste beaucoup à faire :
- le dopage est largement présent dans le milieu du football, même si la loi du silence y règne encore plus fortement que dans le cyclisme ;
- le recyclage de l’argent maffieux ou politico-maffieux est courant dans les clubs, comme à Chelsea en Angleterre ou au Milan AC de Berlusconi en Italie ;
- l’exploitation, par des recruteurs véreux, de jeunes africains dont certains se retrouvent jetés à la rue, sans domicile fixe, après avoir été appâtés par les promesses d’avenir radieux dans un club français ;
- le détournement de sommes colossales par les grands dirigeants de la fédération internationale de football, comme Ted Blatter, est toléré, voire accepté par le lobby sportif et tout ce qui en dépend.

Le sport a connu une période où l’argent l’a relativement épargné. Puis est venu le moment où entreprises et gouvernements ont compris l’intérêt politique et commercial d’investir dans les équipes ou les sportifs nationaux. Les clubs ont alors calqué leur fonctionnement sur celui de l’entreprise, et l’argent y a pris une place primordiale. Désormais c’est le retour d’investissement qui importe, et les savoir-faire s’échangent de tous les côtés. Ainsi, un club de réflexion d’entreprise vient de proposer l’application au monde des affaires du principe des transferts de joueurs : de la même façon qu’un club achète un joueur, le forme et le revend avec une plus-value au bout de quelques années, une entreprise pourrait recruter des travailleurs et les perfectionner pour, à terme, créer de la plus-value en les revendant au plus offrant.

La violence sociale ne se règle pas dans les stades

Mais le mythe sportif ne s’accommode pas seulement de l’argent-roi, il véhicule aussi une illusion vitale aux promoteurs de libé-ralisme : celle de « l’égalité des chances », d’ailleurs largement reprise dans le système éducatif. « Égalité des chances » signifie que tout un chacun peut réussir dans ses études, son parcours professionnel ou sa vie privée, pour peu qu’il en ait l’envie et la volonté. Chacun est donc individuellement responsable de son sort, ce qui implique d’accepter que le plus grand nombre reste au bord du chemin en vivant d’expédients ou d’allocation minimale, et même dans la rue (y compris quand on est salarié). La fédération Sud éducation, comme elle l’a rappelé lors de son dernier congrès de Clermont-Ferrand, oppose à « l’égalité des chances » « l’égalité des droits ». C’est le sens de notre combat militant, d’obtenir des droits pour les sans-logis, les sans papiers, les sans travail, les sans protection sociale et tous les sans avenirs. En ce sens le coup de boule de Zidane peut ouvrir une brèche en tant que révélateur de l’arnaque que constitue l’adhésion au « barnum sportif » qui, au final, sert à l’exploitation des plus démunis.

Mais les commentaires de l’affaire Zidane ont aussi révélé un autre leurre. On a ainsi entendu des journalistes, des éducateurs et même des enseignants, affirmer que « le geste de Zidane est un désastre pour le modèle donné aux enfants. » Mais les enfants, dont ces éducateurs voudraient qu’ils soient à l’image qu’ils se font d’eux, n’ont pas attendu ce geste pour avoir recours à la « violence », au contact physique, à l’affrontement. Car ce sont aussi des modes de rapport au monde, dans les cours d’écoles ou dans la vie de tous les jours. La violence est inhérente à tout être humain, quel que soit son âge, dès qu’il y a vie en société et confrontation à l’autre. De nombreux artistes ont recours à des pulsions violentes pour créer leurs œuvres et, souvent, ce sont les plus abouties. D’ailleurs, au nom de la « liberté » et du profit si chers à notre système économique, on ne condamne pas avec la même vigueur les programmes de télévision, les dessins animés ou les jeux vidéo qui, depuis des décennies, immergent les enfants dans un bain de violence banalisée et de manichéisme moral (qui n’est pas sans rapport avec le succès de la rhétorique d’un G. Bush).

Tous les ressorts de la société actuelle conduisent à une individualisation des comportements, à une méfiance envers l’autre (au travail, dans les phénomènes de racisme, dans le voisinage...), à une casse des solidarités et à la condamnation de ceux qui y résistent (militants associatifs et syndicaux poursuivis, lycéens et étudiants emprisonnés, alors qu’ils ont manifesté pour une juste cause). Avec la flexibilité du temps de travail c’est l’équilibre de la cellule familiale, elle-même tant vantée par les défenseurs du système, qui est en passe d’éclater. Notre rôle de militants est de briser ces modèles qu’on veut nous imposer en expliquant au quotidien, dans notre entourage, les objectifs recherchés par ceux qui tentent de modifier nos comportements et de nous diviser.

Car cette société où la compétition, dans tous les domaines, est parée de toutes les vertus, et où on laisse croire que chacun peut réussir pour peu qu’il soit le plus fort et le plus motivé, ne peut que renforcer les comportements violents négatifs. C’est en développant des pratiques coopératives, en remettant en cause la notation-évaluation (dont on connaît le caractère inégalitaire entre filles et garçons par exemple), les classements au mérite dans l’école (bourse au mérite pour les élèves, notation au mérite pour les personnels dans la loi Fillon) et la compétition entre les salariés dans l’entreprise, que la violence pourra être, non pas supprimée, mais contrôlée, canalisée et socialisée.

Sud éducation Vendée

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