De la nouvelle insécurisation des jeunes des classes populaires

 septembre 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

Objet d’une sur-médiatisation constante et quasi ritualisée depuis 5 ou 6 ans, la violence -et plus particulièrement la violence en milieu scolaire- constituera très probablement l’un des thèmes majeurs des prochaines campagnes électorales. Actuellement c’est la loi sur la sécurité quotidienne qui est examinée en dernière lecture à l’Assemblée Nationale, après de furieux débats au Sénat.

En effet, la commission sénatoriale vient de faire un grand pas vers le sécuritaire le plus idéologique et le moins proche des réalités sociales. Après avoir suggéré des couvre-feux pour les mineurs, elle envisage sans coup férir l’abaissement de la majorité pénale à dix ans, mettant directement en cause l’ordonnance de 1945, protectrice des droits des mineurs, et renommant le juge des enfants en juge des mineurs (certains jeunes restent mineurs mais ne sont plus des enfants...). Il se pourrait donc bien que demain des enfants de 10 ans soient mis en garde à vue, et qu’à 13 ans ils soient placés en détention provisoire.

D’un autre côté, on ne cesse d’exacerber le sentiment d’insécurité afin d’amplifier l’adhésion à une politique de contrôle policier des jeunes des classes populaires. On compte sur le très réel "stress" des différents intervenants sociaux qui ont affaire à des jeunes "intraitables", pour mieux les amener à accepter leur enrôlement comme partenaires des dispositifs de surveillances policières. Boucs-émissaires, les enfants des classes populaires deviennent des forbans dès la nuit tombée par la volonté démagogique de certains élus locaux, confortés par un Conseil d’Etat devenu père fouettard.

Le résultat est déjà là, tangible : les dernières enquêtes menées par l’INSEE et l’administration pénitentiaire en 1998 et 2000, constatent que l’énorme majorité de la population pénale est composée de jeunes issus des familles nombreuses d’ouvriers ou d’artisans (cahiers de démographie pénitentiaire ministère de la justice décembre 2000).

La pénalité est ainsi devenue le moyen ordinaire d’une gestion des antagonismes sociaux. On ne cherche plus tant à châtier et à réprimer des infractions qu’à mettre en oeuvre une procédure générale d’assujettissement par une judiciarisation globale de la société, y compris des enfants et de leurs parents (par la mise sous tutelle de droits sociaux, par exemple). On ne cherche plus tant à mettre fin à des violences, réelles ou supposées, qu’à neutraliser toute forme de conflits, de combats et d’engagements politiques ou syndicaux (ainsi qu’en a témoigné le procès de José Bové). Ne doit subsister qu’un consensus mou, humanitaire, moral, juridique et gestionnaire : juste de quoi rendre acceptable, entre autres le licenciement massif et brutal de plusieurs milliers de travailleurs (Lu-Danone, Mark & Spencer), ou des frappes aériennes convenablement "virtualisées" par les médias.

La régression politique et idéologique est désormais telle que les distinctions les plus attendues (par exemple entre violence légitime et illégitime), sont proprement congédiées et déclarées inaudibles. Désormais, la violence n’apparaît plus être qu’un intolérable "phénomène", se produisant aux marges ou aux confins d’un corps social prétendument "pacifié". Le citoyen "médiacratisé" se doit d’oublier les évidences les plus élémentaires ; oublier, par exemple, qu’il n’y a jamais eu de corps social qui n’ait toléré et même légitimé la violence en son sein, du moment qu’elle ne quittait pas son champ de contrôle, ne serait-ce que "spectaculaire" et marchand.

Ainsi, constater simplement que c’est aussi dans les commissariats que notre jeunesse se fait "tabasser", que c’est aussi dans les prisons qu’elle se fait violer, que c’est encore dans les entreprises qu’elle se fait exploiter, ou que le chômage est suicidogène pour les 15/24 ans (etc) ne suffit pas à apaiser la fièvre pénaliste qui s’est emparée de nos polices, de nos tribunaux, parfois même de nos écoles, et qui revendique sa nullité réactionnaire avec l’improbable idée d’une "tolérance zéro" comme elle le fit naguère avec celle d’une "immigration zéro" ou plus récemment encore avec celle d’une "école zéro défaut".

A vrai dire la violence s’est tant et si bien dissoute dans sa représentation bourgeoise qu’elle est devenue quelque chose comme "La-violence". Une sorte de signifiant flottant, tout juste apte à exciter quelques pulsions législatrices et policières. Une idéalité vide, sans référent toujours identifiable ni corrélat unifié, mais cependant suffisamment rentable pour alimenter les quelques journalistes, politologues ou experts qui auront à se prononcer dessus.

Il faudrait longuement s’appliquer à décrire les règles de formation de cet étrange objet du discours politico-médiatique actuel. Se demander, par exemple, comment il en est venu à acquérir un semblant de consistance au travers des pratiques quotidiennes d’un pouvoir (policier, judiciaire et éducatif) discriminatif et répressif ; comment le croisement de procédures disciplinaires variées est parvenu à induire les délits qu’elles cherchaient à sanctionner. Pour ne pas s’en tenir qu’à la seule violence scolaire, il serait temps de s’interroger sur cette déroutante casuistique éducative et policière qui prétend cerner et individualiser "pour enfin le rendre manifeste" au sein du "divers" des chahuts, insultes, rackets et agressions, ce nouvel objet de répulsion que serait "l’incivilité".

Mais il semble bien que ce qui importe surtout c’est d’entretenir la confusion. Dans le panier sans fond de "La-violence" on versera, pêle-mêle et sans discernement, tout ce que l’on souhaite, du moment que l’on puisse en escompter la mise en place de mesures pénales. Il ne convient plus désormais de protéger la jeunesse, mais de se protéger d’elle, particulièrement de celle qui, désoeuvrée, hante les quartiers de relégation. C’est ainsi que depuis quelques années, la machine pénale s’est employée, avec une efficacité de plus en plus redoutable, à fournir consciencieusement au discours sécuritaire l’objet dont il avait justement besoin pour la justifier ! Alors que les effectifs de la P.J.J. (Protection Judiciaire de la Jeunesse) restaient constants, le nombre de mineurs incarcérés ne cesse d’augmenter, les mesures éducatives cèdent de plus en plus la place à des sanctions pénales (travaux d’intérêt général, amendes, peines avec sursis, voire emprisonnements), et les sanctions disciplinaires dans les établissements de l’Éducation Nationale empruntent à la terminologie pénale.

Il ne s’agit pas pour autant de se complaire dans un quelconque "angélisme", particulièrement lorsqu’il n’est que l’expression hypocrite ou ahurie d’un idéalisme éducatif incurable. Partout où ne règne que la discrimination négative, il ne semble pas que l’école puisse seule faire valoir héroïquement des discriminations positives. Mais nous ne pouvons guère nous empêcher de constater que dans un pays qui comporte l’une des plus fortes densités policières d’Europe, nos établissements scolaires manquent cruellement de moyens en personnels et en matériels.

Cela fait maintenant quelques dizaines d’années que des travailleurs de l’éducation nationale, avec d’autres travailleurs des services publics (notamment dans les transports), sont exposés seuls et démunis sur le "front social", sous les quolibets continus d’une idéologie libérale qui n’entend les considérer que comme d’invraisemblables "privilégiés". Les conditions dans lesquelles ils doivent bien souvent remplir leur mission mériteraient pourtant une attention que les péroraisons électoralistes de ceux qui campent sur les arrières-lignes des quartiers bourgeois, leur dénient régulièrement. Lorsqu’ils dénoncent, avec dignité, l’infamie évidente de certains actes de violence, dont ils peuvent être parfois les premières victimes, leurs attentes sont rarement satisfaites et leurs revendications presque jamais entendues. Au contraire, ce sont les plus démunis d’entre eux (les jeunes enseignants, par exemple) ou les plus surexploités (les précaires, vacataires, aides-éducateurs) qui sont systématiquement nommés sur des postes que tous les autres ne cherchent qu’à déserter, et que l’on prétend cependant rendre désormais attractifs par des mesures de passe-droits dignes d’une logique quasiment coloniale.

Il nous semble temps de faire entendre d’autres voix, c’est à dire d’autres droits que ceux qu’invoque la rhétorique sécuritaire ; à commencer par les droits les plus élémentaires qui sont inscrits dans le préambule de notre Constitution : droit au travail, à la santé, à l’éducation. Un autre principe constitutionnel de sécurité est à revendiquer que celui qu’ont accepté de garantir nos gouvernements successifs : sécurité économique et sociale, sécurité pour tous ces salariés soumis au chômage ou à la précarité, sécurité pour tous ces étrangers menacés d’expulsion, sécurité pour les sans-logis. Sécurité aussi, et peut-être d’abord, pour tous ces jeunes qui se retrouvent sans avenir scolaire et professionnel, et dont le désespoir et la solitude tuent plus sûrement que les affrontements entre bandes rivales.

Nous ne sommes pas les ministres d’une utopie sociale ou éducative, mais les témoins, trop souvent impuissants, d’un réalité que nous avons décidé de ne plus taire et qui, pour l’essentiel, se résume à ce simple fait : les violences qui sont infligées aux jeunes sont sans commune mesure avec celles qu’ils peuvent faire subir à l’ordre social qui les accable.

Laurent Bonelli Cultures et Conflits

Pascal Levoyer SUD-Education.

François Martin SUD-CRC

Michel Pouponnot UGSP-CGT Pénitentiaire

Gilles Sainati Syndicat de la magistrature

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