Défendre l’école publique face aux nouvelles offensives libérales et réactionnaires

Texte d’orientation du VIIIe congrès de la fédération SUD éducation
jeudi 1er novembre 2018
mis à jour lundi 12 novembre 2018

Durant les gouvernements précédents, l’offensive des capitalistes contre les services publics avait connu un certain nombre de continuités : austérité budgétaire, transferts d’argent vers les entreprises, management, territorialisation. Si elle a connu des inflexions durant le dernier quinquennat, ce n’était que dans l’enrobage : valorisation d’un dialogue social illusoire, d’une participation – verrouillée – des personnels et des usager-e-s et, dans notre secteur, d’une pédagogie largement fourvoyée. Ces paquets cadeaux ont permis de satisfaire - sinon de berner - une partie des personnels et des organisations syndicales et pédagogiques. Pourtant, nombre de personnels ont largement partagé le constat amer de la désillusion.
Aujourd’hui, avec Macron, on assiste à une recomposition des forces capitalistes : l’alliance des politiques de la social-démocratie et l’héritage ultra-libéral et réactionnaire de la droite. Sa politique éducative en est le reflet. On peut tirer un premier bilan du gouvernement en matière de politique éducative, et poser les axes sur lesquels fonder notre résistance à cette casse généralisée et notre combat pour une autre école, une autre société.

C’est ainsi que nous avons aujourd’hui un Ministère de l’Éducation nationale (MEN) qui est à la fois libéral sans fard et réactionnaire sans complexe. Libéral, car le projet de démantèlement du service public d’éducation se poursuit, à travers au moins deux axes : l’autonomie généralisée des établissements et des territoires, et la poursuite de l’austérité budgétaire. Réactionnaire, car cette offensive capitaliste, à la différence du mandat précédent, ne s’embarrasse pas d’une phraséologie progressiste – elle assume le rejet du « pédagogisme », le retour au B-A BA, et est adoubée par SOS Éducation1. Petit état des lieux secteur par secteur.

Dans le premier degré :

Les « CP à 12 » sont déjà mis en place depuis septembre 2017 dans les CP de REP+, sans création de postes mais en « redéployant » les maîtres-se-s sup ou des brigades, dans une logique d’austérité. Imposer arbitrairement une structure allant à l’encontre des décisions souveraines du conseil des maîtres-se-s témoigne du peu d’intérêt du gouvernement pour les élèves comme pour le travail des enseignant-e-s mis en place ces dernières années, notamment avec les PDMQDC (« plus de maîtres-se-s que de classes »). Nos élèves sont déjà soumis-e-s à une énorme pression de « réussite ». L’objectif « 100 % de réussite en CP » et ces réformes qui en découlent ne font que l’accroître, tout comme le retour du redoublement et les stages de « réussite » (encore ! ) pour les CM2, ainsi que le retour des évaluations nationales en CP. Quant aux rythmes scolaires, le décret du 27 juin 2017 n’abroge pas la réforme de 2014 mais permet des dérogations locales : cette parodie de consensus local, dans laquelle seule l’autorité académique a le dernier mot et les « impératifs financiers » sont déterminants, ne fait que renforcer les inégalités entre les communes et la dynamique de territorialisation à l’œuvre. Les communes sont de fait de plus en plus décisionnaires quant à l’organisation de l’école.

Dans le second degré :

La réforme du collège, que nous avons combattue, a fait l’objet d’un détricotage par l’arrêté du 18 juin 2017, qui n’a pas réduit les effets inégalitaires de la réforme mais a, au contraire, renforcé l’autonomie des établissements : possibilité de mettre en œuvre ou non les EPI en respectant un minimum fixé dans l’arrêté, renforcement des bilangues dans une optique élitiste… La réforme du bac et du lycée est en continuité avec la généralisation de la sélection pour l’accès aux études supérieures, renforçant le tri social. Avec un lycée « à la carte », les élèves seront rendu-e-s davantage individuellement responsables de leurs parcours. Dans l’organisation actuelle, l’extension du CCF ou du contrôle continu au bac contribue à casser sa valeur nationale. Cela s’inscrit dans le projet de mettre fin aux diplômes, aux qualifications et aux garanties collectives.

Dans les LP :

La voie professionnelle sous statut scolaire risque de connaître une attaque sans précédent. Patronat, gouvernement et régions ne cessent de la remettre en cause tout en promouvant et en finançant l’apprentissage. Le gouvernement entend régionaliser l’enseignement professionnel afin de le placer sous le contrôle des régions et des organisations patronales. Cette régionalisation amputerait ainsi à l’Éducation nationale la voie professionnelle dans laquelle est scolarisé un tiers des lycéen-ne-s. Les régions s’efforceront ainsi de réduire l’offre de formation dans les lycées professionnels, entraînant de fait une spécialisation des territoires et donc des inégalités territoriales.

Pour les agent-e-s des collectivités :

Les conditions de travail des agent-e-s techniques du second degré sont très difficiles et extrêmement variables d’une collectivité à l’autre. Ces différences se sont accrues avec la fusion de certaines régions. Par ailleurs, les politiques de rigueur budgétaire dans les départements et les régions détériorent encore les conditions de travail des agent-e-s. La précarisation touche évidemment les agent-e-s en question, et le recours aux CDD et CDI s’est accru, ainsi que le recours aux contrats aidés. Avec le gouvernement Macron, de nombreux postes d’agent-e-s en CUI sont supprimés. Les perspectives sont assez transparentes : développement du transfert de ces missions de service public vers la sous-traitance privée, comme on le constate déjà dans certains départements et d’autres services publics, comme l’hospitalier.

Dans l’Enseignement supérieur et la recherche (ESR) :

L’enseignement supérieur et la recherche sert de laboratoire de l’école néolibérale : les universités sont déjà « autonomes », c’est-à-dire contraintes de gérer seules leur fonctionnement et leur personnel avec un financement public qui n’a pas varié depuis la mise en place de la loi LRU2 en 2007), ce qui les empêche ne serait-ce que de faire face au simple avancement de carrière des personnels. Face à cela, les solutions proposées par le gouvernement Macron vont dans le sens d’une université toujours plus sélective et élitiste, pendant que la précarité augmente et que les entreprises censées faire de la recherche et développement reçoivent un cadeau de près de six milliards d’euros en déductions fiscales (Crédit d’impôt recherche).
Dans certains départements, la baisse démographique sert de prétexte à fusionner et/ou fermer des écoles et établissements, en ne se basant que sur des moyennes d’effectifs, sans préoccuper des temps de trajets allongés, des mobilités fonctionnelles ou géographiques forcées de personnels. Ainsi, ce sont bien des économies d’échelles qui sont réalisées, bien souvent au profit d’établissements et écoles privés, au détriment du service public de proximité.

Dans tous les degrés, une vision réactionnaire de l’école :

C’est le MEN qui a été stratégiquement choisi par Emmanuel Macron pour satisfaire la frange la plus réactionnaire de ses soutiens : le choix de Jean-Michel Blanquer, chantre de la fondation Espérance banlieue3 et dont la nomination a été louée par SOS Éducation, n’est pas un hasard. Le vocabulaire choisi par Blanquer et les orientations pédagogiques dévoilées dans les projets de réforme des programmes répondent aux diatribes des « réac-publicains »4 : retour du chronologique en histoire (comme s’il avait disparu), mais aussi en français (qui, lui, n’est plus pratiqué depuis 1945 !), retour à l’apprentissage des quatre opérations de base dès le CP et CE1 au motif qu’il faut combattre « cette fausse bienveillance qui consiste à retarder les apprentissages »5…
Les logiques réactionnaires ayant leur cohérence, on peut s’inquiéter des mains tendues à différents groupes réactionnaires (les « humilié-e-s de la manif pour tous ») en ce qui concerne le sexisme et les lgbtphobies à l’école.

Le président Macron et son gouvernement mènent clairement une politique de régressions sociales au profit de la classe dominante. La fédération SUD éducation doit être en première ligne des mobilisations.

Cela implique plusieurs choses. D’une part, la stratégie, reconduite de congrès en congrès, de construction d’une unité syndicale large autour des revendications des salarié-e-s, doit être poursuivie. Cela implique de poursuivre le travail commun y compris avec des organisations dont nous ne partageons pas toujours les aspirations en terme de projet d’école ou de société, ou en terme de stratégie au sein du mouvement social. D’autre part, cela implique de poursuivre notre travail de pédagogie et d’explicitation de notre corpus revendicatif – qu’il s’agisse des revendications intermédiaires ou des revendications à long terme, propre à notre projet d’école et de société. En effet, porter un projet d’école égalitaire, émancipateur et autogestionnaire est un véritable défi dans la période actuelle et c’est par nos pratiques syndicales et professionnelles au quotidien que nous pourrons faire avancer nos idées. Enfin, cela implique de renforcer la cohérence et la capacité d’intervention de notre fédération, et donc sa capacité à mener des débats sereins, constructifs, dans le cadre d’instances démocratiques dont le sens et les finalités sont partagés par l’ensemble des syndicats et des adhérent-e-s.

La fédération SUD Éducation sait que son projet d’école, égalitaire, émancipatrice et autogestionnaire, aura des difficultés à être audible dans un contexte de régression sociale généralisée. En effet, dans la période actuelle, les discours syndicaux les plus audibles auprès des collègues sont de deux ordres : repli sur la défense individuelle d’une part, politique réactionnaire et passéiste d’autre. Face au premier, nous devons nous montrer capables de promouvoir les luttes collectives comme seul rempart efficace face aux attaques contre les droits sociaux et les services publics, tout en assumant nos rôles d’élu-e-s du personnel qui nous permettent d’aider et de renseigner les collègues. Face à la seconde, nous devons affirmer que nous ne pouvons nous satisfaire de l’école telle qu’elle est, dont le principe est de trier les élèves pour alimenter la division capitaliste du travail. La fédération SUD éducation décide de poursuivre le travail de construction de collectifs pour des alternatives pédagogiques et sociales engagées lors du précédent congrès, dans l’objectif de "promouvoir le rassemblement des forces et militant-e-s qui portent un projet émancipateur indissociablement social et pédagogique, pour faire entendre le plus largement possible ces voix alternatives, leur donner toute leur place dans le combat idéologique et dans la construction des mobilisations". Enfin, notre fédération dispose d’un corpus d’analyse original, sérieux et étayé des pressions réactionnaires de toutes sortes qui pèsent sur l’éducation, et qui prennent dorénavant corps : c’est le moment de le mobiliser de toutes nos forces pour montrer qu’avec le rouleau compresseur capitaliste avance une idéologie réactionnaire incompatible avec le progrès social.

Pour mobiliser les personnels et plus largement celles et ceux qui souhaitent défendre le service public laïque d’éducation, la fédération SUD Éducation portera des campagnes sur les thèmes suivants :
• Discours réactionnaire sur l’école vs pédagogies émancipatrices
• Arrêt du financement public des écoles privées
• Autonomie, management
• Baisse du nombre d’élèves par classe