Dialogue de sourds

vendredi 10 novembre 2006
mis à jour vendredi 5 janvier 2007

Les lycéens et les étudiants, actuellement poursuivis par la « justice » pour leur implication dans le mouvement anti-CPE, ont dû certainement rire jaune en entendant Jacques Chirac, la main sur le cœur, promettre la « modernisation » du dialogue social avant la fin de son mandat. Car, en attendant, ce sont encore les politiques de passage en force et de passage en douce qui prévalent, en particulier dans l’Education nationale.

On apprend ainsi que Roland Goigoux, professeur des Universités à l’IUFM d’Auvergne et directeur du laboratoire de recherche PAEDI, sera désormais interdit d’enseignement à l’Ecole Supérieure de l’Education Nationale où il exerçait depuis dix ans. Son seul tort : avoir cosigné un ouvrage contraire aux vues personnelles de Robien en matière de méthode de lecture. Pourtant, Apprendre à lire à l’école, tout ce qu’il faut savoir pour accompagner l’enfant est en tous points conforme aux programmes nationaux révisés en mars 2006. Le chantage à l’interdiction professionnelle comme condition de la liberté de recherche et l’obligation de fermer sa gueule pour dialoguer, voilà qui résume toute la méthode Robien : autoritaire et bornée, autrement dit libérale et moderne. Même témoignage d’ouverture et d’humanité à Cachan où notre ministère, via le recteur de l’académie de Créteil, a demandé l’évacuation manu militari des dizaines de familles réduites à se loger dans une Cité Universitaire désaffectée et insalubre.

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Le dialogue de sourds, les directeurs d’école en font l’amère expérience. En grève administrative depuis des années, ils sont désormais menacés de retraits de salaires sans que leurs revendications aient jamais été prises en compte. Une surdité ministérielle qui se mue en autisme quand il s’agit de modifier le décret de 1950 afin de nous imposer, sans la moindre concertation, comme nouvelles obligations de service :
- la bivalence (déjà subrepticement introduite dans les concours de recrutement)
- le partage des services sur plusieurs communes
- les compléments de service hors discipline
- une heure de travail supplémentaire pour les personnels enseignant 8 heures dans des classes, ou groupes, de moins de 20 élèves
- la suppression des heures de première chaire, de laboratoire, de cabi-net d’histoire-géographie, de chorale, d’UNSS, de STS et de CPGE.

Selon le ministère, l’accroissement du temps de travail et la flexibilisation de nos services permettraient de réaliser une économie équivalente à 3 600 emplois temps plein. Une goutte d’eau comparée aux milliers de postes perdus ces cinq dernières années ! Pourtant, il faudrait encore nous taire face à cette dégradation programmée de nos statuts car il en irait de l’avenir de nos enfants. Ne serait-il pas irresponsable de leur léguer une dette publique aujourd’hui équivalente à 1 146 milliards d’euros ? L’urgence serait donc aux économies, pas au dialogue. Et pour cause ! Le dialogue permettrait de rappeler à nos ministres qu’ils sont seuls responsables de l’augmentation de 8 points de la dette depuis 2002, eux qui mènent une politique de réduction d’impôts qui ne profite qu’aux plus riches.

L’équation gouvernementale est en effet très simple : moins d’impôts = plus de dettes = moins de services publics. Pourtant, les richesses existent qui permettraient de mener à bien des politiques ambitieuses et solidaires, des politiques qui ne se réduiraient pas à de simples effets d’annonce comme c’est aujourd’hui le cas, par exemple, de la loi sur le Handicap. Faut-il rappeler à ceux qui nous gouvernent que les allègements de l’impôt sur les sociétés, de la taxe professionnelle et des cotisations sociales effectués depuis 20 ans représentent à eux seuls la moitié de la dette publique, soit 450 milliards d’euros (auxquels il faudrait ajouter 17 milliards d’exonérations de cotisations patronales et 30 milliards de « mesures pour l’emploi ») ?

Faut-il aussi leur apprendre que d’autres sources de recettes publiques pourraient être créées ? La taxation des plus-values boursières à même hauteur que les salaires rapporterait 20 milliards d’euros par an, tandis que la taxation à 1% des actifs financiers représenterait annuellement 35 milliards d’euros.

Ce serait non seulement juste mais possible. Car la France est bien moins endettée que la plupart des autres pays. Si l’on considère la « dette nette », c’est-à-dire déduction faite des actifs financiers nationaux et des avoirs des administrations, le taux d’endettement de la nation représente seulement 44% du Produit Intérieur Brut. Une peccadille comparée à celui de la zone euro (58% du PIB), des pays de l’OCDE (48%) ou des Etats-Unis (47%) !

Le surendettement de la France n’est qu’un mythe utilisé pour revenir sur les acquis sociaux et culturels de la génération 68, prétendument jouisseuse et irresponsable. Les effets de cette mystification idéologique sont très matériels : réduction massive du « train de vie de l’Etat », et donc des prélèvements sur les entreprises et les grandes fortunes, qui fait porter sur les seuls ménages le poids des aides publiques accordées inutilement aux entreprises depuis des décennies. Une véritable privatisation des fonds publics qu’illustre le fait que, depuis mars 2006, les employeurs sont autorisés à percevoir, sans limitation de durée, l’équivalent de l’allocation de revenu minimum des Rmistes qu’ils recrutent. Mais si l’argent public va à l’argent privé, l’inverse est d’autant moins vrai que l’on est riche. C’est ainsi sans réaction notable que ce gouvernement a pu exonérer 14 000 familles de l’impôt sur les grandes fortunes pour un montant de 250 millions d’euros... soit exactement la dotation qui manque aujourd’hui aux hôpitaux.

Rappeler que les services publics construisent notre avenir, ce n’est pas faire preuve d’archaïsme ou d’irresponsabilité. Bien au contraire, comme le rappelle Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, nos gouvernements ne réalisent pas assez combien ne pas développer les investissements publics peut en définitive nous coûter cher. Exiger une politique éducative qui ait les moyens de ses ambitions dans un monde où la connaissance sera de plus en plus au cœur de l’activité des hommes, refuser la dégradation de nos conditions de vie et de travail comme celles de nos élèves, c’est au contraire faire preuve de lucidité. Car si nous laissons faire la guerre à la jeunesse menée par nos dirigeants au travers du démantèlement de l’Ecole et du marché du travail, nous serons aussi responsables que victimes de la société ultra-répressive qu’ils sont en train d’édifier.

Mais pour nous faire entendre, il faudra faire bien autre chose que d’applaudir, avec le Medef, à la « modernisation du dialogue social ».

Il nous faut construire un autre rapport de force qui passe par un renouveau du syndicalisme. C’est d’autant plus urgent que les réformes antisociales s’accumulent sans trêve électorale. Lutte après lutte, Sud éducation entend bien y contribuer à vos côtés.

Saint-Denis le 19 octobre 2006

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