Discours liminaire au Conseil Supérieur de l’éducation (séance du 8 juin 2006)

Contre le « socle commun des connaissances », contre l’expulsion des élèves scolarisés sans-papiers
samedi 10 juin 2006
mis à jour samedi 2 septembre 2006

Malgré notre rejet majoritaire de l’Europe libérale, le 29 mai 2005, le gouvernement français, en particulier avec le « socle commun des connaissances », met en place une politique éducative qui s’inspire directement de la conférence européenne de Lisbonne.

Le gouvernement anglais va déjà plus loin. Les écoles publiques du Royaume-Uni peuvent maintenant sortir du giron de l’Etat et devenir des « Trust schools », dont les conseils d’administration sont contrôlés par l’investisseur majoritaire. Qu’il s’agisse d’une entreprise ou d’un groupe religieux, cet investisseur préside, par exemple, au recrutement du personnel et des élèves. C’est donc sous nos yeux, dans toute l’Union Européenne, que des politiques antisociales dégradent volontairement les services publics d’éducation, pour que les élèves qui en ont les moyens s’orientent vers l’école privée. Ces politiques, dictées par la seule volonté de réduire le budget des Etats, sont portées par des gouvernements de droite et de gauche qui sacrifient les ambitions démocratiques de l’école publique sur l’autel du capitalisme libéral.

Nous n’ignorons donc pas que le gouvernement français actuel, dans le paquet-cadeau du « socle commun des connaissances » essaie de démanteler en tapinois le service public d’éducation nationale pour mieux l’abandonner au secteur marchand. Les lobbys patronaux, et en particulier le MEDEF, sont prêts à investir dans l’éducation et la recherche une infime part de leurs pharaoniques profits, pour que l’école soit, avant tout, pourvoyeuse de salariés dociles et de consommateurs effrénés. L’école libérale, en France, au Royaume Uni ou ailleurs, c’est l’école de la soumission, de l’individualisme et de la consommation, pour les enfants et pour les salariés. C’est pour s’être opposé à l’influence perverse du MEDEF sur l’école publique qu’un militant syndical, Roland Veuillet, est victime depuis 2003 d’une cabale orchestrée par un Recteur d’Académie, aboutissant à une sanction disciplinaire absolument injuste qui reste d’actualité, bien que cette sanction ait depuis été jugée « sans fondement » par le Conseil Supérieur de la Fonction Publique.

Mesure phare de cette destruction du service public d’éducation nationale, le texte instituant « socle commun des connaissances » est truffé d’expressions dégoulinant de bons sentiments républicains. Citons-en quelques-unes au fil de la lecture : « droits de l’Homme », « liberté du citoyen », « valeurs », « engagement », « compétences sociales et civiques » « autonomie et initiative »,« diversité culturelle », « culture européenne », « culture humaniste », « citoyenneté libre et responsable », « esprit critique », « respect », « tolérance », « résoudre pacifiquement les conflits », « solidarité », « démocratie », « suffrage universel », « valeur de la loi », « conscience de l’importance du vote et de la prise de décision démocratique » etc. Un tel acharnement sémantique cherche à cacher, sans y parvenir, une réalité bien différente. Il suffit à un enfant de sept ans d’ouvrir un journal pour comprendre que ni la majorité parlementaire, ni le gouvernement actuel, ni le chef de l’Etat ne maîtrisent le socle commun des connaissances. Dans ces conditions, pourquoi accepterions-nous de le mettre en oeuvre ?

Ce que l’actuelle majorité prévoit pour les enfants qui ne rentrent pas dans leur moule est également très éloigné de l’idéal présenté dans ce texte : prévention de la délinquance dès la crèche, casse de l’éducation prioritaire, note de vie scolaire, bourses au mérite, suppression des allocations familiales pour les absentéistes, centre éducatif fermé, apprentissage dès 14 ans, etc. Ces mesures, loin de constituer une réponse sociale aux émeutes de novembre 2005, vont encore renforcer les mécanismes de ghettoïsation et les délires sécuritaires qui hypothèquent notre avenir collectif. Les lycéens et étudiants qui ont lutté contre la loi Fillon, puis contre la loi sur « l’égalité des chances » ont pris, collectivement, un véritable engagement citoyen au service de valeurs démocratiques fondamentales ; ils ont fait preuve d’une grande responsabilité, d’autonomie, d’initiative, d’esprit critique, de créativité. Le pouvoir les a « récompensés » par des jets de gaz lacrymogènes, des arrestations arbitraires, des violences policières, des condamnations injustes, de la haine et du mépris. Ces enfants, qui sont traités comme des terroristes, savent mieux que nous que le seul outil pédagogique du libéralisme à la française est une matraque de CRS. La politique de ce gouvernement, inspirée par l’extrême-droite, est la négation même des valeurs de la démocratie.

Le gouvernement qui pavane aujourd’hui en se parant de grands idéaux démocratiques envoie aussi sa police, à la sortie de nos écoles, pour rafler les enfants de sans-papiers, les incarcérer, et les expulser manu militari vers des pays que ces enfants ne connaissent généralement pas, dont ils ne parlent pas forcément la langue, et dans lesquels, bien souvent, la faim, la violence, le racisme et la guerre leur tiendront lieu d’école. Au Mans, la police a carrément fait irruption dans une école maternelle pour rafler Chabar (6 ans) et Jonas (3 ans et demi), deux élèves d’origine kurde, et les expulser vers la Suède. C’était le 6 juin 2006, 62 ans jour pour jour après le débarquement de Normandie, durant lequel des milliers d’étrangers sont venus lutter aux côtés des forces françaises pour chasser les nazis.

L’actuel ministre de l’intérieur, sous la pression de la rue, affirme renoncer à expulser les élèves sans-papiers... à condition qu’ils soient nés en France, et ne parlent pas la langue du pays d’origine de leurs parents. Ce stratagème ne trompe personne : cette catégorie représente 2% des expulsables, selon le réseau « éducation sans frontières ». Ils sont donc 98% à préparer leur valise, la peur au ventre. L’école, pour eux, n’est plus un lieu d’émancipation, mais la souricière dans laquelle ils risquent, à chaque instant, d’être raflés. Bientôt leurs places seront vides dans les salles de classe. C’est devant ces places vides que leurs camarades comprendront le sens que Nicolas Sarkozy attribue concrètement aux belles expressions du socle commun : « droits de l’Homme », « diversité culturelle », « culture humaniste », « respect » ou « solidarité ». Que personne ne compte sur nous pour cautionner cette infamie dissimulée derrière le slogan de « l’immigration choisie ». Un baril de « régularisables » contre cinquante barils de « jetables », voilà la nouvelle philosophie utilitariste qui vise à réguler notre marché du travail, tout en pillant les capacités et talents d’autres pays.

Ce qui nous est présenté, depuis la loi Fillon, comme une vaste réforme de l’éducation, est en réalité une contre-réforme, qui organise la défaite du service public d’éducation, et la capitulation de la politique devant l’économie libérale. Il n’est pas question pour nous de vouloir préserver l’existant ou de regretter l’école de nos grands-parents. La fédération des syndicats SUD éducation milite pour une véritable réforme de l’éducation : nous luttons, avec d’autres, pour transformer radicalement l’école et la société. Nous cherchons à construire, collectivement, l’école de la réussite de chaque enfant, l’école de la coopération qui permette l’émancipation individuelle et collective et jette les bases d’une société plus humaine et plus juste. Cette école véritablement laïque doit s’affranchir des pressions des lobbys religieux, mais aussi économiques ; elle implique des choix budgétaires à la hauteur des enjeux à venir, car l’éducation n’est jamais une dépense, mais un investissement indispensable pour que notre société ne sombre pas, demain, dans le chaos. C’est exactement l’inverse que nous propose le gouvernement actuel.

La régression sociale ne se négocie pas, elle se combat. La Fédération des syndicats SUD Éducation assume toute sa part dans cette lutte collective, et continuera à le faire.

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