Dommage pour l’égalité des chances, nous voulons l’égalité réelle !

Expression de SUD Education Loiret
mercredi 17 octobre 2007

Intervention de Sud éducation Loiret pour la Conférence des Amis du Monde Diplomatique du jeudi 4 octobre 2007

L’égalité des chances est un slogan aux sens multiples qui permet de justifier, dans un contexte de massification scolaire, des politiques éducatives contradictoires, injustes et vouées à l’échec.

Un slogan politique à géométrie variable

Il faut d’abord constater que dans son emploi politique le plus courant, l’expression « égalité des chances » n’a strictement aucun sens. La façon la plus simple de s’en rendre compte consiste à se demander si une politique contraire à la promotion de l’égalité des chances est envisageable. Or, évidemment, on imagine mal un homme politique mener officiellement une politique de promotion de l’inégalité des chances. Non pas qu’une telle politique ne puisse se faire, puisqu’elle se fait effectivement, mais parce qu’en démocratie une telle politique ne peut se dire. Ainsi, mener une politique au nom de l’égalité des chances ne mange, pour ainsi dire, pas de pain : ce n’est rien d’autre qu’un lieu commun républicain. Mais c’est justement parce qu’on parle le plus souvent d’égalité des chances pour ne rien dire que cette notion a une véritable fonction politique qui consiste à produire un « consensus démocratique » en matière éducative :

- En désamorçant les oppositions aux politiques menées au nom de l’égalité des chances. C’est ainsi que ceux qui les contestent sont implacablement accusés de perpétuer les inégalités pour préserver leurs privilèges et leurs habitudes archaïques. Bref, la rhétorique de l’égalité des chances permet aux responsables politiques de nous rejouer sans cesse le 14 juillet 1789… à cette différence près que les gouvernants s’y donnent le rôle de sans-culottes à l’assaut des Bastilles syndicales !

- En donnant l’apparence d’une continuité dans les politiques éducatives. Ainsi, qu’il s’agisse d’instaurer la sectorisation scolaire ou d’y mettre fin, c’est toujours l’égalité des chances que l’on prétend réaliser. « Si je souhaite aller progressivement vers la suppression de la carte scolaire, c’est précisément pour qu’il y ait moins de ségrégation » nous écrit ainsi Nicolas Sarkozy dans sa Lettre aux éducateurs (p.12).

De telles contradictions dans la continuité ne persistent que parce que l’expression « égalité des chances » a en réalité au moins deux sens différents :

Sens 1 : Au sens strict, l’égalité des chances signifie que chacun a statistiquement autant de chance que tous les autres d’être désigné (pour une fonction, un statut, etc.). Concrètement, il ne peut s’agir que d’un tirage au sort entre des éléments strictement équivalents. Ainsi, au Loto, les boules ont les mêmes caractéristiques de poids, de forme, de volume, de densité, etc. Cette forme d’égalité est d’autant plus séduisante qu’elle est irréductiblement liée à la démocratie : désignation pour certaines charges par tirage au sort dans l’Athènes antique ; désignation par tirage au sort, aujourd’hui encore, pour composer un jury populaire. Dans l’un et l’autre cas est postulée l’égalité réelle des citoyens entre eux, leur égale compétence pour obéir à la loi mais aussi pour en décider : dans ces conditions, seul le tirage au sort permet de préserver l’égalité lorsque une responsabilité ne doit être prise que par quelques uns (même l’élection présuppose l’inégalité entre candidats, ne serait-ce dans l’opinion que les électeurs ont d’eux). Nous voyons bien que ce n’est jamais dans ce sens que les responsables politiques évoquent la nécessité de réaliser l’égalité des chances en matière scolaire : aucun d’entre eux ne postule l’égale éducabilité des élèves pour décerner au hasard telle formation ou tel diplôme. Toute la question est donc de savoir ce à quoi on renonce quand on parle habituellement de l’égalité des chances : à l’égale éducabilité de tous les élèves et/ou au rôle du hasard dans la délivrance des titres et formations ?

Sens 2 : L’égalité des chances consiste à réaliser les conditions d’une concurrence libre et non faussée. Dans ce cas, ce n’est plus l’égale éducabilité de tous les élèves qui est postulée. Bien au contraire, la compétition scolaire a pour but, au travers d’une succession d’épreuves, de permettre de classer les élèves des plus au moins éducables. Mais comment s’expliquerait cette inégalité fondamentale ? Deux raisons, qu’on retrouve généralement dans les bulletins scolaires, sont invoquées : la paresse (« peut mieux faire », « accentuez vos efforts », etc.) et la bêtise naturelle (« ne progresse pas malgré ses efforts », « élève sérieux qui ne parvient pas à surmonter ses difficultés »…). Dans le premier cas, la compétition scolaire est donc justifiée comme moyen de départager les élèves travailleurs des fainéants. Pourtant, on serait en droit de se demander pourquoi tant d’élèves s’acharneraient à perdre la compétition scolaire, avec ce que cela implique comme humiliation et comme destin social. Les partisans de l’idéal méritocratique ont alors une réponse de rechange toute prête : la compétition scolaire révélerait les élèves doués et ceux qui ne le sont pas. Autrement dit, derrière la rhétorique méritocratique, on retrouve la vieille idée de l’inégalité naturelle entre les hommes.

L’égalité des chances est l’opérateur idéologique qui permet de combiner cette croyance en l’inégalité naturelle avec les exigences égalitaires de la démocratie. Ainsi, même si l’expression « école de l’égalité des chances » apparaît pour la première fois dans la bouche de J-P Chevènement, alors ministre de l’Education nationale procédant à la dernière grande vague de massification du système scolaire, l’idée est aussi vieille que l’école républicaine.

Donner à tous les mêmes chances de devenirs inégaux ?

En quoi consiste l’égalité des chances ? A assurer que les inégalités scolaires ne sont pas artificiellement produites par la société mais révèle des aptitudes ou inaptitudes réellement naturelles. Il s’agit de faire croire que l’école n’est ni productrice ni reproductrice d’inégalités sociales, mais qu’elle ne fait que révéler des inégalités préexistantes dans la nature. Le rôle de l’Etat libéral, en tant qu’il assure la justice, serait donc de laisser libre cours aux inégalités naturelles en s’opposant aux logiques sociales tendant produire des inégalités artificielles.

Il n’y a donc rien d’étonnant à voir la rhétorique de l’égalité des chances reprise à droite comme à gauche de l’échiquier politique. D’un point de vue de « gauche », on lutte ainsi contre les inégalités sociales. D’un point de vue de droite, on restaure les inégalités naturelles que la société entrave. Dans tous les cas, on peut gouverner dans le plus grand consensus. Le débat démocratique n’a plus qu’à tourner en rond autour de la contestation du caractère naturel de telle ou telle inégalité. Ainsi, puisqu’il a enfin été établi que les inégalités sexuelles ou raciales ne sont pas naturelles mais sociales, il revient donc aux pouvoirs publics de restaurer l’égalité des chances pour que chaque individu puisse faire valoir ses dons innés.

Dans un premier temps les politiques d’égalité des chances ont simplement consisté à supprimer les obstacles légaux à l’entrée dans la compétition des femmes et des minorités ethniques. Il s’agissait donc de placer tous les concurrents sur la même ligne de départ. Mais on s’est très vite aperçu que le jeu était faussé d’emblée : l’héritage des handicaps sociaux exigeait des compensations pour que les talents naturels puissent s’exprimer en toute équité. Au lieu de placer tout le monde sur la même ligne de départ, on a donné un peu d’avance à ceux que la société avait fait prendre artificiellement du retard. Ce sont les politiques de discrimination positive venues des Etats-Unis : création des ZEP, filière ZEP d’accès à Sciences Po, classe préparatoire aux classes préparatoires à Henri IV… et même un programme de développement de l’enseignement du chinois dans les ZEP !

La sélection naturelle au secours de la reproduction sociale

Pour une élite minuscule issue de l’immigration, c’est la masse des autres qui sort du système scolaire sans la moindre qualification, qui s’oriente vers des filières dévalorisées ou qui, une fois diplômée ne trouve simplement pas de travail à hauteur de ses qualifications. Ce n’est donc qu’un paradoxe apparent si les inégalités scolaires s’accroissent à mesure qu’on promeut l’égalité des chances. Ainsi, en 20 ans, on est passé de 29% d’élèves de classes préparatoires issus des catégories sociales défavorisées à seulement 9%. Le phénomène se constate dans toutes les « filières d’excellence », en particulier dans les Grandes écoles. C’est cette crise de légitimité qui a poussé l’actuel directeur de Sciences Po, Richard Descoing, à instaurer un concours d’entrée spécifique pour les ZEP : s’il semble avoir sauvé momentanément les apparences grâce à cette réforme, rien n’est pourtant réglé sur le fond. On compte aujourd’hui toujours bien moins d’enfants d’ouvriers à Sciences Po que dans les années 50, époque de sa création, tandis que la part des étudiants eux-mêmes rejetons d’anciens élèves de l’IEP est toujours plus importante.

La reproduction sociale est toute aussi forte à l’université. Selon le rapport Hetzel, 50% des étudiants ratent leur première année de DEUG. Mais si on regarde dans le détail, l’échec est bien socialement distribué : 30% d’échec pour les étudiants issus du bac S, 50% quand ils viennent de série L ou ES, 70% pour les bacheliers des séries technologiques, et 97% pour les bacheliers professionnels.

Ces quelques chiffres montrent que les politiques d’égalité des chances menées depuis vingt ans sont incapables d’atteindre leur principal objectif : enrayer la reproduction des inégalités socialement héritées. Et cet échec n’est pas un hasard, car la sélection scolaire s’effectue sur des critères qui favorisent les héritiers. Pour ne donner qu’un exemple, le niveau de langage enseigné et exigé à l’école est beaucoup plus proche de la langue orale des familles bourgeoises que de celle des familles populaires. Pour les uns, il s’agira essentiellement d’enrichir leur langue maternelle à l’école, pour les autres il s’agira quasiment d’apprendre une langue étrangère… apprentissage d’autant plus difficile que cette étrangeté ne s’affiche jamais comme telle et délégitime le savoir linguistique familial. Dans un cas, on demandera donc aux élèves d’imiter leurs parents, dans l’autre on exigera d’eux qu’ils s’émancipent de leur modèle. De manière générale, les exigences scolaires prennent le relai des familles qui les maîtrisent, tandis qu’elles disqualifient les compétences éducatives des familles qui ne les ont pas surmontées.

L’autre raison qui voue à l’échec toute politique d’égalité des chances, c’est qu’elle prend le problème à l’envers en tentant de rétablir l’égalité au départ. Toutes les politiques prioritaires du monde, toutes les discriminations positives et tous les efforts de mixité sociale concevables ne permettront jamais de faire partir deux élèves du même pied… puisqu’ils sont déjà entrés dans la course bien longtemps auparavant.

Les politiques d’égalité des chances sont donc vouées à renforcer les mécanismes de reproduction sociale qu’elles prétendent combattre. Mais elles le font en faisant apparaître ces inégalités sociales comme de simples inégalités naturelles. Ainsi, à défaut de les rendre incontestables, elles les rendent incontestées : chacun ayant eu la chance de faire ses preuves, nul ne peut désormais s’en prendre qu’à la nature en général et à lui-même en particulier. Bonne conscience des élus, culpabilité et résignation des exclus, la rhétorique de l’égalité des chances est d’une efficacité politique redoutable au service de la conservation de la hiérarchie sociale.

L’égalité des chances, un contresens pédagogique.

La fonction même de l’école s’en trouve profondément affectée, car une fois accepté l’idée que les élèves ne sont pas tous également éducables, la logique pédagogique de transmission des savoirs entre en concurrence avec la logique sélective de révélation des talents naturels. Pour le dire autrement, dans l’école de l’égalité des chances les contenus d’enseignement sont moins mis au service de la construction de l’autonomie de l’élève que conçus comme des outils de sélection permettant de mettre à jour des aptitudes « innées » et « socialement utiles » sur lesquelles fonder une offre scolaire différenciée. C’est ainsi qu’on a pu promouvoir l’enseignement de langues comme le latin, le grec, le russe ou l’allemand pour ensuite les démanteler dès lors que leur valeur sélective a été trop fortement contestée. D’un point de vue pédagogique, ces disciplines conservent pourtant toujours le même intérêt ; et l’argument selon lequel on ne peut plus se payer le luxe de les enseigner dans un pays deux fois plus riche qu’il y a 20 ans ferait sourire si l’affaire n’était pas aussi sérieuse.

Cette logique sélective de l’égalité des chances détourne l’école de sa finalité proprement pédagogique en affectant tous les aspects du système : disciplines enseignées, hiérarchie entre disciplines, contenu des programmes ou modalités d’évaluation. Sur ce dernier point, Nicolas Sarkozy nous en donne un exemple saisissant à la page 24 de sa Lettre aux éducateurs : « Au lieu de mettre en place une sélection brutale à l’entrée de l’université qui serait une solution malthusienne, il nous faut élever progressivement le niveau d’exigence à l’école primaire, puis au collège et au lycée. Nul ne doit entrer en 6e s’il n’a pas fait la preuve qu’il était capable de suivre l’enseignement du collège. Nul ne doit entrer en seconde s’il n’a pas fait la preuve qu’il était capable de suivre l’enseignement du lycée et le baccalauréat doit prouver la capacité à suivre un enseignement supérieur ». Contrairement à ce que pourraient croire ceux qui se bornent à un strict point de vue pédagogique, l’examen n’a pas pour fonction de vérifier que les connaissances acquises sont bien maîtrisées. Il doit au contraire permettre de prédire la réussite de l’élève dans la suite de son cursus, de sorte qu’on cesse d’investir à perte sur les perdants. Et, effectivement, si l’on considère que c’est bien un talent naturel que la réussite d’une épreuve a révélé, il y a toutes les raisons de penser que le succès présent préjuge des succès futurs… et inversement.

Face à cette école à qui on donne le pouvoir magique de bénir et de maudire, d’adouber par avance les nécessaires vainqueurs de la compétition et de domestiquer les autres, il ne faut pas s’étonner de voir se développer des comportements d’impiété qui rendent la vie impossible tant aux enseignants qu’aux élèves eux-mêmes : ennui, consumérisme scolaire, violences verbales et parfois physiques sont les produits inévitables de la logique sélective à laquelle on soumet les enfants dès leur plus jeune âge. Dans ces conditions, l’appel au respect, devenu l’alpha et l’oméga des valeurs transmises par l’école, sont voués à rester de pures incantations dépourvues d’effet… si ce n’est de donner un motif supplémentaire d’exclure définitivement ceux qui ont déjà été mis hors jeu de la compétition scolaire.

L’école de l’égalité des chances est donc injuste dans son principe même, puisqu’elle consiste à promouvoir les inégalités naturelles qui ne sont, en soi, pas plus justes que les inégalités de convention. En quoi les privilèges naturels serait-ils donc plus justes que les privilèges sociaux ? Les deux ne sont-ils pas plus hérités que mérités ? L’école de l’égalité des chances est aussi inefficace selon ses propres critères puisque sa logique sélective privilégie nécessairement l’héritage culturel, tout en lui donnant l’apparence du don naturel. Enfin, l’école de l’égalité des chances est un désastre éducatif qui pervertit la relation pédagogique en la subordonnant aux exigences de la compétition et du tri social. Le darwinisme scolaire qui consiste à détecter et à consacrer ceux qui sont déjà d’emblée les plus forts est à l’exact opposé de l’éducation véritable.

Face au darwinisme scolaire, changeons d’utopie éducative !

Pour autant, faut-il affirmer avec le spécialiste de l’éducation François Dubet que « l’égalité des chances est le pire des systèmes mais qu’il n’y en a pas d’autres » (Le Monde 18/12/06) ? Lui qui confesse que « ce système produit nécessairement des vainqueurs et des vaincus » et n’est, en tout état de cause, « pas réalisable dans une société où les gens ont des positions sociales inégales » ? Certainement pas. Nous ne sommes pas contraints de choisir entre l’ordre féodal des privilèges de naissance et l’utopie libérale de l’égalité des chances.

Une véritable ambition pour l’école consisterait au contraire à lui fixer pour objectif la réalisation du droit égal à la connaissance. La reconnaissance d’un tel droit signifierait que la collectivité s’engagerait enfin auprès de chaque élève pour qu’il atteigne effectivement le même niveau de compétence que tous les autres. Ce n’est qu’à la condition de nous donner tous les moyens d’obtenir l’égalité en fin de cursus, et non au départ, que les politiques de soutien éducatif, d’enseignement prioritaire, d’expérimentation pédagogique ou d’autonomie des établissements peuvent devenir autre chose que des outils au service de la ségrégation scolaire. Car dans l’école de l’égalité des droits, il ne s’agirait plus de sélectionner les élèves mais de les former pour leur donner véritablement les moyens de l’autonomie intellectuelle, morale et matérielle. La question de savoir ce que l’on doit enseigner, et comment, s’en trouverait alors radicalement transformée.

Et ce, d’autant plus que les effets sociaux de l’égalité cognitive seraient considérables. Car c’est toute la hiérarchie sociale qui en serait bouleversée. Comment justifier en effet l’inégalité de traitement entre un cadre et un ouvrier si tous deux sont reconnus comme ayant le même niveau scolaire ? Ne faudrait-il pas au contraire avantager ceux qui auraient alors choisi de se consacrer aux travaux les plus pénibles, voire même envisager une rotation des tâches au cours de la vie ? Une autre école pour une autre société, c’est peut-être une utopie. Mais l’école de l’égalité des chances en est une aussi. Entre l’utopie libérale et l’utopie sociale, nous avons le droit de choisir !

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