Ecole et mondialisation capitaliste - bulletin n° 10

Bulletin à périodicité aléatoire proposé par la Commission Ecole & Mondialisation Capitaliste N° 10
 décembre 2003
mis à jour samedi 12 novembre 2005

De la pression idéologique sur l’école

On sait l’importance de la bataille idéologique dans la construction du rapport de forces contre le néolibéralisme. Une fois de plus la lutte du printemps 2003 en a apporté la confirmation.

L’une des raisons de notre échec relatif réside probablement dans le fait que patronat et gouvernement ont réussi à imposer à une majorité des salariés l’idée selon laquelle des sacrifices étaient inéluctables. Ce succès est en partie le résultat du travail continu, méthodique et pugnace d’un appareil idéologique mis en place de longue date. Pour parvenir à assurer l’hégémonie de la pensée néolibérale dans l’ensemble de la société, il a fallu d’abord réaliser
l’osmose entre les milieux patronaux, politiques et médiatiques. A cette fin, certaines institutions
jouent un rôle central. Qu’elles s’appellent « think tanks », « lobbies », fondations, clubs de réflexion... leur mission reste la même : assurer la liaison organique entre les différents secteurs (économique, social, politique, médiatique) du Pouvoir, et diffuser les analyses et
propositions qui, demain, doivent s’imposer comme la pensée dominante. Elles pourront alors être reprises, à toutes fins utiles, par les parlementaires et les ministres. Dans ces groupes, on trouve, et ceci fait leur force, des grands patrons, des dirigeants politiques, des membres de la
presse ou de la haute administration. Tel est, par exemple, le cas de l’Institut Montaigne. Bâti sur les décombres de feue la fondation Saint Simon, il est dirigé aujourd’hui par le patron d’Axa, Claude Bebear. C’est sans aucun complexe que son projet s’affiche, il s’agit « d’éclairer
l’opinion publique et les décideurs ». Nul domaine ne doit échapper à sa sagacité, et en tout cas pas l’avenir de l’Ecole. En septembre 2003, il publiait un petit rapport intitulé « De la formation tout au long de la vie à l’employabilité ». La composition du groupe de travail qui en a la responsabilité est, à elle seule, une illustration parfaite de l’interpénétration entre les milieux
financiers, politiques ou administratifs. On y trouve pêle-mêle des patrons ou des professeurs d’université mais aussi de vieilles connaissances, telles Alain Dumont ci- devant directeur de la formation au MEDEF (et à ce titre concepteur des thèses patronales en matière d’éducation) ou
bien Christian Forestier (président du Haut Conseil de l’évaluation et membre éminent de la Commission Thelot sur le Grand Débat). Belle brochette qui n’hésite pas à suggérer « aux décideurs » les mesures qui doivent sauver l’Ecole.

La contrainte de la « modernisation » néolibérale.

Le projet s’inscrit dans un cadre, désormais devenu classique. On invoque tout d’abord l’obligation de performances, cette nouvelle loi d’airain du capitalisme néolibéral. Mot performance qu’ils espèrent affecté d’une connotation positive : on ne dénoncera jamais assez
les dégâts que provoquent les mythologies sportives dans les consciences... Conformément à cette obligation, priorité doit être donnée à la compétitivité des entreprises. Elles réclament flexibilité, mobilité de l’emploi, polyvalence et rapidité d’adaptation des structures. Chacune est
appelée à identifier, mobiliser, favoriser le développement des compétences qui assureront les succès futurs sur les marchés mondialisés. Pour cela, il s’agit rien moins que de « renverser la logique sociale actuelle au nom de la modernisation », « de garantir à chaque salarié son
employabilité, de faire évoluer conjointement le droit et le contrat... » On devine que derrière ce verbiage néolibéral (modernisation, employabilité, contrat), se cache une réalité beaucoup plus brutale : faire des salariés, ou plutôt de leur statut, de leur rémunération, ou de leur condition, la variable d’ajustement du système. D’ailleurs, il ne faut que quelques pages aux concepteurs pour dévoiler le véritable enjeu : « il est impératif d’être à même de substituer la continuité de la trajectoire professionnelle à la stabilité de l’emploi qui, elle ne peut plus être garantie ».

L’avertissement est explicite : « il faut que tous ceux qui vont rejoindre maintenant la partie » maîtrisent les « nouvelles règles ou techniques du jeu ». Les « joueurs » apprécieront.

L’Ecole dans l’imaginaire patronal.

Selon le patronat, le système éducatif est entièrement à réorganiser. Trop déconnecté des entreprises, il n’est pas en mesure de fournir cette main-d’oeuvre malléable qu’elles réclament aujourd’hui. Le dispositif de formation continue ne répond pas non plus aux besoins de l’économie. Il serait même devenu inégalitaire en termes d’âge, de sexe ou de qualification !

Comme toujours il est piquant de constater l’empressement des théoriciens néolibéraux à démasquer les inégalités. Le mal serait si grave, que les « formations sauvages » des PMEPMI pourraient se révéler mieux adaptées à la finalité d’employabilité ! Il devient donc impératif de réformer les formations initiales et continues selon un principe central : les jeunes doivent être insérés au moyen d’un processus graduel de professionnalisation qui commence au sein
même du système éducatif. La formation tout au long de la vie impose un continuum qui soumet les formations initiale et continue à la même logique.

Les propositions.

Pour atteindre ce but, le rapport fixe trois objectifs fondamentaux.

1) Assurer la continuité des formations initiale et continue.

Cela implique de généraliser les « formations duales » écoles-entreprises. D’abord dans le cadre de la formation initiale (LP, lycées techniques, classes de STT...) pour laquelle serait conçu (au prix d’une modification du Code du Travail) un nouveau type de contrat : le contrat par alternance. Un substitut au contrat d’apprentissage, qui permettrait l’alternance écoleentreprise pour tout enseignement présentant un volet professionnel. C’est à dire, non seulement ceux qui sont dispensés dans les LP, mais aussi une grande partie de ceux des lycées polyvalents et la quasi totalité des diplômes universitaires. Par exemple, les auteurs nous rappellent obligeamment qu’une licence de lettres peut comporter un stage en
communication ou en gestion. Tous les niveaux seront donc impliqués. Tout diplôme peut prévoir une composante « insertion professionnelle » qui devrait donner lieu ( on touche là à l’essentiel) « à l’habilitation de certifications professionnelles délivrées par les entreprises ou les branches d’activité ». Le document revendique d’ailleurs que les stages deviennent parties
intégrantes du diplôme.

2) Responsabiliser.

On sait combien ce terme est en vogue dans les milieux néolibéraux. Il recouvre ici deux réalités.

D’une part, il faut individualiser le contenu des apprentissages en fonction des compétences exigées par les entreprises. Ceci concerne tous les salariés dans leur activité professionnelle.

Chaque année, ils devront faire le bilan de leur propre employabilité. On devine que cette responsabilisation est le meilleur moyen d’isoler l’individu de tout cadre collectif. Ils le disent crûment : « la plupart des salariés sont désormais beaucoup plus tributaires de leurs propres
ressources ». Cela veut dire aussi que l’élève d’abord, le salarié ensuite seront rendus responsables de leur échec social éventuel. Ca signifie que le système éducatif est, plus encore, soumis aux impératifs immédiats des entreprises.

D’autre part, on affirme le postulat selon lequel les entreprises ne doivent plus être contraintes de financer la formation, mais seulement obligées de garantir l’employabilité de leurs collaborateurs. Derrière les justifications de circonstances, préserver l’emploi du personnel, éviter que les petites entreprises financent la formation des grosses (ce que dénoncent les dirigeants de grosses multinationales) se profile l’abandon d’une forme de mutualisation solidaire au profit d’une approche individuelle où chaque entreprise ne se charge au mieux que
de ses propres salariés... Concrètement, les entreprises réclament une exonération de la taxe d’apprentissage, et de n’avoir à supporter que les rémunérations des élèves ou étudiants en alternance. Marché de dupes, où l’abandon du financement d’un système dont elles continueront à tirer profit sera seulement compensé par des salaires versés à ceux qui viendront travailler chez elles.

3) Décentraliser.

Le rapport revendique explicitement de « rendre (sic) aux partenaires sociaux la maîtrise des politiques de formation et plus généralement du développement des compétences dans un environnement régional plus réceptif ». Pour cela, on créerait des Instituts régionaux dont « la mission serait d’accréditer les organismes et entreprises de formation », de garantir la qualité des enseignements et les validations des compétences. Ces instituts seraient bien entendu
sous la responsabilité des « partenaires sociaux », ou si l’on préfère du patronat.

Une libéralisation programmée.

Le contenu général du document est sans surprise. Thèmes, analyses et propositions ne sont que la déclinaison de ce que l’on trouve déjà dans les publications de la Commission
Européenne ou du MEDEF. Les concepteurs du rapport ne s’en cachent d’ailleurs pas. Ils ont puisé directement leur inspiration dans une déclaration de mars 2002 de l’UNICE (cette officine patronale européenne dont chacun connaît la vision progressiste de la société).

Pour l’Institut Montaigne, comme pour le MEDEF, l’UNICE ou la Commission de Bruxelles, le système scolaire n’a pas du tout pour fin de dispenser une culture générale, ou même de
former à une profession. Il est chargé de préparer les futurs salariés à l’employabilité, ou si l’on veut, aux besoins à court terme du système productif. La formation initiale est réduite au simple apprentissage d’un « socle de base » dont on nous détaille complaisamment le contenu :
« maîtrise de l’écriture, du calcul, d’une langue étrangère et de l’informatique, acquisition de l’esprit d’équipe (sic)... ». Un bagage minimum et instrumentalisé qui, cerise sur le gâteau, serait défini et actualisé en commun par le système éducatif et les partenaires sociaux. Il s’agit
de faire acquérir des compétences pour quelques années, voire quelques mois, car, nous sommes prévenus, « la garantie de l’emploi ne sera plus assurée ». Quant aux choix des compétences et qualifications à offrir, il dépendra évidemment des entreprises qui seront les mieux placées pour définir leurs exigences en terme de compétitivité. Leur dernier souci est que cela ne leur coûte pas cher, que les entreprises ne supportent rien de la formation de leurs
futurs salariés, que les dépenses soient des « investissements » dans le capital humain et non la manifestation d’un devoir de solidarité. La porte est grande ouverte à la privatisation de tout ou partie des enseignements, car les Instituts Régionaux n’auront pas vocation à exécuter les missions de formation mais à les déléguer à des institutions publiques ou privées.

Ces suggestions, propositions, projets présentés innocemment comme des contributions au débat sur l’Ecole prennent tout leur sens quand on sait qu’elles émanent de ceux qui sont au
carrefour de tous les pouvoirs . On ne peut alors s’étonner de voir ces « synergies » (pour parler leur jargon) déboucher sur un plan social et politique de disparition programmée du service public et sur la mise en place d’un modèle scolaire au service exclusif des intérêts du
capital.


Chronique boursière.

Il est des nouvelles jubilatoires. Celle-ci par exemple, découverte dans le numéro de novembre 2003 de la revue Silence. L’université d’Evry-Val d’Essonne avait décidé de placer une partie de ses ressources (2 millions d’euros, pas moins) sur les marchés boursiers. Elle en a déjà perdu la moitié. On imagine que cette université compte parmi son personnel, nombre d’éminents spécialistes, tous habiles à guider leurs étudiants dans les arcanes de la haute
finance. Peut—être cette expérience leur permettra-t-elle d’illustrer leurs prochains cours. Ce sera là un bel exemple de cette gestion néolibérale des administrations et des fonds publics, tant vantée aujourd’hui par certains. Voilà ce qui arrive lorsque l’on fait confiance à un système
dont le moteur est la spéculation. Pour un peu, ils nous feraient croire à l’existence d’une justice immanente, si les enseignements, c’est à dire les étudiants, n’étaient les premières victimes collatérales de ces expérimentations boursières.


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