Ecole et mondialisation capitaliste - bulletin n° 12

Bulletin à périodicité aléatoire proposé par la Commission Ecole & Mondialisation Capitaliste N° 12
 avril 2004
mis à jour samedi 12 novembre 2005

La notion de capital humain : fondement théorique du projet d’école néolibérale.

Nul n’ignore plus le rôle joué par l’OCDE dans le dispositif idéologique néolibéral. Grande dispensatrice de réflexions et de propositions, l’organisation pourvoit en idées ou en justifications théoriques les gouvernements et la Commission européenne, qui les aménagent ensuite en mesures politiques imposées aux populations. C’est dire combien nous devons être attentifs aux productions d’une institution qui, entre beaucoup d’autres choses, se pique d’expertise et de sagesse en matière
d’instruction. En effet, chaque année, l’OCDE rend publique une analyse des politiques éducatives dont le contenu apporte caution théorique et légitimation à toutes les tentatives de mise à l’encan du service public d’enseignement. A cet égard, le rapport 2002 offre un intérêt tout particulier. Il analyse
l’un des concepts qui fondent la doctrine néolibérale de l’Ecole : celui de capital humain. On est là au coeur de la logique qui préside aux réformes actuelles des systèmes d’enseignement.

Chaque individu serait, à lui seul, une sorte de micro-entreprise dotée d’un capital propre lui permettant d’opérer avec plus ou moins d’efficience sur les différents « marchés » qui structurent toute sa vie sociale : le « marché matrimonial » par exemple, mais aussi le marché du travail, bien entendu.

D’un point de vue professionnel, ses « performances » dépendraient du stock et de la qualité de son « capital » personnel. L’éducation ne serait rien d’autre qu’un « investissement » au sens étroitement économique du terme et le système scolaire aurait pour objet essentiel la formation et le
développement du capital des élèves et étudiants. On comprendra du reste que succès et échecs futurs dépendront de la capacité de chacun à constituer et enrichir son propre capital humain, la
société se dégageant de toute responsabilité collective. Si, pour son malheur, quelqu’un ne parvient pas à éviter chômage et misère, il ne pourra s’en prendre qu’à lui-même. C’est qu’il n’aura pas su se protéger en accumulant suffisamment de capital, ou pire encore, en le gaspillant de façon inconsidérée, car, parmi toutes les composantes de ce capital, on trouve (et ce n’est pas la moindre) la disposition « à se gérer soi-même ». De cela, on imagine les conséquences. Ni les conditions historiques, ni la situation socio-économique ne pourront plus être invoquées pour justifier un échec social. Il n’y aura plus que responsabilité individuelle. De plus s’éteint ici l’espoir d’une fonction égalitaire de l’Ecole. Place à un système scolaire dont le rôle peut se réduire à la fourniture d’un capital individuel minimum, c’est à dire de capacités qui permettront à chacun de participer à un système de concurrence généralisée où « l’équité » consistera (dans la version la plus progressiste) à assurer « l’égalité des chances » à tous les « compétiteurs » au moment du départ de la course.

Le contenu des futurs programmes scolaires est déjà défini. Le rapport 2002 détaille la liste des « capacités » que l’Ecole est chargée de transmettre. Il distingue ce qui relève du « capital humain de base » : « les capacités et caractéristiques productives » (c’est à dire ce que le jargon néolibéral désigne par le terme général de « compétences ») du « capital humain élargi ». Un concept plus complexe et plus riche idéologiquement, puisqu’il désigne les caractéristiques qui permettront à une personne de « gérer » son capital de base. Celui-ci va bien au-delà du contenu habituel des compétences. Selon l’OCDE, il touche aux « traits et caractéristiques de la personne humaine », du moins à ceux qui permettent d’augmenter la productivité ou, si l’on préfère, améliorer « le rendement
monétaire » (sic) de l’individu. On ne s’étonnera donc pas d’y trouver pêle-mêle « la loyauté », la « volonté de se conformer aux règles », « l’autodiscipline », la « sociabilité et l’esprit d’équipe », la « confiance en soi », la capacité à planifier son avenir professionnel mais aussi « l’aptitude à diriger ».

Bref, la formation du parfait lèche-cul. C’est à dire tout ce qui d’un coté conditionne au conformisme, à la soumission voire à la servilité, mais d’un autre prépare aussi une minorité à accéder aux leviers de commande de l’organisation sociale. Des tests de performance seront censés apporter la caution
scientifique à une opération pleinement idéologique puisque derrière le verbiage managérial c’est bien de sélection dont il s’agira. D’ailleurs le rapport le reconnaît lui-même : « les employeurs sont très nombreux à dire que les traits de caractère et le degré de motivation sont des critères de sélection au
moment de l’embauche ». On notera enfin avec intérêt que l’OCDE tient à rassurer ses lecteurs : ni l’origine raciale, ni le sexe « ne doivent être considérés comme faisant véritablement partie du capital humain ». On appréciera la délicate nuance introduite par ce « véritablement ». Il semble indiquer, qu’après tout, en ces domaines, certaines caractéristiques pourraient « (dé)valoriser l’intéressé aux yeux de l’employeur ».

De l’examen de ce document, on peut tirer trois conclusions générales.

a) Il met d’abord en évidence l’imprégnation de la pensée officielle par un vocabulaire managérial qui ramène toutes les dimensions de la vie à une question de gestion des ressources humaines.

L’éducation est réduite à un « investissement » dans le « capital humain » pour élever la « valeur ajoutée » d’un individu qui devra « gérer » ses propres apprentissages afin d’optimiser son « rendement monétaire ». Cela pourrait passer pour une bizarrerie ou la divagation sans conséquence de quelque technocrate aveuglé par l’idéologie dominante, si cela ne traduisait une conception de l’homme réduite à ses seules potentialités économiques. Un homme dont tous les actes de la vie devraient être soumis à l’impératif catégorique de la rentabilité. Car ce langage n’est évidemment pas neutre. Le déploiement impérialiste d’un vocabulaire gestionnaire au coeur du discours d’institutions qui prétendent mener le monde, nous oblige à faire preuve de la plus grande vigilance. Nous devons
veiller à ce que l’insidieuse distillation de la pensée néolibérale ne nous amène à penser les questions sociales (et donc celle de l’Ecole) au travers des problématiques qu’ils veulent imposer. Il y urgence, car ce discours est complaisamment relayé par les appareils idéologiques et en premier lieu les médias de masse. Il commence même à se diffuser à tous les niveaux de l’institution scolaire, modelant les pratiques des acteurs. Pour cela on n’hésite pas à recycler les mots (et les aspirations) de ceux qui critiquent le système. Car comme il y a chez tout doctrinaire néolibéral un humoriste qui
s’ignore, on trouve dans ce texte des termes pour le moins incongrus à cette place. Celui d’autogestion par exemple, qui ici, désigne la compétence permettant de « s’assigner des buts à soi même, dresser des plans pour parvenir à (ses) objectifs ». Bel exemple de manipulation du langage et de récupération d’une revendication (estimable) pour la mettre au service du profit.

b) Cette opération de "valorisation du capital humain" s’inscrit parmi les nouveaux modes de contrôle social mis en place par le capitalisme néolibéral. Non sans cynisme, le rapport affirme que "l’un des éléments de motivation qui peut jouer un rôle particulièrement important consiste à être disposé à renoncer à un avantage immédiat pour un avantage ultérieur ». On imagine quel parti tout patron quelque peu avisé pourra tirer de cette invitation à faire pénitence pour préparer des jours meilleurs.

Jusqu’à présent, il manquait la version libérale de la promesse de salut, l’OCDE vient de nous la délivrer. On ne saurait cependant tenir cette nouvelle « compétence » pour chose futile et secondaire puisqu’elle « pousse(ra) le salarié à ne pas vouloir être pris en train de tirer au flanc et risquer ainsi de
perdre son emploi ». Ainsi prévenu, le salarié pourra se désoler de ne pas avoir déployé suffisamment de zèle en vue de faire fructifier son "capital humain" pour la plus grande gloire des actionnaires.

L’enjeu dépasse d’ailleurs le seul domaine de l’entreprise, le rapport précise que la formation doit préparer l’individu à se "considérer comme partie prenante dans la société". L’Ecole servira donc à étouffer les tensions qui pourraient traverser l’organisation sociale. Vieux rêve (quasi totalitaire) de
toutes les classes dirigeantes qui comptent sur la socialisation par le système scolaire pour amener les individus à se soumettre et à accepter leur condition dans une société qu’elles veulent sans conflit.

c) Reste le plus important. Le texte en dit long sur le rôle que devrait jouer l’Ecole dans le système socio-économique. Ce que, significativement, ils appellent la « mission économique de l’Ecole ».

L’institution scolaire est le lieu où « chacun doit apprendre à gérer ses objectifs à long terme, aussi bien dans le travail que dans le domaine social et acquérir les compétences spécifiquement requises pour trouver un emploi ». Il faut une éducation qui ne soit pas « étroitement centrée sur l’acquisition de compétences cognitives »... comme « lire, écrire, compter » (une liste remarquablement restrictive qui ramène la richesse de la culture humaine à bien peu de choses) mais qui donne à l’élève « une idée de la manière dont les compétences acquises et leur validation peuvent être utilisées et (pour) qu’il sache comment vendre ses compétences aux employeurs ». L’une des fonctions assignées aux établissements consistera à enseigner « comment présenter un entretien ou préparer un CV » ou « rechercher et obtenir des emplois à la fois satisfaisants et bien rémunérés ». Les programmes d’études générales et professionnelles devraient « permettre de les enraciner dans les mentalités, aux cotés de compétences plus traditionnelles ». Cette formation s’accompagnerait de stages dans les entreprises et d’une réorganisation des services d’orientation.

On voit par-là quel intérêt peut présenter le concept de capital humain pour le courant néolibéral. Il s’agit de la caution théorique et du moyen de légitimer toutes les politiques éducatives menées depuis quelques années dans les pays européens. Ne trouve t-on pas là une justification de leurs deux axes principaux : l’appauvrissement des programmes et l’instrumentalisation du système éducatif ?


FICHE PRATIQUE : Aide à la rédaction de « projets »

Que ce soit dans le premier ou le second degré, les collègues ont pu constater que, de plus en plus souvent et à tout propos, on leur demande de rédiger des « projets ». Casse-tête pour plus d’un-e !

Les indications qui suivent ont pour but de leur simplifier la vie en dispensant quelques conseils éclairés.

Rappelons d’abord que cette manie vient de haut. Ce sont les penseurs de la Banque Mondiale, de l’OCDE, de la Commission Européenne ou du Medef qui l’ont introduite, car elle est au coeur de leur vision marchande - donc concurrentielle - de l’école. Cette vision est cohérente, et on ne peut nier
l’intelligence de ces idéologues, même si on regrette qu’elle ne soit pas employée à de plus nobles desseins.

La chose devient beaucoup plus aléatoire lorsqu’on redescend aux niveaux chargés de la mise en pratique de cette vision : recteurs, inspecteurs d’académie, secrétaires généraux, chefs de service, IPR et IEN... Certains comportements fachoïdes qui se multiplient ces derniers temps inciteraient même à penser que ces fonctions ont un effet dévastateur sur le fonctionnement neuronal (à vérifier).

Mais c’est une aubaine, finalement. Cela nous dispense de nous creuser la cervelle pour écrire des choses sensées. Comme nos Autorités comprennent souvent moins bien que nous-mêmes [1] le sens
profond de ces consignes d’en haut, elles se sont fabriqué une sorte de petit guide à base de mots clé, ou plutôt de mots-cloches : à chaque fois qu’apparaît l’un d’entre eux résonne une joyeuse petite clochette : ding !, et au bout d’un certain nombre de dings, c’est le jackpot, le projet est accepté (nous n’avons pas encore réussi à déterminer avec précision le nombre de dings nécessaire ; une commission y travaille, et nous tiendrons bien entendu les collègues au courant). Il suffit donc d’écrire n’importe quoi, à condition toutefois d’inclure dans le projet assez de mots-cloches pour rafler le jackpot.

Liste de quelques-uns des mots-cloches à inclure obligatoirement :
- Modernité, modernisation, innovation, innovant (faciles à caser : s’appliquent à tout ce qui nous ramène en arrière dans les domaines pédagogique, culturel, moral et social)
- mise en réseau
- redéploiement
- mutualisation (attention : s’applique aux moyens, en aucun cas aux connaissances ou aux savoir-faire des élèves dans la classe ; chacun pour soi : cf. suivant)
- compétitivité
- évaluation (là, en revanche, peut s’appliquer absolument à tout)
- dépistage (mieux encore : dépistage systématique)
- souplesse, assouplir (variante : flexibilité, flexibiliser)
- allègement des contraintes
- performant, performance
- employabilité
- compétences (toujours au pluriel)
- gestion (comme pour « évaluation », s’applique à n’importe quoi ; ex : « une meilleure gestion des pulsions émotionnelles »)
- citoyenneté est également bien venu, dans le (contre)sens exclusif de soumission à l’autorité.

Attention, il existe aussi des mots-glas qui, au lieu de la joyeuse clochette, déclenchent un tintement lugubre. Dans ce cas vous pouvez dire adieu au jackpot.

Quelques mots-glas à éviter absolument :
- épanouissement
- culture (sauf dans l’expression chaudement recommandée « culture d’entreprise »)
- plaisir (non mais alors !)
- égalité, fraternité (à liberté, possible dans certains cas [« liberté d’entreprendre »] on préférera par prudence « souplesse » ou « allègement des contraintes », jamais braillés sur aucune
barricade)
- statut
- service public

Voilà. Cette fiche pratique n’est pas exhaustive, bien sûr, mais elle peut déjà tirer d’embarras.

Alors, bon courage pour vos « projets » !


Contacts
Courrier : CEMC - SUD Education HN - 8 rue Louis Blanc - 76100 - ROUEN
Fax : 02 35 63 20 05
Téléphone : 02 35 63 20 05 les lundi et mardi après-midi ou message au 02 35 70 97 73
E-mail : a.denieul@wanadoo.fr


[1Grâce, notamment, à cet excellent outil qu’est la brochure de SUD Education : Ecole et mondialisation capitaliste.

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