Ecole et mondialisation capitaliste - bulletin n°16

Bulletin à périodicité aléatoire proposé par la Commission Ecole & Mondialisation Capitaliste N° 16 - Février 2005
mercredi 2 février 2005
mis à jour samedi 12 novembre 2005

Plongée dans les abreuvoirs d’idées libérales

« Le Medef a-t-il raison ? »
Date : 16 février 2005
Lieu : Hôtel Méridien Etoile
Invité : Ernest Antoine Seillière

On peut parier que la réponse à cette obsédante question sera : oui, toujours, encore, naturellement, of course....

Ainsi, moins d’un mois après la grand messe du Medef au Zénith, le 18 janvier, c’est dans le cadre plus feutré des déjeuners de l’Institut de l’Entreprise que le baron pourra se lâcher un peu plus puisque « ne donnant pas lieu à un compte rendu, ils [les déjeuners] autorisent une grande liberté de propos » www.institut-entreprise.org

Il y succédera à un certain Francis Mer, ex-ministre issu de la « société civile » (la présidence d’Usinor-Sacilor !) et, pour l’heure, après une tentative avortée de prendre la présidence d’EDF, à la tête, entre autres, de la Fondation pour l’innovation politique, qui aura apporté ses lumières aux convives sur le thème « En savoir plus sur la Fondation pour l’innovation politique ».

A quand un goûter (pour changer) de ladite fondation pour « En savoir plus sur l’institut de l’Entreprise » avec comme invité Michel Pébereau (pdg de BNP Paribas), actuel président de l’institut en question en remplacement de Michel Bon (ex pdg de France Télécom) ?

Instituts, fondations à l’appellation parfois fleurie telle que L’Ami Public au slogan évocateur « le courage dans l’action » ou encore le Club des vigilants et son « pour apprivoiser l’avenir », il existe une galaxie de ces abreuvoirs d’idées libérales (traduction « approximative » de l’anglicisme think tanks). S’agirait-il seulement d’un cimetière des éléphants (non, pas ceux auxquels vous pensez, quoique...) destiné à recaser d’ex pdg qui quitteraient ainsi leurs charentaises le temps d’un déjeuner ? Loin de là ce sont de véritables groupes de pression dans lesquels s’interpénètrent dirigeants actuels ou passés d’entreprises, « consultants », magistrats de la Cour des Comptes ou du Conseil d’Etat et encore hauts fonctionnaires de l’Education Nationale. On trouve, par exemple, un certain Alain de Vulpian, comme vice-président de L’Ami Public [fondateur : Christian Blanc, ex RATP, Air France...actuel député UDF] et comme secrétaire du Club des Vigilants [Président : Bernard Esambert, ancien pdg de la compagnie financière Edmond de Rothschild - membre du conseil d’administration...Christian Blanc]. L’individu en question est présenté comme consultant et ethnologue/ethnographe (c’est selon), espérons tout au moins qu’il va nous faire découvrir que le capitalisme est sauvage !

On retrouve étrangement, dans ces « clubs » le même leitmotiv « lieu de rencontre et de libre débat entre des gens venus d’horizons différents » [Fondation pour l’innovation politique - www.fondapol.org ], « créé par un groupe de personnalités en provenance d’horizons différents » [Fondation Concorde - www.fondationconcorde.com ]. Mais ces horizons se bouchent quelques lignes plus loin : « Même si la Fondation se rattache à la famille de la droite ou du centre... » [Fondation pour l’innovation politique] ou encore « Organisation indépendante, la Fondation Concorde est politiquement proche de la majorité gouvernementale. De 1999 à 2002, elle a participé étroitement aux côtés de jérôme Monod, Dominique Perben, Renaud Dutreil, Hervé Gaymard, François Goulard, Jean Paul Delevoye et d’autres personnalités aujourd’hui ministres, à la préparation des projets pour 2002. » [Fondation Concorde - Présentation].

Que veulent-ils ? Le ton est clairement donné par Michel Pébereau, lors de l’assemblée générale de l’Institut de l’entreprise, le 26 janvier 2005 : « Nous devons être un véritable lobby intellectuel » car « les entreprises ont des idées. Elles doivent le faire savoir, indépendamment du rôle de représentation, de négociation qui est celui du Medef. » et l’institut avoir« une vocation naturelle à porter les réformes. » [Le Monde - 28/01/05]. Ce rôle de lobbying est tout aussi clairement exprimé par d’autres, ainsi l’association CroissancePlus - www.croissanceplus.com - dont deux des objectifs sont :
« ▪ Faire progresser l’Esprit d’Entreprise en France et plus spécifiquement l’Esprit de Croissance.
▪ Etre une force de proposition auprès des Pouvoirs Publics pour créer un environnement favorable à l’émergence et à l’épanouissement des Entreprises de Croissance. »

Elle aurait pu ajouter l’Esprit de Concurrence puisqu’on peut lire, dans l’édito d’Edith Henrion d’Ambert, Directeur Général, « Parmi les 20 réseaux les plus influents pour tous les dirigeants, l’association se classe à la 15éme place. C’est un beau score qui nous place après la Grande Loge de France, les grands corps tels que l’inspection des Finances, l’ENA ou l’X ou encore le MEDEF, le Siècle ou le Racing Club de France mais qui nous place AVANT l’UMP, Ethic ou l’Institut Montaigne de Claude Bébéar. » [ndlr : caractères gras et majuscules sont d’origine]

Précisement évoquons à notre tour l’Institut Montaigne [donc fondé par Claude Bébéar, ex Pdg d’AXA], lui aussi « dépourvu de toute attache partisane. [...] Il réunit des chefs d’entreprise, des hauts fonctionnaires, des universitaires et des représentants de la société civile issus des horizons et des expériences les plus divers. Grâce à ses chercheurs associés et ses groupes de travail, (il) élabore et diffuse des propositions concrètes de long terme sur les grands enjeux auxquels nos sociétés sont confrontées. Ces recommandations [...] font ensuite l’objet d’un lobbying très actif auprès des décideurs publics » [ www.institutmontaigne.com - A propos de l’Institut ]

Une de ces propositions « ....audacieuses et opératoires. Souhaitons qu’elles contribuent largement au débat pour éclairer l’opinion publique et nos responsables politiques » selon le Vice-président de la fondation Montaigne, Henri Lachman, accessoirement (?) Pdg (ou ex) de Schneider Electric, concerne l’éducation. Dans un rapport de 149 pages en date de 2001, intitulé « Vers des établissements scolaires autonomes », on trouve en synthèse :

« Nous proposons de donner aux établissements publics ou privés, qui en feront la demande, les moyens de la plus large autonomie possible sans que pour autant l’éducation cesse d’être nationale :
- Que soit reconnue au chef d’établissement la possibilité d’orienter la politique de son école - dans le cadre du projet d’établissement - et d’avoir une réelle capacité de choix pour organiser les enseignements.
- Que l’enseignant puisse faire le choix de l’établissement auquel il souhaite collaborer en fonction des orientations pédagogiques de celui-ci.
- Qu’il y ait entre le chef d’établissement et l’enseignant un acte de cooptation et d’embauche, rompant avec la routine aveugle des carrières au barème.
- Que, dans un monde complexe et mouvant, l’initiative laissée aux établissements offre aux élèves une diversité de formations."

D’autres se préoccupent aussi de l’école, tel L’Ami Public, partant du « constat » selon lequel « la nécessité d’un enseignement centralisé au niveau national pour garantir l’égalité de tous devant l’éducation est donc battue en brèche par les faits » nous fait des propositions : « C’est pourquoi il semble urgent et souhaitable de décentraliser au niveau des régions à la fois la gestion des personnels et l’élaboration des contenus. »
[pour plus de détails, www.amipublic.com/propositions/propositions/educnatio.html]

Mais le maître mot est plus général, c’est celui déjà évoqué par M. Pébereau, celui de réforme. La France serait en déclin et nos chevaliers blancs d’apporter leurs médications.

« Ce sont en effet pas moins de cinq cent personnes qui sont venues assister à la joute oratoire à laquelle se sont livrés, dans le cadre des Libres Echanges [de l’institut Montaigne, encore, sur le thème « La France est-elle en déclin ? »], l’économiste Nicolas Baverez, auteur à succès de La France qui tombe, et Jacques Marseille, professeur d’histoire économique et auteur de Le grand gaspillage des vrais comptes de l’Etat. [...] Et Jacques Marseille de renchérir en pointant du doigt les trois « piteuses » qui tirent irrémédiablement la France vers le bas : un Etat qui ne sait plus assurer une égalité de traitement pour tous ses citoyens ; un syndicalisme qui se perd dans la confrontation ; une éducation nationale qui ne sait plus préparer les jeunes à la réalité du monde du travail aujourd’hui. »

A noter que le susnommé est aussi l’auteur d’une monographie sur la famille Wendel dont un des rejetons n’est autre qu’Ernest Antoine Seillière et qu’il s’est fait remarquer, lors de la dernière A.G du Medef [l’Ecole serait-elle une entreprise ?] en déclarant « Il faut profiter d’une chance historique que nous avons. La moitié des fonctionnaires va bientôt prendre sa retraite. Profitons de cette opportunité pour en supprimer non pas 3 000, non pas 5 000, non pas 10 000, mais 500 000 ! » (Charlie Hebdo - 26 janvier 2005).

Réformer, « moderniser », remettre en cause l’Etat et les services publics, tel est le credo de ces officines pour lesquelles « L’explicitation des valeurs d’une droite devenue réformiste face à une gauche devenue conservatrice fait partie du travail de cette Fondation (pour l’innovation politique), à une époque où les citoyens adoptent facilement de nouvelles valeurs et de nouveaux comportements. »

Même son de cloche du côté de l’Institut de l’entreprise dont deux des « pôles de réflexion » s’intitulent :
Modernisation de la fiscalité, thème récurrent dans la plupart de ces abreuvoirs, notamment la suppression de l’ISF, clairement exprimée par la Fondation Concorde.
Modernisation du droit du travail, ce qui rejoint à la fois l’actuel débat parlementaire sur la remise en cause des 35 heures et les « doléances » entendues lors de l’ A.G du Medef : « Vous vous rendez compte ? Le Code du Travail contient 2 509 pages sur papier bible ! » (Denis Gautier-Sauvagnac, responsable des relations du travail au Medef et président de l’Unedic.)

Et toujours la réforme de l’Etat : tandis que Renaud Dutreil se livre à une attaque en règle de la Fonction Publique, lors de l’un des petits déjeuners de la Fondation Concorde sur le thème « réforme de l’Etat : comment insuffler le changement ? », l’Institut de l’Entreprise, dans le cadre de son Observatoire de la dépense publique, colloque sur « La fonction publique à l’heure de la performance : Quelle gestion des ressources humaines pour l’Etat ? ». Au fait pourquoi colloquer puisque le susnommé J. Marseille détient LA réponse ?

Au-delà des « décideurs », c’est à un public plus vaste qu’ils veulent s’adresser pour insuffler l’Esprit d’Entreprise, au travers, par exemple, des pôles de formation de l’Institut de l’entreprise. Le programme Enseignants - Entreprises met en place stages d’immersion en entreprise, université enseignants-entreprises, sans oublier le savoureux site internet www.melchior.fr tandis qu’un autre pôle s’adresse aux élèves journalistes dans le but de les sensibiliser « à la nécessité d’établir des relations de confiance réciproque ».

Pour dire vrai, ces gens-là, monsieur, ça n’inspire vraiment pas confiance !

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