Editorial

 janvier 2002
mis à jour samedi 29 janvier 2005

Depuis 1982 et le virage ouvertement néo-libéral pris en France par la gauche de gouvernement, le formatage de l’opinion a consisté notamment à relancer comme jamais la campagne contre les acquis des salariés et des travailleurs en général, autrefois apanage de la droite. Tous les tenants du libéralisme, MEDEF en tête, ont mené l’offensive contre les prétendus privilèges accordés à la Fonction publique, offensive relayée jusque dans les rangs du gouvernement de la gauche dite plurielle. Notre ancien ministre Allègre en est un des représentants les plus médiatisés, grand pourfendeur d’avantages et autres acquis des fonctionnaires et particulièrement des personnels de l’Éducation nationale. Évoquer les avantages, exciter les jalousies, opposer les catégories sociales et en premier lieu gens du public et gens du privé, culpabiliser, diviser les salariés, attaquer les syndicats, remettre en cause 150 ans de conquêtes sociales (retraites, sécurité sociale,...), il s’agit de marteler tous les lieux communs et les slogans mensongers qui avalisent la lutte de tous contre tous [1].

On assiste également à une réelle volonté de destruction des statuts dits "protégés" dont celui des fonctionnaires, de remise en cause de la garantie de l’emploi dans le privé et des droits sociaux acquis, de privatisation/ paupérisation des services publics, de libéralisation du marché, de renforcement de la concurrence avec moult pertes d’emplois à la clé, de généralisation du travail précaire. Cette offensive du néolibéralisme n’est plus uniquement dirigée contre la classe ouvrière mais contre l’ensemble des salariés. Il s’agit en même temps de déculpabiliser les riches : "Nous pouvons nous passer de journalistes, de médecins, de professeurs, de fonctionnaires, de cadres et d’ingénieurs, pas de créateurs d’entreprises. Aussi longtemps que la France misera sur l’économie de marché, elle devra tout faire pour favoriser les candidats à la fortune capitaliste. Et tant mieux, s’ils ramassent de gros dividendes. Il faut que l’audace paie." [2]. Ce bourrage de crâne anti-fonctionnaire associé à la réhabilitation du profit à n’importe quel prix humain est l’un des modes d’expression du néo-libéralisme. Mais, si le terrain idéologique est préparé consensuellement depuis une vingtaine d’années, si les cadres juridiques, légaux, économiques et financiers sont en place depuis la signature du Traité de Maastricht (complété par celui d’Amsterdam) et par le passage à l’Euro, il s’agit maintenant d’accélérer la mise en application dans tous les secteurs des préceptes du néo-libéralisme "triomphant".

Pourtant, cette mise en condition n’est pas le résultat "spontané", inévitable d’une économie qui se prétend neutre. La privatisation n’a rien de plus "naturel" que les choix précédents. Elle s’inscrit dans une démarche volontaire et organisée au service des intér ts financiers et de la mondialisation néo-libérale. Aussi, celles et ceux qui se croient encore à l’abri des attaques de cette Europe anti-sociale se leurrent-ils. Après La Poste, France Télécom et la SNCF, c’est l’ensemble de la Fonction Publique qui est dans la ligne de mire. Comment l’Education Nationale pourrait-elle échapper au scénario déjà préparé ?

A ce titre, l’Aménagement et la Réduction du Temps de Travail (ARTT) mis en place par le gouvernement dans la Fonction publique constitue une véritable remise en cause régressive des garanties dont disposent les fonctionnaires, de par leur statut, en matière de temps de travail. En ne créant pas d’emplois de titulaires, on ne saurait réduire la charge de travail, encore moins améliorer les conditions de travail et de vie. On ne fait qu’aménager. En imposant l’annualisation et la flexibilité sans véritable RTT et sans créer de postes, on veut obtenir des gains de productivité, rentabiliser les personnels. La devise de Sapin, actuel ministre de la Fonction Publique, n’est-elle pas : "travailler autant, voire plus, en moins de temps !" ? Fort de la complicité des syndicats majoritaires chez les Iatoss (hormis le SNASUB, UNSA-Bibliothécaires et FO), le ministère a pu annoncer qu’il étendait ce type de dispositif aux conseillers principaux d’éducation.

La tactique est connue : on s’attaque d’abord aux catégories les plus faibles syndicalement ou les moins nombreuses. Quant aux enseignants qui se croient encore à l’abri, ils ont tort ! Le "lycée des métiers", réactualisation de la "Charte de l’Enseignement Professionnel Intégré", et les "Groupements d’Intérêt Public Académique" vont de fait entériner le regroupement d’établissements publics (Lycées professionnels, GRETA et Lycées techniques) avec des Centres de Formation pour Adultes et autres organismes privés. L’annualisation et la flexibilité du temps de travail existant déjà dans ces organismes, qui sera assez naïf pour croire que les statuts des profs du public ne vont pas éclater rapidement ?

Education, Santé, Culture, Equipement, Collectivités territoriales, Poste... Dans toute la Fonction publique, des luttes se sont déroulées (ou se déroulent encore !) pour les mêmes raisons : austérité, flexibilité, précarité, gel de l’emploi, privatisation/ paupérisation. Mais ces luttes sont restées dispersées, faute de mot d’ordre fédérateur. C’est pourtant une urgence que d’unir tous les salariés pour imposer une autre politique. C’est pourquoi il faut renforcer le syndicalisme alternatif face aux structures syndicales compromises dans tous les accords déjà signés.

Paris, le 25 janvier 2002.


[1On pourra, sur ces sujets, se reporter au livre de P. Bitoun : "Eloge des fonctionnaires" (Pour en finir avec le grand matraquage) paru chez Calmann-Lévy.

[2F. De Closets : "Toujours plus..." (p 130).