Éducation populaire en Argentine

jeudi 8 mars 2018

18h... Au milieu de chariots débordants de déchets et de cartoneros [1], massé-es devant la gare Constitución pour rejoindre la banlieue tentaculaire de Buenos Aires, Helda se faufile à la descente du colectivo. Au rez-de-chaussée du bachillerato [2], elle confie sa fille à la garderie autogérée du mouvement Dario Santillan, qui tient son nom d’un chômeur du mouvement piquetero [3], assassiné en 2002.

« L’éducateur est un apprenant »

« La pédagogie est une lutte pour ta libération »… Les murs de la salle dont Helda pousse la porte à l’étage sont couverts de citations de La Pédagogie des Opprimés et de peintures à l’effigie de Paolo Freire [4]. 20 adultes du 2ème cycle [5] travaillent en ateliers coopératifs sur l’Économie populaire [6]. Certain-es étudiant-es s’attaquent aux ravages de la doctrine Friedman sur l’économie argentine quand d’autres interrogent les répercussions de la collaboration du pays avec la Banque mondiale et le FMI. Helda et ses compañeros/as s’intéressent aux solidarités qui se créent entre entreprises récupérées par leurs ouvrier-es car sa mère travaille dans une coopérative récupérée [7].

Joana, l’une des 3 profs présent-es dans la classe, doit les abandonner pour une réunion avec les enseignant-es du cycle 2 qui travaillent dans les autres bachilleratos du mouvement. À Mario qui s’interroge sur son choix de refuser le salaire de l’état [8], elle répond énervée « comment espères-tu te libérer de ton oppresseur si c’est encore lui qui te donne la béquée ?! » « D’accord, mais comment ferais-tu, toi, pour béqueter, et comment le bachillerato existerait-il si Juan-Carlos, Beatriz, Édith et moi ne mutualisions pas les salaires que nous verse l’État ?! » « Très bien ! Merci à vous… Peut-être que ça n’a aucune incidence sur ta matière, mais je ne me vois pas dénoncer le capitalisme dans mon cours tout en étant directement dépendante d’un État néo-libéral ! ».

Dans une autre salle de l’immeuble occupé par le Movimiento Anibal Veron, Pablo s’est installé pour une AG avec les étudiant-es et les enseignant-es modérateurs-trices du cycle 1. À l’ordre du jour, l’organisation d’une manif de soutien aux mères de la place de Mai, les méthodes pédagogiques des enseignant-es en cours de Santé, et l’interdiction de la drogue dans le bachillerato.
Pablo a été chargé par les autres élèves du 1er cycle de prendre la parole sur l’évaluation faite par les étudiant-es des méthodes pédagogiques choisies par les profs de Santé [9]. « Les étudiants trouvent que le cours n’est pas assez concret. Pourquoi réaliser des graphiques sur la prise en charge des malades par l’hôpital public plutôt que d’aller dans un dispensaire ou un hosto du quartier pour voir ce qu’ils vivent en vrai ? » Federica reconnaît que le choix qui a été fait par les enseignant-es s’avère peu concluant. « Si vous voulez on en discute lors du prochain cours, euh… jeudi je crois, et vous ferez des propositions pour qu’on rectifie le tir. Ça vous va ? » « Parfait ! » « Vu qu’il est 21h30, il valait mieux que ça vous convienne ! Désolée pour le dernier point mais on doit nettoyer et partir si on ne veut pas que les camarades de la garderie fassent des heures sups ! »

Sud éducation Lorraine


[1travailleur-ses informel-les de Buenos Aires.

[2les bachilleratos sont des lieux d’éducation populaire. Il y en a 80 à Buenos Aires, soit 8000 élèves. Ils se sont développés depuis 2001 à l’initiative de piqueteras voulant apprendre à lire et écrire.

[3mouvements rassemblant des chômeurs-ses argentin-es qui coupent les routes en brûlant des pneus.

[4Paolo Freire (1921-1997) a fondé le Mouvement de culture populaire et mené des campagnes d’alphabétisation au Brésil.

[5il y a 3 années d’études pour obtenir un diplôme qui donne accès à l’université.

[6en plus d’ateliers de lecture et d’écriture, il y a 5 matières au lieu de 12 dans les programmes officiels : santé/économie populaire/social/
mathématiques/langues.

[7il y a environ 400 entreprises récupérées et autogérées en Argentine.

[8de nombreux bachilleratos sont reconnus, ainsi que leurs diplômes, par l’État, qui rémunère une partie des enseignant-es.

[9il y a trois formes d’évaluation : auto-évaluation des élèves/évaluation des élèves par les enseignant-es/ évaluation des enseignant-es par les élèves.

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