Enfants interdits d’école

GUYANE
 septembre 2004
mis à jour jeudi 25 novembre 2004

A défaut d’un recensement jamais réalisé par les autorités compétentes, on est bien obligé de se contenter d’estimations : ils seraient peut-être 6000, sans doute beaucoup plus, à rester à la maison, traîner dans les rues ou travailler... pendant que leurs copains, frères ou sœurs vont à l’école.

Cachez ces enfants que l’on ne saurait voir !

La situation des plus de seize ans est extrêmement préoccupante : un jeune sur deux ne suit aucune formation, contre 16% en métropole. Cela n’est qu’en partie le résultat de l’échec scolaire très important en Guyane : parmi ces jeunes, beaucoup ne trouvent pas de place pour suivre une formation et un certain nombre n’a même jamais été scolarisé. La Guyane connaît une pression démographique et migratoire sans comparaison avec celle des autres DOM ou TOM. En dix ans, la population de la Guyane a quasiment doublé et la moitié a moins de 20 ans. Un tiers de la population est d’origine étrangère, provenant essentiellement des pays limitrophes (Surinam, Brésil, Guyana) et des Caraïbes (Haïti surtout). L’augmentation de la population est cependant surtout due à la croissance naturelle : l’indice de fécondité de 3,9 enfants par femme. A ce rythme, l’INSEE prévoit que la population de Guyane aura à nouveau doublé d’ici 20 ans.

Alors... à situation exceptionnelle, efforts exceptionnels ? Au contraire, tout laisse penser qu’on abandonne la Guyane à ses « particularismes ». Les constructions ne couvrent les besoins à aucun niveau scolaire (écoles, collèges, lycées, maternelles) et la Guyane connaît les mêmes diminutions de personnels que la métropole, avec en outre un taux particulièrement important d‘enseignants non titulaires (30% selon le projet académique 2000-2003). En 2001, une mission interministérielle préconisait la création de 67 classes de primaire par an pour combler les besoins : on en est à la moitié... Lors de sa visite-éclair en décembre 2003, Xavier Darcos faisait l’aumône d’une enveloppe de 7,6 millions d’Euros : de quoi construire un collège et une école primaire. Il admettait que ce dont la Guyane a besoin, c’est d’un vrai plan de rattrapage pour faire face à la situation. Mais les collectivités territoriales sont incapables de répondre aux besoins et l’Etat ne s’engage pas suffisamment.

Dans le plus vaste des départements français qui compte de nombreux villages isolés sans école, la gratuité du transport scolaire n’existant pas, de nombreux enfants sont laissés au bord de la route ou des fleuves parce que le bus ou la pirogue ne passe pas, ou parce que les parents sont trop démunis pour payer un abonnement à l’année de 100 Euros. Parfois, ils choisissent l’un des enfants de la fratrie : celui-là ira à l’école et les autres resteront à la maison.

Au lieu de tirer la sonnette d’alarme, comme il était de leur responsabilité, le rectorat et les collectivités territoriales ont tout fait pour dissimuler cette réalité. D’abord, par leur silence, elles ont laissé s’installer l’insidieux amalgame entre non-scolarisation et immigration clandestine, dans un département où la question de l’immigration est devenue un sujet très sensible. Ensuite, elles ont minimisé le problème, en refusant jusqu’à aujourd’hui de s’atteler à la priorité absolue qu’est le recensement des non-scolarisés, dédaignant les estimations fournies par des syndicats d’enseignants ou par des journalistes.

Un pas a été franchi lorsque X.Darcos, interrogé par la délégation de Sud éducation Guyane en décembre 2003, a jugé comme recevable le chiffre de 6000 enfants non-scolarisés. L’ex-ministre délégué à l’Enseignement scolaire a promis la création d’un Observatoire... mais quand ? En attendant, les associations de proximité, peu nombreuses et très démunies, établissent avec les moyens du bord et dans l’urgence des listes d’enfants qui attendent leur scolarisation. Pendant ce temps, certaines mairies (Mana, Cayenne) refusent toujours de constituer des listes d’attente pour les enfants non acceptés faute de place dans les écoles !

La loi est détournée pour priver les enfants de leurs droits

Derrière ce flou volontairement entretenu, se cache une réalité encore plus grave : en Guyane, un certain nombre de « dysfonctionnements » empêche de fait la scolarisation des enfants, français ou non. Créé en mars 2003, le Collectif pour la Scolarisation de tous les enfants de Guyane, tente d’obtenir du ministère, du rectorat et des collectivités territoriales que cessent des pratiques, le plus souvent illégales. Pour les enfants migrants de douze ans et plus, s’inscrire auprès du rectorat relève d’un parcours du combattant.

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- D’abord pour l’inscription elle même : le dispositif d’accueil des primo- arrivants du rectorat en est encore à ses balbutiements en Guyane, alors qu’il a été mis en place dans la très grande majorité des départements français depuis 1999. Reçus par un personnel non formé, les parents étrangers, peu ou pas informés, doivent faire preuve de courage pour entreprendre une telle démarche quand on sait que jusqu’en 2002, le rectorat demandait la preuve de leur titre de séjour pour accepter l’inscription. Modifiant ces pratiques trop flagrantes, le rectorat a exigé par la suite deux preuves de l’identité de l’enfant, à savoir l’extrait de naissance et le passeport. Cela reste complètement illégal puisque la loi ne fait aucune différence entre enfants étrangers et français et ne demande pour les uns et les autres qu’un seul justificatif de l’identité de l’enfant (le choix est laissé entre le livret de famille, l’extrait de naissance ou le passeport). Exiger le passeport retarde au minimum d’un an l’inscription des enfants migrants, le temps que les consulats des pays d’origine, où les services publics ravagés par le sous-développement fonctionnent très mal, établissent les précieux sésames. Suite à l’intervention de Sud éducation sur le sujet auprès de X.Darcos, le dossier a été faussement modifié : depuis quelques mois les mots « passeport, carte d’identité » ont été remplacés par « pièces d’identité avec photos » ! Le rectorat persiste à se comporter comme une annexe de la préfecture en poursuivant un objectif très clair : décourager les familles étrangères de scolariser leurs enfants.

- Une fois l’inscription effectuée, les primo-arrivants doivent attendre plusieurs mois pour passer les tests censés évaluer leur niveau scolaire. Enfin, il faut encore attendre qu’une place leur soit trouvée dans les 6e, 5e ou 4e surchargées. Cela n’arrive parfois jamais, particulièrement pour les enfants de 15 ans. En mars 2003, le rectorat reconnaissait n’avoir pu scolariser 124 enfants de 15 ans sur la seule île de Cayenne, faute de place dans les collèges ou de structures alternatives (seulement 3 classes CIPPA-FLE pour toute la Guyane !)
Tout cela se fait dans la plus grande opacité . Les résultats des tests ne sont pas communiqués aux familles, les raisons du refus de scolarisation non plus. Mais le rectorat n’est pas seul à opposer des pratiques discriminatoires au droit à l’éducation.

- Des personnels de certains centres de vaccination de Cayenne exigent la présentation du passeport en plus de l’extrait de naissance pour vacciner les enfants. Et sans carnet de vaccination à jour, l’inscription est impossible ! Ces comportements sont scandaleux et incompréhensibles, tandis que la Direction de la Santé et du Développement Social (DSDS) dénonce depuis plusieurs années la faiblesse de la couverture vaccinale en Guyane.

- Des mairies (Matoury, février 2004) exigent pour l’inscription dans les écoles primaires un justificatif de domicile des parents directs de l’enfant, alors que la loi ne demande que celui du responsable de l’enfant. Ce faisant, elles empêchent l’inscription des enfants confiés à un tiers, membre de la famille ou non, pratique très répandue dans toutes les communautés de Guyane justement souvent pour rapprocher les enfants des écoles. Cette demande de justificatif de domicile des parents n’écarte pas seulement les enfants confiés à un tiers, mais aussi ceux qui vivent dans des bidonvilles, autre situation malheureusement existante en Guyane, où l’on n’a pas toujours des factures d’eau ou d’électricité à présenter.

La défenseure des enfants Claire Brisset dressait un constat accablant de la situation des enfants en Guyane. Elle déclarait lors de son séjour : « ça me fait beaucoup penser à ce que j’ai vu quand je travaillais à l’UNICEF, dans les pays d’Afrique (...). Je voudrais que tout soit analysé en terme de droits. Ici, deux droits au moins sont bafoués, le droit à la santé et celui à l’éducation. Ces enfants doivent aller à l’école, point à la ligne ».

Sud éducation Guyane