Enseignement en milieu socialement défavorisé : terrain de lutte et enjeu idéologique

 décembre 2000
mis à jour samedi 12 novembre 2005

Quelle est la situation ?

Durant cet hiver 1999-2000, les failles du système scolaire dans les quartiers en difficultés sont apparues un peu plus au grand jour : ici et là, en France, des enseignants, soutenus par d’autres personnels, par des parents et par des élèves, ont arrêté le travail pour dire leur ras-le-bol des incivilités, de la violence [1] et d’une situation de classe où on passe plus de temps à essayer de régler les incidents qu’à enseigner et apprendre.

Il faut poser tout de suite (et on y reviendra ci-après) que cette agitation des élèves est due essentiellement à la situation sociale et matérielle qui leur est faite (et il faut ajouter que l’école, dans ses contenus et dans ses modalités, est le plus souvent en phase avec cette domination sociale)

A Beauvais, à Roubaix, dans le Rhône, dans le Gard, dans L’Hérault, en Seine Saint-Denis, les grèves ont été quasi-totales, actives, parfois très longues.

Alors, pourquoi cette détermination ? Pourquoi les verrous habituels (comme le souci du renom de l’École Publique, comme le danger de récupération par l’extrême droite, ou comme les pressions de l’administration pour cacher la situation et étouffer les affaires) ont-ils sauté ?

En fait, depuis 3 ou 4 ans (les universitaires qui travaillent sur ce thème en font foi) le niveau de l’agitation, des incivilités, qui règne dans les établissements des quartiers en difficulté s’est encore accru. De fait, on en est à un niveau tout à fait insupportable entre élèves, d’abord, et, aussi, bien sûr, entre élèves et personnels.

C’est un climat où l’on ne se sent plus ni respecté, ni vraiment en sécurité. C’est une situation de souffrance réelle pour beaucoup d’élèves et beaucoup de membres du personnel, souffrance dont l’intensité varie suivant la difficulté objective et suivant la capacité de résistance de chacun.

Souffrance d’autant plus difficile à vivre qu’elle est méconnue, voire niée, et qu’à partir de là, chacun est vu (et se voit plus ou moins) comme responsable de la situation : c’est parce qu’il ne sait pas se défendre (version pour les élèves), c’est parce qu’il ne sait pas s’y prendre (version pour les adultes) .

Et il y a aussi, pour les personnels, une pénibilité moins apparente mais qui use à terme : le métier leur apporte très peu de satisfaction, très peu d’occasion de constater une efficacité (peu d’efficacité personnelle dans l’exercice de leur métier, et très peu d’efficacité de l’école en général).

Quelle position prendre ?

Sud Éducation déclare que c’est l’une de ses priorités que d’être aux côtés de ceux, parmi les personnels de l’Éducation Nationale, qui sont aux postes de travail les plus difficiles, et que la lutte pour la réduction de la pénibilité de ces tâches est pour lui une nécessité incontournable.

Il déclare que le rôle de l’école est d’enseigner et d’éduquer et certainement pas de contenir, plus ou moins bien, une jeunesse en révolte : l’école doit refuser d’être utilisée comme instrument de pacification sociale.

Il déclare aussi que les enfants et les jeunes des familles populaires ont droit, comme les autres, à un enseignement de qualité. Il se déclare révolté par la situation scolaire, qui de fait s’installe, pour les élèves de cette origine sociale (voir annexe 1).

SUD Éducation est dans la lutte aux côtés des sans travail, aux côtés des sans logement, aux côtés des sans papiers, il luttera aussi pour les "sans droit effectif d’accès aux savoirs" ... qui, d’ailleurs, sont souvent les enfants des précédents.

SUD Éducation est conscient que, sur ce terrain de l’enseignement dans les quartiers en difficultés, un combat idéologique est engagé, combat dont l’enjeu est l’acceptation ou le refus de l’école à deux vitesses (et que ce combat fait évidemment partie du combat contre la société à deux vitesses).

Ce combat idéologique se déroule aussi à l’intérieur de l’Éducation Nationale. En particulier, SUD Éducation est conscient que nombre de collègues, enseignants et autres personnels, désemparés face à la situation insupportable où ils sont placés, glissent sur des positions autoritaristes et des discours de rejet et d’exclusion, des discours ethnicisants aussi [2]. SUD Éducation est conscient qu’il s’agit là d’un versant du glissement de la société vers une conception selon laquelle il y aurait une fraction de la population qui serait différente et dangereuse et qu’il faudrait surveiller, encadrer, punir, pour qu’elle se tienne tranquille. SUD Éducation est conscient que ce glissement est produit par les mêmes forces que celles qui poussent à toujours plus de libéralisme économique.

SUD Éducation estime que, pour endiguer ce glissement idéologique de certains collègues, il y a lieu de faire apparaître quelles sont les causes réelles de cette quasi-révolte des jeunes (rejet dans la misère, racisme, etc..) et, aussi, de construire et d’énoncer des perspectives à court et à moyen terme - les perspectives à long terme étant dans une transformation radicale du système social et politique - Il s’agit de parler à gauche sur ce thème des jeunes des banlieues et de leurs familles.

Parler à gauche sur ce thème serait, par exemple :

- montrer que les discours ethnicisants sont ineptes.

- expliquer inlassablement que les punitions, les exclusions, ne sont que des réponses à très court terme, et qu’elles sont injustes. Elles sont injustes parce qu’elles frappent, le plus souvent, des enfants, des jeunes à qui ni la vie ni la société n’ont fait de cadeau. Expliquer que ce qu’il nous faut, ce sont les moyens de faire autrement que de réprimer, que ce qu’il nous faut c’est le temps d’entendre les problèmes des élèves, et les moyens de prendre en compte ces problèmes. Expliquer que ce qu’il nous faut ce sont les moyens et le temps de mettre en oeuvre une pédagogie et diverses actions qui feraient que les élèves adhèreraient à ce qui se fait à l’école.

- expliquer les difficultés matérielles auxquelles sont confrontées les familles et les élèves. Expliquer que les parents n’ont pas démissionné, mais qu’ils ont été "licenciés de la vie" (selon l’expression d’Adil Jazouli) .

- expliquer que les causes de ces comportements de quasi-révolte des jeunes résident aussi dans le rejet et la violence que subit une partie de la population de la part d’une société qui produit de la pauvreté (et beaucoup de richesses !) qui repousse les pauvres dans certains quartiers dégradés (par divers mécanismes dont le montant des loyers tout simplement, ou les politiques de peuplement des H.L.M.) et qui, de surcroît, véhicule et promeut une idéologie selon laquelle chacun aurait sa chance, et chacun serait donc responsable de sa réussite ou de son échec. Une société qui affiche que si vous ne réussissez pas c’est de votre faute, et qui, en même temps pose de fait beaucoup plus de barrières à l’accès à l’emploi à ceux dont le C.V. porte une adresse située dans un quartier défavorisé et/ou un nom à consonance maghrébine. Ou, version scolaire des choses, un système qui affiche que chacun aurait sa chance à l’école et serait donc responsable de son échec, (quand il y a échec) et qui, en même temps n’accorde pas réellement aux enfants des milieux populaires les possibilités de réussir (Bourdieu et Passeron, et bien d’autres, ont, depuis longtemps montré ce qu’il en est du rôle des barrières culturelles. Il y a aussi les barrières matérielles, les conditions de vie, et il y a, tout simplement, que l’on ne peut pas apprendre dans une classe ou dans un établissement scolaire qui ne tourne plus). Une grande partie des causes des comportements violents ou "incivils" des jeunes des quartiers défavorisés réside dans le rejet dont ils sont l’objet, rejet dans des zones de pauvreté. Ces comportements ont lieu dans les quartiers, mais aussi dans les établissements scolaires et dans les classes.

- expliquer que ceux des élèves qui font régner la loi du plus fort (élèves qui sont plus ou moins nombreux selon les circonstances) ceux qui sont dans les bandes avec caïd et qui ont assez de poids dans la classe pour empêcher quiconque parmi les élèves de participer ou de faire preuve de bonne volonté, expliquer que ceux-là sont pris dans des dynamiques et des phénomènes de groupe qui les dépassent et sont avant tout, et eux-aussi, des victimes d’un fonctionnement social (où, d’ailleurs, c’est effectivement la loi du plus fort qui a cours). Expliquer que les réponses à ces situations extrêmes (qui sont loin d’être exceptionnelles) sont bien plus dans un autre fonctionnement de la classe, de l’établissement et de la société en général, que dans la sanction et la mise à l’écart.

Enfin, le combat se situe aussi, et peut-être principalement, sur le terrain de l’opinion publique. Le rôle de S.U.D éducation doit donc être de faire savoir quelle est la situation réelle, et il doit être surtout, d’en faire apparaître les causes aux yeux de l’opinion. Ainsi, parler des problèmes de l’enseignement dans les quartiers en difficulté, ce sera porter en pleine lumière l’un des effets les plus négatifs du libéralisme économique.

Que faire dans l’immédiat

- participer aux luttes, sur ce thème, et, au cours de ces luttes, combattre les conceptions autoritaristes et les perspectives d’exclusion qui émergeront probablement à un moment ou à un autre.

- collecter les informations qui permettront de faire état de l’inefficacité de la politique répressive et des impasses où elle mène.

- expliquer aux parents d’élèves des quartiers en difficulté quel est l’état de l’école que leurs enfants fréquentent, en associant bien cela à des perspectives de lutte.

- collecter des informations sur l’état de dégradation de l’ambiance des établissements et les diffuser en préservant l’anonymat des personnes et des établissements

- soutenir les collègues mis en cause par la hiérarchie - hiérarchie qui, placée face à une situation qui lui échappe de plus en plus, a tendance à rendre les acteurs de terrain responsables du dérapage.

- faire état de la vérité sur les moyens mis par l’administration au titre des politiques en faveur de l’enseignement dans les quartiers en difficulté, en comparaison avec ce qui est mis ailleurs.

- faire état de la vérité sur les établissements et les expériences exposées en exemple par la hiérarchie toujours prête à prétendre qu’on peut faire beaucoup avec peu de moyens : c’est-à-dire lutter contre l’effet vitrine.

- dénoncer ces "actions" à vocation moralisatrice, qui ont comme présupposé que les enfants, les jeunes des quartiers en difficulté sont tous prêts à se conduire en voyous : par exemple, celles où on emmène les élèves rencontrer des personnes d’une société de transport public qui leur expliquent qu’il ne faut pas taguer les sièges ni insulter le chauffeur, ou celles où les îlotiers viennent en classe "présenter leur métier". Ces actions stigmatisent les jeunes. Et, par ailleurs, elles instillent l’idée selon laquelle enseignants, policiers, chauffeurs de bus et bien d’autres, auraient à se tenir les coudes face à la jeunesse en révolte, alors que la démarche qu’il faudrait initier serait qu’enseignants, policiers chauffeurs de bus et tous les autres se posent la question des raisons de cette révolte.

- faire connaître les expériences de mise en place d’une autre façon de faire l’école, les expériences de construction d’une école populaire.

- rechercher l’apport de "scientifiques" (sociologues, historiens, psychologues etc...) qui expriment une pensée critique.

- contacter les SUD qui syndiquent des personnes qui travaillent en banlieue (SUD-CRC, les SUD des transports publics, SUD-PTT, etc..) et proposer une réflexion puis des actions communes.

- faire état de ces cas de collègues qui "craquent" nerveusement, qui sont en arrêt de maladie pour des années parfois, quand ce n’est pas plus grave . Bien sûr, les problèmes rencontrés au travail s’entremêlent toujours avec des difficultés dues à l’histoire personnelle de chacun. Mais, d’une part, qui n’a pas de difficulté due à son histoire personnelle ? Mais, surtout, beaucoup de ces collègues n’en seraient pas là s’ils n’avaient pas eu à subir des situations professionnelles très difficiles.

- aider à élaborer et porter les revendications spécifiques des personnels de l’enseignement aux élèves des populations défavorisées (voir, en annexe 2, les problèmes que cela pose).

Ces revendications supposent la mise en place de moyens importants (le problème à résoudre étant très lourd). Il ne peut donc s’agir de moyens qui seraient pris ailleurs. Ces revendications pourraient être :

- réduction des effectifs par classe et de la taille des établissements.
- les moyens nécessaires en matériel et en formation pour la mise en oeuvre de la meilleure pédagogie possible
- et , surtout, du temps pour les enseignants, afin qu’ils puissent mener, avec une ampleur suffisante pour qu’on puisse en voir des effets durables, toutes ces actions qui améliorent l’ambiance des établissements et/ou qui permettent aux élèves de mieux réussir dans les apprentissages. Ces actions qui aideraient à (re)créer un climat tel qu’il pourrait y avoir rencontre entre des élèves et des enseignants, entre des élèves et des savoirs. Ces actions sont, par exemple, des sorties éducatives, du soutien, du rattrapage scolaire, une pédagogie plus active, l’instauration de plus de démocratie dans la classe et dans l’établissement scolaire etc...


Annexe 1 :

D’une part, une grande partie du temps d’apprentissage, du temps de classe, est perdue à régler des problèmes de discipline. D’autre part, les besoins des élèves, d’être respectés, et de se sentir en sécurité (besoins élémentaires quand il s’agit d’apprendre, comme en tout autre circonstance) ne sont pas satisfaits car les personnels n’ont pas les moyens d’empêcher que ce soit la loi du plus fort qui règne dans les établissements.

Annexe 2

Avancer des revendications, sur ce sujet de l’enseignement dans les quartiers en difficulté, pose plusieurs problèmes , et ne pas en avancer en pose d’autres.

Si on émet des revendications :

- elles semblent toujours très insuffisantes par rapport aux problèmes à résoudre ...... et, en même temps, exorbitantes par rapport à ce que ce système social semble prêt à accorder.

- on accrédite l’idée que ce problème de l’enseignement en banlieue (et, au-delà, le problème des banlieues lui-même) pourrait trouver une solution à travers quelques aménagements du système social dans lequel nous sommes, alors qu’en réalité, c’est une caractéristique fondamentale de ce système que de produire de la pauvreté, de la relégation et donc de produire ce problème des banlieues. Résoudre en profondeur le problème de l’enseignement en banlieue, serait résoudre le problème des banlieues, et donc les problèmes de la pauvreté et de la relégation, et ce serait changer de système social.

Si on n’émet pas de revendication :

- on ne tente rien qui vise à améliorer la situation, sur le terrain de l’école. Or, il y a de la souffrance tout à fait réelle, tout à fait présente, chez les élèves et chez les personnels.

- on s’interdit de dresser ces perspectives, simplement humanistes, qui permettent d’indiquer aux parents, aux élèves, aux personnels, dans quelle direction ils pourraient lutter. C’est laisser le désespoir s’installer et c’est laisser la place aux dérives autoritaristes et sécuritaires.

S.U.D. éducation fait le choix d’énoncer des revendications (ou de soutenir éventuellement celles des établissements en lutte) car il considère que, pour que la mobilisation ait lieu, il faut des revendications à court et moyen terme et S.U.D. éducation travaillera à ce que ces revendications s’articulent avec une vision des changements de fond.


[1Remarque 1 : incivilités et violence sont deux notions qu’il est utile de différencier. La vraie violence (violence physique grave, agression sexuelle, vol avec agression, etc.) est loin d’être monnaie courante. Par contre, dans certains établissements, les incivilités (bousculades, injures, insolences, "petits" vols, etc.) sont omniprésentes et ce sont elles qui font que l’enseignement n’a plus lieu, et qui "usent" les enseignants.
Introduire le terme "incivilités" permet de décrire la situation : si on ne dispose que du terme "violence", on ne peut dire ce qui se passe car une même situation peut être qualifiée de violente ou non suivant ce que l’on met derrière ce mot.

[2Remarque 2 : ce que l’on entend ici par discours ethnicisant est un discours expliquant le manque de réussite scolaire ou tel comportement répréhensible, par l’origine ethnique (explications reposant, très souvent, sur des visions fausses de ce que sont les cultures d’origine des élèves et surtout, de ce qu’il reste de ces cultures chez ceux qui sont de la deuxième ou de la troisième génération)

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