Entretien avec Philippe Davezies

enseignant-chercheur en médecine et santé du travail à l’université Claude-Bernard Lyon I
samedi 19 mars 2011

En quoi l’évolution de l’organisation du travail peut-elle être à l’origine de la montée de la souffrance psychique ?

L’augmentation de la souffrance psychique est directement liée à l’intensification du travail. Pour un manager, intensifier le travail suppose de faire la même chose plus vite. Mais en réalité, un tel processus d’intensification entraîne une dégradation du travail en termes de qualité de l’activité, mais aussi de qualité du bien ou du service produit. Confrontés à un manque de temps, les salariés resserrent leur activité sur les dimensions centrales et abandonnent un certain nombre d’objectifs, considérés comme secondaires. La souffrance au travail est toujours liée à un conflit entre la volonté de bien faire son travail, en accord avec certaines règles implicites de la profession, et une pression qui les pousse à négliger ces règles pour augmenter leur rentabilité.

Du point de vue du management, être rentable aujourd’hui consiste à produire un service le plus standardisé possible. A contrario, travailler convenablement consiste à fournir le service le plus adapté aux particularités de la demande. Les deux sont totalement contradictoires : sur le terrain, les agents sont pris en tenaille entre un discours de rentabilité et une exigence de qualité. Les gens qui ne sont pas en parfaite possession de leurs moyens n’auront pas le courage de poser sur la table leurs difficultés, de peur d’être repris en main par la hiérarchie. Ils vont dissimuler leurs faiblesses, s’isoler, tenter de travailler plus pour tenir le coup et finir par craquer au bout d’un moment, parfois en allant jusqu’au suicide.

La souffrance au travail est toujours liée à un conflit entre la volonté de bien faire son travail, en accord avec certaines règles implicites de la profession, et une pression qui les pousse à négliger ces règles pour augmenter leur rentabilité.

Les entreprises confrontées au suicide d’un de leurs salariés tendent à occulter la part du travail dans les motivations d’un tel drame. Quelle est la part des motifs d’ordre personnel et professionnel ?

On ne peut pas généraliser. Certes, il y a une augmentation des manifestations dépressives liées aux conditions de travail, et cela peut effectivement conduire au suicide. Mais la part du privé et celle du professionnel sont toujours fortement imbriquées. On peut argumenter à perte de vue dans un sens comme dans l’autre. Au final, c’est au juge de trancher, au cas par cas.

Ceci dit, quand les gens ne sont pas mis en position d’échec par le management, quand leur vie professionnelle fonctionne bien, le travail les protège contre leurs problèmes familiaux. Ainsi, en cas de suicide, on peut au moins dire que le travail n’a pas rempli sa fonction d’opérateur de santé.

Mais la vraie question consiste à s’interroger sur le ressenti des salariés qui restent. Si des salariés évoquent l’idée qu’un suicide est lié au travail, il faut y accorder une attention particulière. C’est un signal.

Qu’est-ce qui, dans le milieu en question, est un facteur de souffrance tel que les gens pensent que cela pourrait expliquer un suicide ?

C’est la question essentielle sur laquelle il faut travailler avec les vivants. Il faut donc que les salariés affirment leur point de vue propre sur ces questions. Mais ce qui pose problème, c’est que le personnel est complètement atomisé. Individuellement, les salariés sont incapables de porter ces questions devant le management. Mais si personne ne relaie leur point de vue devant la direction, il n’y a pas d’issue. Il est nécessaire de réamorcer une démarche collective. Aux syndicats d’inventer des formes d’action qui permettent de construire un minimum de point de vue commun, afin de soulever ces problèmes et d’opposer ces contradictions aux exigences du management.

Propos recueillis par Laurent Jeanneau, Alternatives Économiques, 17 juin 2008

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