Et l’école vous apprendra l’entreprise !

Rapport Thélot et Contitution européenne
lundi 13 décembre 2004
mis à jour vendredi 11 février 2005

Le « grand débat » n’a été que le paravent du rapport Thélot, qui n’est lui-même que le calque des directives de l’OCDE. Il est à mettre en perspective avec la Constitution européenne que l’on nous prépare, notament en matière d’harmonisation des politiques éducatives des pays de la communauté.

L’introduction du rapport mentionne d’ailleurs ouvertement l’intention d’œuvrer à « l’harmonisation, fondée sur des préoccupations communes, des politiques éducatives nationales » et à « la mise en place par le système éducatif des conditions favorisant l’intégration des citoyens français dans l’espace politique européen et facilitant
la mobilité professionnelle dans
l’espace économique européen » (p.21). Elle reprend aussi textuellement les recommandations de
la réunion de Lisbonne en mars 2000 : parvenir à une croissance économique durable « accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale ». Il n’est pas question, là, de qualité d’enseignement (p.22).

L’école est donc placée ouvertement au service de la production

« Le système éducatif doit préparer les élèves à se mouvoir dans l’espace politique et économique européen » (p 22). Les compétences de base que l’école devra dispenser sont donc déterminées par des impératifs économiques et répondent aux injonctions de l’OCDE : savoir manipuler un ordinateur, maîtriser « l’anglais de communication international » sont des conditions nécessaires à la mobilité des futurs citoyens. Le fameux socle des indispensables (SCI) y pourvoira, c’est le nouveau minimum du smicard des entreprises de l’Europe néolibérale, l’indispensable à la mobilité forcée à travers l’espace de la Communauté ! La délocalisation se fera tout de même, mais dans l’Europe du moins-disant social ! Un (sous) diplômé français nouvelle version déplacé en Hongrie, ça touche combien en-dessous du SMIC ?

Ce rapport se plie à un autre dogme libéral : il s’agit de casser le service public d’éducation en mettant en concurrence les établissements privés avec ceux de l’Éducation nationale. Un des moyens pour y parvenir est énoncé au chapitre 3 : pour aider les élèves à construire un projet d’orientation, il faudra leur présenter systématiquement et sur le même plan les formations des établissements privés et publics.

Le rapport Thélot ne constitue donc pas une nouveauté. Il s’inscrit dans la continuité des réformes en cours : Lycée des Métiers, plate-forme technique à la merci du MEDEF, VAE (Validation des acquis de l’expérience), formation tout au long de la vie. Il consacre et renforce le pouvoir de l’entreprise dans l’école, qui intervient à plusieurs niveaux :
- dans la définition des voies et des séries de formation (p.133).
- sur le contenu des diplômes et leur répartition géographique.
- dans l’orientation des élèves dès le collège : l’entreprise est appelée à y jouer un rôle central par les options de découverte de l’entreprise (chap. 3).
- dans le formatage des individus au travers de la formation comportementale : civilité ou docilité
(p.34 et 35 : éduquer à vivre ensemble). Les contraintes mentales de l’entreprise (employabilité, adaptabilité, flexibilité) doivent être intériorisées dès la classe de 5e ; on doit aider les élèves à élaborer un « projet éclairé » en leur dispensant une « éducation au choix » qui ne vise qu’à les adapter aux besoins de l’économie (chap. 3).
- l’école doit se conformer au principe de réalité, « le bac pour tous est un leurre, il faut pourvoir au remplacement des milliers de non diplômés qui partent à la retraite » (introduction, p 23).

Le but de l’école est donc purement utilitaire

- il est nécessaire de posséder un minimum de compétences pour s’adapter aux besoins du marché, dont on affirme par ailleurs qu’ils ne sont pas prévisibles à long terme, c’est la « gestion de l’incertitude » (p.23) ! La future main-d’œuvre devra au minimum savoir pianoter sur un clavier d’ordinateur et baragouiner un anglais de communication.
- Les répétitions incessantes de la nécessité de développer les formations, et l’achat de matériel et didacticiels informatiques, ne sont pas non plus anodines. Elles s’inscrivent une fois de plus dans la logique euro-libérale que ratifierait le traité constitutionnel en son article II-217 : « l’action de l’Union aura comme objectif [...] de favoriser le développement de l’enseignement à distance ».
Il faut comprendre que l’enseignement à distance avec le développement des nouvelles technologies et d’Internet représente un commerce potentiel de milliers de millions de dollars. Ce secteur est en train de s’ouvrir aux multinationales avec l’aval des universités, surtout nord-américaines, et pas seulement dans l’enseignement supérieur, mais aussi bien dans le primaire et le secondaire. Ce n’est donc pas un hasard si le projet de constitution européenne comporte une référence spécifique à ce futur commerce, également explicitement présente dans le rapport Thélot. L’encouragement de l’enseignement à distance signifie en effet vente de matériel informatique et de didacticiels, contrats onéreux avec les Ministères ou mieux avec les établissements scolaires au cas par cas, et, à terme, des cours à distance sur Internet contrôlés par des firmes privées et dont l’accès sera payant. Des professeurs en ligne, des études intégralement payantes, un système foncièrement inégalitaire. Le projet de Constitution insiste également sur la nécessité de développer et de réglementer la formation professionnelle afin de « faciliter l’adaptation aux mutations industrielles », notamment par la... « reconversion professionnelle ».

Ainsi, l’article III - 283 programme [1] une formation professionnelle soumise aux exigences de flexibilité du travail dans une économie globalisée. Compétitivité et productivité seront utilisées pour déguiser des relations de travail de plus en plus précaires. Les termes employés comme « reconversion » ou « réinsertion » (double répétition d’un même concept) cachent entre les lignes l’objectif de faire du futur travailleur quelqu’un d’efficace, rentable, flexible, mobile et surtout totalement soumis. Dans le rapport, traduisez par : « savoir être », « formation tout au long de la vie ».

Ce qui est encore plus flagrant si on le relie à l’article II-217 sur l’encouragement de l’enseignement à distance : cette formation permanente pourrait avoir lieu, pour le travailleur, à son domicile et en dehors du temps de travail, elle aurait pour conséquence, également, une mise en concurrence des travailleurs dans l’assimilation de ces formations et des inégalités d’accès à celles-ci dans la mesure où il faudra toujours courir après les évolutions technologiques (achat de matériels et de logiciels informatiques vite obsolètes). Ce que préfigure le partenariat entre le Ministère, Microsoft et des établissements bancaires pour une opération « un portable pour le prix d’un café par jour » qui incite les étudiants à s’habituer à s’endetter sans que le coût final de l’ordinateur soit moindre. Décidément, un rapport Thélot très européen à défaut d’être cosmopolite !


[1Article III - 283 du projet de Constitution stipule : « L’Union développera une politique de formation professionnelle qui appuie et complète les actions des états membres en respectant totalement leur responsabilité quant au contenu et à l’organisation de cette formation. L’action de l’Union aura comme objectif :
a / de faciliter l’adaptation aux transformations industrielles, par le biais en particulier de la formation et de la reconversion professionnelle.
b / d’améliorer la formation professionnelle initiale et permanente pour faciliter l’insertion et la réinsertion professionnelle dans le marché du travail [...]
d / de stimuler la coopération dans le domaine de la formation entre les centres d’enseignement ou de formation professionnelle et les entreprises. »

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