Et voilà pourquoi votre fille est muette !

jeudi 12 mars 2009

« Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. »
(Sganarelle « médecin », dans Le Médecin malgré lui, II, 4)

Acte I - Auscultation

Un système qui a connu une croissance importante à partir des années soixante : 309000 étudiants en 1960, 1175000 en 1980, 1945000 en 1992, mais qui évolue peu depuis dix ans : 2167000 étudiants en 1996-1997, 2228000 en 2008-2009 [1]. Les effectifs de l’université proprement dite suivent une courbe comparable, passant de 214000 en 1960 à 1469000 en 1996, mais décroissent légèrement depuis cette date (1363000 en 2008-2009).

Un système socialement clivé : le taux d’accès à l’enseignement supérieur d’un enfant d’ouvrier qualifié est en 2006 de 43%, celui d’un enfant de cadre supérieur de 81%. D’autre part, c’est un système socialement différencié : d’un côté, pour une « élite » fabriquée par une sélection à la fois scolaire et sociale, les classes préparatoires et les Grandes Écoles, représentant environ 8% des étudiants ; de l’autre, d’une part le post-bac court (STS et IUT), avec 25% des étudiants, de l’autre, avec près de 60% des étudiants (1285000 en 2006-2007), l’université, accessible à tous les bacheliers sans barrage autre que celui de l’argent.

Un service public. Il est erroné de dire que l’université coûte cher : comparativement aux autres pays, la France dépense peu pour son université. La dépense sociale pour un étudiant en université est près de deux fois moindre que pour un étudiant des classes préparatoires (7710€ contre 14250). L’encadrement place la France loin derrière plusieurs pays comparables : en 2005, 17,3 étudiants par enseignant, contre 15,7 aux États-Unis, 12,2 en Allemagne, 11 au Japon, 10,6 en Espagne.

Mais l’université n’est pas rentable, et, comme tous les services publics, par définition, elle échappe au système marchand. Le pouvoir libéral va donc s’appliquer à modifier ces deux données par des réformes de politique intérieure et des réformes structurelles dans un cadre européen.

Acte II - Premières tentatives de rentabilisation : primum purgare 

D’un côté, le pouvoir s’efforce, comme pour les autres services publics, de réduire la dépense publique dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR). Dès 2003, le gouvernement annonçait le gel des postes dans les universités et une suppression de 550 postes de chercheurs pour la rentrée suivante ; la mobilisation l’obligera à faire marche arrière temporairement. Cette année, c’est la suppression de 1000 postes dans l’ESR qui est programmée.

Dans le même temps, l’augmentation des droits d’inscription universitaires, la réduction des budgets de nombre d’universités, l’externalisation de services (entretien, …) permettent de transférer sur les étudiants ou les collectivités des charges de financement.

Enfin, la privatisation d’une part importante des financements joue le même rôle, et prépare le changement de statut de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nicolas Sarkozy, le 22 janvier 2009 : « Il n’y a qu’en France qu’on arrive à faire croire que recherche privée et recherche publique s’opposent, alors que c’est dans les pays où les financements privés de la recherche sont les plus importants que les prix Nobel sont les plus nombreux et la recherche fondamentale la plus féconde. ». En contrepartie, « Les entreprises grandes et petites doivent puiser dans le vivier formidable de la recherche publique, en lui confiant des contrats, en nouant des partenariats, en embauchant ses chercheurs. »

Mais le pouvoir libéral aller plus loin et modifier structurellement le fonctionnement de l’ESR.

Acte III - Et voilà pourquoi votre université est malade.

Pour faire passer l’université aux mains des marchands, il faut d’abord convaincre que ce changement est nécessaire, et pour cela persuader qu’elle va mal.

C’est ce à quoi s’emploient depuis longtemps la droite et les lobbys libéraux. « L’université française se trouve dans une crise grave » , « L’université française est malade » : articles, livres abondent sur le même thème. Sarkozy, le 22 janvier 2009, caractérise l’université française comme « un système d’universités faibles, pilotées par une administration centrale tatillonne ».

Ce sera aussi la fonction notamment du recours récurrent au « classement de Shanghaï ». Celui-ci, un indice imaginé en 2003 par deux chercheurs chinois, et renseigné à partir d’Internet de l’aveu même de ses promoteurs, ne s’applique qu’à la recherche, et exclut donc d’emblée l’enseignement, soit 50% de l’activité des enseignants-chercheurs français. Il classe universités et grandes écoles suivant 5 indicateurs, au premier rang desquels vient, pour 30% du total, l’attribution de Prix Nobel à leurs chercheurs ou à leurs anciens élèves, ce qui exclut les Sciences Humaines et Sociales, pour lesquelles il n’existe pas de Prix Nobel. Vient ensuite le nombre d’articles publiés dans les revues anglaise Nature et américaine Science (20%) et indexés dans les bases anglo-saxonnes (20%), enfin le nombre de chercheurs cités (20%) et les « performances académiques » (10%).

Peu importe dès lors que ce recours aux Nobel et cette anglophilie défavorisent manifestement les Français (ou aussi les Allemands), peu importe que les critères soient très contestables (ce qui a paradoxalement conduit les USA à les ignorer alors qu’ils y trustent les premières places) et que d’autres (celui du Times Higher Education - QS World University Rankings ou celui de l’École des Mines de Paris par exemple) donnent un tout autre classement : les critères de Shanghaï font que seules deux universités françaises figurent dans les 100 premières et que la première, Paris VI, n’apparaît qu’à la 42e place, et permettent à Sarkozy de justifier sa réforme.

Médecin

Acte IV - Les « remèdes » européens : LMD, LRU, autonomie, Pécresse…

Les « remèdes » européens vont dans deux directions : l’autonomisation du supérieur et, à l’intérieur de celui-ci, de chaque université, et la volonté de favoriser la « R&D », Recherche et Développement, et l’innovation, c’est-à-dire une recherche appliquée développée en partenariat avec les entreprises, au détriment souvent de la recherche fondamentale.

L’autonomie des universités entraîne aussi une différenciation profonde entre les universités « d’élite » qui sauront trouver des partenariats privés et bénéficient déjà du « plan Campus », et les autres, condamnées à survivre sans moyens suffisants et sans attractivité. Cela recoupe aussi le clivage entre universités à vocation commerciale ou technologique de pointe et, par exemple, universités centrées sur les Sciences Humaines et Sociales, ou les Lettres, dont on sait le peu de cas que fait le Président de la République… C’est l’université concurrentielle et à plusieurs vitesses qui devient la règle.

L’harmonisation européenne -et donc libérale- de l’enseignement supérieur se concrétise par le lancement en 1999 par les ministres de l’éducation de 29 pays du « Processus de Bologne », qui préconise un système de reconnaissance européen des diplômes, un cursus en trois cycles (LMD, licence, master, doctorat), un système de crédits transférables (ECTS), la promotion de la mobilité tant des étudiants que des personnels, le développement d’instruments européens d’évaluation fondés sur une conception managériale.

En France, ce sera, malgré la résistance des personnels et des étudiants, l’adoption du système LMD en 2004, puis la loi LRU du 10 août 2007 qui définit et instaure l’autonomie des universités. Le reste en découle, sous forme de décrets : nouvelle « gouvernance », plus hiérarchique, des universités ; éclatement du CNRS ; changement de statut des enseignants-chercheurs et « modulation » (flexibilité) de leurs services à la discrétion des présidents d’université ; précarisation des doctorants ; « mastérisation » des futurs enseignants des premier et second degrés, prélude à la contractualisation des emplois…

L’autonomisation du supérieur rend nécessaire pour le pouvoir un autre bouleversement fondamental, qui intervient en 2007 avec la séparation du système éducatif en deux ministères distincts : le scolaire au ministère de l’Éducation Nationale (MEN), le supérieur au ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (MESR). Jusqu’ici, à deux courtes exceptions près (Saunier-Seité de 1978 à 1981 et Fillon de 1993 à 1995), le Supérieur et la Recherche étaient rattachés au ministère de l’Education Nationale. Aujourd’hui, et sans qu’on puisse alléguer des équilibres politiques à respecter, Darcos et Pécresse dirigent des ministères bien distincts, avec une conséquence majeure sur la formation des enseignants des premier et second degrés : le ministère chargé de leur éventuelle formation, via les universités (auxquelles sont rattachés désormais les IUFM, qui ne relèvent donc plus de l’Education Nationale) n’est pas le même que celui qui les recrutera.

Acte V - Celui qu’il nous faut écrire ensemble !

Les luttes menées depuis trois mois ont porté surtout sur les deux attaques les plus nettes du moment et demandé le retrait des projets de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs et la formation des enseignants des premier et second degrés (« mastérisation »).

Ce qu’il reste à faire, c’est d’une part remettre en question la loi LRU elle-même, en ce qu’elle commande toutes les mesures actuelles : tant qu’elle existera, un simple décret suffira à modifier les règles du jeu.

C’est aussi d’autre part développer le lien dans les luttes entre les différents niveaux du système éducatif : qu’ils appartiennent au supérieur, au secondaire -général, technologique ou professionnel- ou au primaire, tous les personnels, chercheurs, enseignants-chercheurs, enseignants, Biatoss, Ita, ont, avec les étudiants et lycéens, les mêmes intérêts à défendre, contre la même politique.

De notre capacité à lutter ensemble dépend le dénouement de cette sinistre comédie.

Sud éducation Puy-de-Dôme


[1Source : publications du MEN

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