Etat d’urgence : De l’autre côté du miroir

vendredi 20 janvier 2006
mis à jour lundi 13 février 2006

Violence physique, violence symbolique

Ce qui s’est passé dans « les banlieues » ces dernières semaines illustre à merveille la nécessité pour tout pouvoir politique de faire accepter comme légitime par tous la violence physique et institutionnelle dont il use : ici tabassages, arrestations arbitraires, comparutions immédiates et procès arbitraires. Cette violence visible s’étend par ailleurs à tous ceux qui prétendent contester l’ordre établi : à la contestation des lycéens, aux actes de désobéissance civile des faucheurs de maïs OGM, aux syndicalistes de la Poste à Bègles-Bordeaux, aux marins de la SNCM, etc.

Mais ce type de violence ne saurait suffire, trop épisodique et temporaire, parce qu’elle porte en elle-même l’aveu d’un échec sur le terrain proprement politique et le risque d’être surpassée par une violence antagoniste. Il faut donc que le pouvoir mette en œuvre d’autres instruments plus symboliques, permanents, et apparemment acceptables : le langage institutionnel de l’institution scolaire, de la radio, des journaux, ou de la télévision. Cette violence symbolique, selon Pierre Bourdieu, s’exerce avec le consentement implicite des dominés, car ceux-ci ne pensent cette domination qu’à travers les catégories de pensée des dominants. La violence symbolique n’est pas simplement un endoctrinement. Elle exerce la fonction d’un maintien de l’ordre, sans que les sujets sur qui elle s’exerce s’en aperçoivent consciemment.

Un exemple : quand l’institution scolaire imposait comme vérité aux petits garçons des colonies, l’idée qu’ils étaient Français, avec des ancêtres Gaulois, il était ensuite moins nécessaire d’employer la force pour les utiliser comme chair à canon sur les champs de bataille. Quand on inscrit actuellement dans les programmes d’histoire le « rôle positif » de la colonisation « mise en valeur des terres, éradication des maladies, développement des voies de communication », on impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres, sur l’esclavage, sur le racisme hérité de ce passé. Il devient d’autant plus aisé de légitimer au présent le mépris et la brutalité envers les étrangers, ce qui revient à escamoter la réalité de la violence qu’on leur fait subir.

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" Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty avec un certain mépris, il signifie ce que je veux qu’il signifie, ni plus ni moins.
La question est de savoir, dit Alice, si vous pouvez faire que les mêmes mots signifient tant de choses différentes.
La question est de savoir, dit Humpty Dumpty, qui est le maître, c’est tout.
"

Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir.

Abus de langage, abus de pouvoir.

Pour parvenir à dominer les esprits, et à faire accepter cette servitude en la dissimulant, l’autorité politique use d’un pouvoir, celui du langage, et d’un mensonge, celui qui consiste à prétendre qu’il ne fait que décrire une réalité et en révéler le sens, alors que ce dernier est tendancieusement construit par la manière dont on s’exprime. Pour légitimer la vue quotidienne des hordes de policiers à l’allure guerrière, il devient nécessaire d’utiliser une débauche de déclarations aussi fracassantes qu’imagées. Ce n’est pas autrement qu’on peut expliquer que la décision extrêmement grave de l’instauration de l’état d’urgence (signe et héritage d’un état de guerre) soit vécue par nombre de citoyens comme allant de soi. Rappelons que Dominique de Villepin annonce le prolongement de l’état d’urgence le jour même où les grands médias signalent « un retour à la normale » de la situation, ce qui aurait tout de même dû heurter le simple bon sens.

Le déferlement de « bons mots », de formules chocs et de métaphores douteuses aux relents racistes auquel on assiste depuis le début de la révolte dans des quartiers populaires qualifiés de « banlieues » n’est pas insignifiant : il est la continuation de la violence par d’autres moyens ; il importe donc de la mettre à jour pour en comprendre l’efficience : on retrouvera ici quelques procédés familiers, connus de tous les démagogues, qui permettent d’obtenir le consentement des dominés à leur soumission.

Le langage binaire pour des perceptions binaires

Il s’agit de simplifier la réalité par des oppositions si sommaires qu’elles contraignent à un choix unique sous peine de passer pour un fou, comme pour des catégories telles que : Le Bien (les forces du bien) / Le Mal (les forces du mal) ; l’Etat démocratique / l’Etat totalitaire ; la liberté du libéralisme / la contrainte étatique ; la modernité / le passéisme, etc.

Nos politologues courtisans, discrets ou non, et notre « catéchisme » républicain ne cessent de nous le répéter : nous ne vivons pas dans un Etat totalitaire, nous votons, donc nous sommes en démocratie. Ceux qui osent penser au-delà coupent les cheveux en quatre. En France, actuellement, règne une loi d’exception datant des soubresauts de la décolonisation algérienne, qui transfère le pouvoir de la justice à la police. Cette loi votée massivement par un parlement aux ordres, prévoit outre un couvre-feu, des assignations à résidence, des interdictions de réu-nions « de nature à troubler l’ordre public », la censure et d’autres mesures liberticides encore et cela ne conduit pas à s’interroger sur ce qui sépare désormais notre démocratie d’un totalitarisme, tant est rentrée dans les têtes l’équivalence naïve selon laquelle l’élection suffirait à garantir la démocratie.

De la même façon, et dans un autre registre, puisque changer, c’est être « moderne » ; prétendre conserver les acquis sociaux conquis par les générations pré-cédentes relève d’un passéisme déplacé, arc-bouté sur des « privilèges » hérités d’un ordre ancien, démonétisé et qui n’a plus cours que dans la tête de syndicalistes plus archaïques que le « mammouth » que prétendait dégraisser un de nos anciens ministres.

La disqualification, le rejet, la pathologisation.

Il s’agit d’employer des mots chargés d’une signification violente mais comme s’ils décrivaient de façon neutre une situation objective. Quand Chevènement traitait des jeunes de « sauvageons », il imposait une image : un sauvage, étymologiquement, c’est celui « qui sort de la forêt », donc pas un humain, mais une bête. Traiter quelqu’un de « sauvageon », c’est donc d’une certaine façon, le rejeter hors de la communauté humaine.

De même, « les quartiers sensibles » (y’a-t-il des quartiers « insensibles » ?) fait imaginer des zones irritables sans autre raison particulière qu’une démangeaison irréfléchie, sans doute due aux « bruits et aux odeurs » environnants. Etre « sensible » ici, c’est ne pas accéder à la raison humaine, mais dépendre seulement d’une réactivité émotive animale.
La « racaille », c’est ce qui gratte, ce qui démange, ce qui pique, ce dont on se débarrasse comme d’un pou, d’une puce, d’une écharde : en l’extirpant, en le désinfectant, au besoin à l’aide de ce puissant nettoyeur qu’est le karcher.

Ajoutons que depuis quelques années, un syndicaliste ne revendique plus, ne conteste plus, il « grogne » comme un chien, un sanglier ou un ours. La « grogne sociale » fait ainsi entendre son grondement, du fond des cavernes bien sur.
Celui que l’on assimile à une bête, il est donc juste de le traiter comme une bête, et ce qui le touche ne saurait nous toucher, nous qui sommes humains. C’est signifier ainsi qu’il est justifié de l’abandonner à son inhumanité, laquelle ne peut être éduquée mais seulement réprimée. En procédant de la sorte, on naturalise ce qui est en réalité historique, et donc social. On peut taire ainsi les causes réelles d’un phénomène (révolte sociale) par des interprétations comme la polygamie ou les mariages blancs et qui reviennent toutes à dénoncer l’étranger comme un fléau survivance d’un passé polythéiste et barbare, ce qui évidemment est beaucoup plus commode que de constater la précarité et l’injustice sociale.

Une autre tactique de disqualification consiste à faire passer pour maladie toute forme d’opposition à l’ordre établi. Il en va ainsi du « malaise social », de la « crise des banlieues » et autres « poussées de fièvre », de la « fébrilité », des « déséquilibres » et autres « états critiques », comportements anti-sociaux qu’un récent rapport de l’Inserm préconise de repérer et médicaliser dès le plus jeune âge.
Décréter l’état d’urgence vise donc soit à dompter des bêtes sauvages, soit à soigner des déviances pathologiques pour rétablir l’intégrité et la santé du « corps » social. On comprend mieux que beaucoup de nos concitoyens, « dressés » depuis déjà quelques années à penser en termes d’hygiène et de sécurité ne s’offusquent pas outre mesure de l’hygiénisme sécuritaire que constituent les lois d’exception.

Le triomphe de l’euphémisme

Enfin, après le diagnostic, et le choix du « traitement » vient le temps de son application. Et là, le gouvernement, aidé de la complaisance médiatique, accumule les euphémismes pour faire passer l’amertume de la potion et faciliter ainsi l’acceptation de l’inacceptable : Viviane Forrester remarque avec raison qu’on baptise « plans sociaux », l’organisation des licenciements et la délocalisation, c’est-à-dire la mise au chômage de milliers de salariés. On ne massacre plus à la guerre, on fait des « frappes chirurgicales ». On n’expulse pas, on « organise le retour » des étrangers. On ne décrète pas un véritable « état d’urgence », mais seulement un « couvre-feu » (comme s’il s’agissait juste d’éteindre les voitures en feu !), en taisant par un premier mensonge toutes les autres mesures dont il est accompagné et en faisant croire que cela ne concerne que quelques communes pendant quelques temps (second mensonge car l’état d’urgence couvre tout le pays pour 90 jours).

Voilà comment, entre autres manipulations, car la liste n’est hélas pas exhaustive, on arrive à installer dans un pays des dispositions extraordinaires, relatives à un état de guerre, à faire croire aux citoyens que c’est juste parce que c’est démocratique (et vice versa), que c’est normal parce que c’est naturel, qu’il s’agit de protéger la société contre des barbares ou des malades, et enfin que cette guerre ne les concerne pas.

Il ne faut pas être dupe de cette propagande et refuser la banalisation de l’état d’urgence : organisons la résistance et dénonçons toutes les intoxications d’un langage jadis réservé à Le Pen et qui gagne du terrain : car il permet d’instaurer dans les faits les « propositions » du Front National, c’est déjà le cas pour onze de celles que ce parti mettait en avant lors des dernières élections.

Sud éducation Puy-de-Dôme