Expulsion d’Israël

jeudi 21 août 2008

9 juillet 2008, nouveau voyage vers les Territoires Occupés de Palestine...

Je ne pense même pas aux formalités douanières lorsque j’arrive vers 14h à l’aéroport Ben Gurion. Le contrôle de mon passeport et l’apposition du visa d’entrée n’ont jamais pris plus de quelques minutes...

Étrangement, alors que je n’ai pas encore mon passeport français à la main, une agente de police m’oriente vers un guichet réservé aux passeports israéliens. À ma remarque « Je ne suis pas israélienne », elle répond « I know, je sais » ! Ah bon, cela se voit donc à ma tête ?

La seconde policière, chargée du contrôle et du visa d’entrée, me pose les questions rituelles : le but de ma visite en Israël, la durée prévue du séjour. Je réponds tout aussi rituellement : tourisme pour plusieurs semaines. Mais ma réponse n’entraîne pas les questions habituelles suivantes : où allez-vous séjourner, connaissez-vous des personnes en Israël, avez-vous une invitation, etc.? Non, cette fois, la réaction du masque blond platine qui me fait face est d’une autre nature : « vous ne venez pas en vacances ici plusieurs fois par an, je ne suis pas stupide ! » Et elle appelle quelqu’un depuis son poste téléphonique, puis me demande de la suivre vers un bureau situé à proximité.

Là, un homme en chemise blanche avec galons, et kippa posée devant lui, se présente comme officier du Ministère de l’Intérieur. Il me repose les mêmes questions, auxquelles je fournis les mêmes réponses : ce que je viens faire en Israël (du tourisme), dans quelles villes je prévois de me rendre (Jérusalem et Bethléem), dans quels hôtels (je donne des noms), qui je connais (personne en particulier)...
Mes réponses laconiques ne le satisfont évidemment pas : il écrit 13 sur un papier et soutient que je suis venue 13 fois en 2005 ! Ce n’est pas pour du tourisme !
Je suis venue plusieurs fois par an, c’est vrai, les visas l’attestent, mais 13 fois, ce n’est tout simplement pas possible. Je travaille en France, et je ne peux voyager que pendant des vacances. Il doit y avoir une erreur dans le décompte des tampons qui figurent sur mon passeport...

« Vous ne nous dites pas la vérité, on ne peut pas vous laisser entrer... » Et il m’envoie dans la salle d’attente, où se trouvent déjà plusieurs personnes d’origine occidentale ou arabe.

J’attends un long moment, que je mets à profit pour prévenir quelques amis de mon probable retard lorsque j’arriverai à Jérusalem. J’allège aussi mon téléphone portable de tout ce qu’il a mémorisé ces derniers temps et je vide complètement la carte-mémoire de mon appareil-photo...

Plus tard, un homme en tenue décontractée, cheveux ras et teint bronzé, vient me chercher et, sur un ton badin, me dit qu’il souhaite me voir répondre à quelques questions... Je le suis dans une alvéole minuscule, où deux jeunes femmes sont tassées derrière un bureau et suivent des écrans d’ordinateurs. Il m’ordonne de m’asseoir en face d’elles, pendant que lui reste debout à côté de moi, appuyé à la cloison.
Lorsque je dis que je voudrais récupérer mes bagages, il me répond qu’ils sont plus en sécurité que lui-même dans cet aéroport...
Les autres, ceux qui m’ont interrogée avant lui, c’étaient la Sécurité d’abord et l’Intérieur ensuite, lui, c’est le Ministère de la Défense et ça n’a rien à voir. On va tout recommencer depuis le début...
« Qui vous paie vos voyages ?
- Moi-même.
- Pas possible, je gagne 2 fois votre salaire, et je ne pourrais pas me le permettre ! »
Et il reprend la thèse des 13 voyages en Israël en une année.

Le ton se fait plus dur : il veut savoir ce que je visite dans le pays, les noms des lieux à Jérusalem, à Bethléem, les hôtels où j’ai mes habitudes, le nom des gens qui m’y accueillent, je dois savoir comment ils s’appellent et ils doivent me connaître familièrement... Il me fait donner une feuille pour que j’écrive...
Je réponds que je ne veux pas donner de noms de personnes...
Il coupe alors net l’interrogatoire et m’ordonne de retourner en salle d’attente, il y a beaucoup de gens, on a tout le temps, ajoute-t-il...

Entre-temps, des jeunes sont arrivés, occidentaux manifestement. D’autres familles arabes, aussi. La salle s’est remplie.
Par téléphone, je lance mes premiers appels à l’aide. Une amie me donne le numéro des urgences du Consulat de France (celui que j’avais était périmé !), et tout de suite, une Consul-adjointe me recontacte pour me dire que, renseignements pris auprès des services de sécurité de l’aéroport, je n’aurai pas de visa d’entrée et je serai expulsée très rapidement. C’est une décision irrévocable ! Elle me conseille de faire appel à la presse française lorsque je serai rentrée à Paris. Je fais valoir que je préférerais me battre d’abord sur place pour obtenir le droit d’entrer... Contacter la presse israélienne alors, cela peut être efficace... En dernier ressort, elle me donne le téléphone d’un avocat.
Des amis palestiniens cherchent de leur côté à obtenir aussi le concours d’un avocat...

Dans la salle d’attente, j’interroge mes voisins occidentaux : ils ont dit qu’ils venaient comme bénévoles donner des cours dans un camp de Réfugiés, par l’intermédiaire de l’UNRWA (Office de l’ONU pour les Réfugiés Palestiniens). Le ballet des interrogatoires continue...

Une policière en chemise blanche et uniforme marine vient à nouveau me chercher et me laisse entendre que, comme je n’ai pas voulu coopérer...
Le 1er officier, celui de l’Intérieur, est toujours à son bureau, sa kippa posée devant lui. Il me dit que je n’ai pas dit la vérité sur mes activités, que j’ai menti, et que pour cette raison, le ministère qu’il représente ne m’autorisera pas à entrer... Je lui explique alors que je suis syndicaliste en France et que, après que mon union syndicale a invité une représentante du syndicat des Femmes Arabes de Beit Sahour à participer à son congrès en juin dernier, je viens à mon tour rendre visite à ce syndicat avec lequel nous travaillons.
« Pourquoi nous avez-vous menti ?
- Je n’ai pas menti, je viens aussi faire du tourisme, découvrir le pays, et je profite de mon voyage pour effectuer cette visite à des syndicalistes amis...
- Pourquoi ne l’avoir pas dit plus tôt ?
- Parce que je sais que si j’avais parlé de ces liens avec une structure sociale palestinienne, cela serait devenu immédiatement un problème pour vous...
- Quelles sont les activités de ce syndicat des femmes arabes ?
- Des activités sociales : aide à l’enfance, atelier de travail pour handicapés, aide aux femmes en difficultés...
- Est-ce que cette structure participe à des manifestations contre l’armée ?
- Elles font un travail social, pour les femmes, les enfants, les handicapés... »

Mais il est trop tard, la décision est prise, « j’aurais dû demander un visa auprès des autorités consulaires israéliennes en France »...
Ceux-là doivent pourtant bien savoir que les Français n’ont pas à demander de visa d’entrée en Israël...

Retour en salle d’attente où une policière est venue s’asseoir aussi, un portable rivé à l’oreille et à la bouche. Au début, je crois qu’elle est venue faire une pause bavardage avec une autre pipelette. Mais quand je me lève pour téléphoner et que je franchis la porte, elle me signifie que je ne peux sortir de la pièce... Je lui demande de l’eau, « il n’y a que la fontaine à côté des toilettes », et elle doit m’y accompagner... Je comprends que désormais, ils ne vont plus me lâcher d’une semelle !

On me demande de me rendre au contrôle des bagages. Escorte : 4 pour 1 ! Je récupère ma valise qui traînait (en « toute sécurité » !) au milieu des tapis roulants depuis le début d’après-midi, et nous voilà partis pour un centre de scannage ultra-verrouillé. Ils sont au moins 15 à défiler là-dedans, chargeant des valises énormes, et passant leurs engins magnétiques sur tout ce qui pourrait contenir ... quoi ?
Après le scanner, je dois ouvrir mes sacs que des jeunes gens en gants blancs vont déballer complètement. Ils ne trouvent rien qui puisse intéresser les services secrets, évidemment, mais même mon téléphone français a été passé au détecteur de mensonges. Il a pris une telle dose de gégène que pendant un temps, il écrit tout seul des messages sibyllins remplis de 7...
Fouille au corps pour terminer, sous les propos gênés de la jeune femme qui doit me palper... Jusque sous les pieds (nus !). Je lui dis que ça me fait sourire parce que je n’ai rien à cacher !

Ultime retour à la salle d’attente, qui s’est presque vidée. Il est tard. Une autre jeune femme en débardeur poussin moulant sa grossesse m’annonce qu’elle va m’emmener là où je pourrai me rafraîchir, manger, boire, me reposer... Je proteste, j’attends des nouvelles du Consulat, d’un avocat, on ne m’a rien signifié officiellement, pas expliqué ce qui allait se passer maintenant, alors que j’ai obtenu plus d’une dizaine de visas d’entrée sans problème jusque-là !
Mais elle a des ordres, je dois la suivre, elle et sa collègue en tenue plus « bleu marine », qui me jette des regards noirs...
Je dis à celle qui me parle avec le sourire que je la trouve charmante dans son débardeur jaune et ses tongs dorées, mais que je ne sais pas qui elle est, que je n’ai aucune raison de lui faire confiance, que je voudrais une explication face à face avec l’autorité qui décide !
Elle éclate de rire en s’excusant de sa tenue ... de femme enceinte et me montre sa carte professionnelle. Mais pour moi, c’est de l’hébreu !

Dans un fourgon banalisé, où j’ai dû monter tout à l’arrière, elles me conduisent vers une destination inconnue. Je reconnais seulement les panneaux aéroportuaires qu’on voit partout aux abords des tarmacs : Terminal 2, Terminal 3.

Un Consul de France m’appelle sur mon portable. Gros yeux de celle qui ne sait que donner des ordres : « Vous n’avez pas le droit de téléphoner » ! Je continue à parler en français à mon interlocuteur, qui me confirme qu’il n’a rien pu faire pour moi auprès des autorités israéliennes.
Nouveau rappel à l’ordre : je dis c’est le Consul de France, vous ne pouvez pas m’empêcher de communiquer avec lui, vous pouvez vérifier.
Bref échange, la voix rude se radoucit et me repasse mon portable. Le Consul, qui a une légère intonation de la Caraïbe, me dit que, dans mon cas, ses services n’insistent pas trop, car autrement, ils n’auraient plus de monnaie d’échange et se décrédibiliseraient complètement (sic !).

Le fourgon s’arrête, on me fait descendre, passer des grilles où d’autres policiers nous attendent. Je dois laisser ma valise dans un rez-de-chaussée étroit et monter à l’étage : endroit glauque composé d’un petit hall avec quelques chaises de molesquine fatiguée, une table basse, et, derrière, un bureau vitré avec des hommes en uniforme.

On me dit de m’asseoir. Pour passer le temps et oublier un peu l’endroit, je sors un livre. Je ne sais pas où je suis. En dehors des flics, je ne vois personne. Il y a juste un couloir face à moi, avec des portes kaki percées d’une petite fenêtre vitrée. Un policier fait entrer dans ce couloir plusieurs hommes de type asiatique, tout sourire lorsqu’ils me voient, et les entraîne plus loin.
Un homme noir d’un certain âge arrive alors avec un bracelet de plastique au bras droit et peut-être un pansement au creux du coude... Il s’assoit à côté de moi et se met à téléphoner dans une langue inconnue. Lorsqu’il raccroche, je le salue. Il se touche la tête en disant qu’il a mal. Il a l’air mal en point. Je lui demande s’il a des médicaments pour la douleur, oui, on lui en a donné. Il ne tient pas debout. Soudain, je repense au détenu tunisien qui est mort au CRA de Vincennes, faute de soins, alors qu’il avait demandé de l’aide. Je suggère au policier d’emmener cet homme dans une pièce tranquille où il pourrait s’allonger...

J’ai soif et la jeune femme enceinte, qui est toujours dans le bureau, me conduit à la cuisine, en me proposant aussi un sandwich qu’elle sort du frigo. Je n’ai pas vraiment envie de manger cellophane, mais j’accepte en pensant à la nuit qui m’attend... Nous discutons des droits des femmes enceintes en Israël. Pas grand-chose, comparativement aux congés maternité en France : elle travaillera jusqu’à son accouchement ! Ses mots ne sont pas tendres pour le travail qu’elle fait...

Je demande encore un thé et la possibilité de téléphoner à un ami qui connaît un avocat et ne peut plus me joindre sur mon téléphone, qui m’a été retiré. Les policiers acceptent aussi de me laisser voir ce qui est écrit dans mon passeport. À ma grande surprise, il n’y a pas le moindre tampon attestant de mon passage par l’aéroport, la police des frontières, la douane, les services « spéciaux ». Aucune trace du « Denied » de refoulement tant de fois répété dans l’après-midi ! Je songe que cette absence de trace écrite du refus de visa ne va pas me faciliter la tâche en France, si je veux contester la décision...
Les policiers présents ce soir-là n’en reviennent pas qu’on ait pu prendre la décision de me renvoyer après m’avoir accordé X visas pendant des années...

Je retourne m’asseoir.
Un policier me fait signe de prendre mes affaires et de le suivre. Il me conduit vers le fond du couloir, dans cette partie qui était jusque-là cachée à ma vue, celle des cellules de détention. Derrière les portes kaki, en effet, il y a des hommes et des femmes enfermés. Plusieurs cellules d’hommes, une de femmes, la dernière. Le policier actionne la serrure de la porte et me fait entrer. 2 châlits superposés de chaque côté de la pièce, au milieu, une table encombrée de gobelets et de restes de repas. Une seule chaise.
Sur les paillasses enveloppées de plastique kaki, 3 femmes allongées. Les yeux de la première, qui se lève, frappent mon regard : son visage est bouffi de fatigue et de larmes. Elle est si jeune, si blonde. Elle sort. La porte est reverrouillée.

La seconde, en face, allongée sur le lit supérieur, se redresse et me sourit. Elle a un beau visage noir et clair. Je ne sais plus les mots qu’on échange, mais on se parle tout de suite.
La troisième ne sort pas de sa prostration. Je ne verrai même pas ses traits. Plus tard, j’apprendrai qu’elle attendait son expulsion d’un instant à l’autre...

Mais on vient me rechercher : Madame la Consul de France m’appelle à son tour (combien y a-t-il de Consuls de France dans ce pays ?) pour me faire part de son soutien dans cette épreuve : je suis maintenant au centre de rétention de l’aéroport, est-ce que les conditions ne sont pas trop précaires et inconfortables ?
Ses démarches auprès des autorités sont restées sans succès. Dans la période récente, il y a eu des refus de visa tous les jours. Depuis la mort de plusieurs Israéliens à Jérusalem-Ouest suite à l’attaque d’un Palestinien qui conduisait un bulldozer, la situation s’est beaucoup durcie. Même le Directeur d’un grand musée parisien a été refoulé !
Elle ajoute que dans un cas comme le mien, elle conseille d’avertir à l’avance le Consulat de sa venue et du but de son séjour, car cela facilite la tâche du Consulat auprès des autorités israéliennes en cas de difficultés dans la délivrance du visa.
Sans garantie de résultat positif, évidemment.
Je suis bien d’accord avec elle sur cette dernière phrase, car cela m’étonnerait que les activités syndicales déclarées avec des Palestiniens donnent droit facilement au feu vert des autorités israéliennes !

Notre conversation s’arrête là, et pour qu’une autre soit possible, il faudra que le Ministère de l’Intérieur l’autorise...

C’est à nouveau l’heure pour moi de rejoindre mes quartiers de nuit : on me ramène en cellule. Des sourires m’accueillent, et des mots de bienvenue. On échange nos prénoms. Pourquoi es-tu là ? Et toi ?
Je découvre l’intérieur du système carcéral pour étrangers indésirables. Histoires personnelles tant de fois entendues, lues, répétées, dans tous les pays d’Europe aujourd’hui. Et pourtant histoires uniques : Milana est étrangère, mais mariée à un ressortissant du pays avec qui elle a un enfant. Sortie seule pendant quelques semaines pour rendre visite à ses parents malades, elle se voit interdite de retour auprès de son conjoint et de son fils. Elle devra rester enfermée en cellule jusqu’à ce que la Cour de justice israélienne ait statué sur son sort. Cela peut prendre plusieurs mois. Mais c’est cela ou l’expulsion immédiate !
C’est une histoire à devenir folle : elle ne peut communiquer avec personne, recevoir aucune visite, jamais prendre l’air. L’avocat sollicité par son mari s’occupe de la défendre, mais uniquement depuis l’extérieur.
Nous parlons de son fils, qui attend son retour. Elle n’a pas pu lui parler. Il a été accidenté à la naissance, et doit encore subir des opérations. Elle ne sait pas si elle tiendra longtemps dans ces conditions...

Fleur, elle, était venue d’un autre continent il y a des années pour travailler et permettre à son grand fils de faire des études au pays. Elle était sans-papiers. La police est venue la cueillir directement pour l’expulser, mais cela fait maintenant des semaines qu’elle attend, démunie de tout, qu’on veuille bien la mettre dans l’avion du retour. Ce sera pour dimanche prochain, lui dit-on. Mais les dimanches passent, et rien ne vient. Elle attend toujours. Je lui demande ce qui va se passer pour elle à l’arrivée. Elle ne sait pas...

À mon tour, je raconte qui je suis et ce que je fais en France dans le RESF. Les aléas de la vie ont voulu que cette nuit, je partage le sort de celles qu’habituellement, je m’efforce de sortir de la situation où elles se trouvent ! Milana et Fleur auraient pu en effet être arrêtées en France pour défaut de papiers ou non-reconnaissance des droits qu’ouvrent le mariage ou la maternité. Elles pourraient être détenues dans une de ces prisons françaises pour étrangers qui ont nom Mesnils-Amelot, Geispolsheim ou Lyon Saint-Exupéry.

Et si elles n’avaient pas été là pour m’accueillir et me donner leur confiance, j’aurais passé une sale nuit de solitude et d’angoisse. Qu’elles soient remerciées d’avoir encore trouvé en elles cette faculté de se raconter, d’écouter, de me faire une petite place dans cet espace clos qu’elles seules humanisaient !

Un visage souriant apparaît derrière la vitre, c’est celui de l’un des hommes d’une cellule voisine qui fument dans le couloir. Ça les amuse beaucoup de venir regarder à l’intérieur de la cellule des femmes... Ils sont thaïlandais, chinois, roumains, africains...

Un policier vient ouvrir la porte pour me demander si je sais ce qui va se passer le lendemain... Non, on ne m’a rien dit de précis. Je serai mise dans l’avion de 6h pour Prague, direction Paris... Est-ce qu’il va m’accompagner lui-même ? Non, il voudrait bien, mais son rôle s’arrêtera à la porte de l’avion... Rendez-vous à 5h. Nous échangeons un sourire cordial et il reverrouille la porte.

Je tambourine un peu plus tard pour avoir quelque chose à mettre sur le plastique de ma paillasse et une serviette de toilette. Un jeune policier s’exécute. Mais la serviette est sale et le « drap » une housse en nylon de type hôpital, trop petite pour couvrir le matelas...

Ça ne fait rien, comme c’est justement l’extinction des lumières allumées toute la journée au-dessus des lits, je vais quand même prendre une douche pour profiter du confort de la civilisation (Milana me prête sa savonnette) et m’arranger un couchage évitant le contact avec les couvertures malodorantes...

Dans un savant jeu de permutation des lumières, douche et toilettes resteront allumés toute la nuit, pour que nos geôliers puissent voir à tout moment ce qui se passe dans nos lits...

Mes compagnes se sont enfermées en elles-mêmes comme les oiseaux qui se taisent lorsqu’on couvre leur cage. Elles ne diront plus un mot. Je me hisse sur mon châlit (comment vais-je faire pour en redescendre sans aide, avec une échelle aussi minuscule ?) et je rallume mon téléphone français, gardé secrètement. Comme il m’est précieux dans la solitude nocturne ! Grâce à lui, je vais pouvoir communiquer avec les amis de partout qui attendent des nouvelles et n’ont pas cessé de me soutenir. Les plus couche-tard me répondent. Avec Françoise s’engage une véritable conversation par SMS, c’est formidable, le lien avec le monde ne tient qu’à une légère vibration entre mes doigts et c’est comme si la prison s’ouvrait, comme si je faisais la nique aux puissants qui m’ont jetée là.

J’envoie aussi des messages aux amis enfermés de l’autre côté du Mur, qui veillent impuissants au fond de leur maison et ne peuvent me répondre... Je sais ce qu’ils ressentent, pour avoir déjà vécu auprès d’eux leur propre interdiction de quitter les Territoires, ou l’interdiction d’entrer d’autres amis français. Je sais la rage et la tristesse, qu’il leur faudra encore une fois surmonter.

Lorsque la nuit s’avance, je m’assoupis. À 3h, un homme de ronde entre et me fait signe de rester calme. Les heures s’égrènent dans le silence des avions qui vont et viennent. J’attends 4h30 pour me lever et tenter une descente de mon perchoir sans dommages. Heureusement, Fleur veille, a vu et vient à mon secours !
Je lui demande un téléphone où la joindre plus tard et lui écris mes coordonnées. Avant de partir, je lui fais cadeau de mon dentifrice et d’une crème hydratante, pour qu’elle puisse prendre un peu soin de son si doux visage. Je lui dis tout le plaisir que j’ai eu à la connaître et que j’aurai à la savoir hors d’ici, près des siens. Je la questionne encore sur sa famille, un mari, une fille. Nous avons presque le même âge...
Comment fait-elle pour ne pas sombrer dans cet univers dépourvu de tout repère ? Elle est forte, Fleur, je le lui dis, il faut qu’elle le reste, pour elle et pour les autres.

Je réveille Milana pour la saluer et lui souhaiter que son cauchemar s’arrête enfin. Mais elle ne parvient pas à sortir de son engourdissement. Sans doute ne veut-elle pas revenir à l’insoutenable réalité des jours sans fin qui succèdent aux jours...
Je lui demande de trouver la force de continuer à se battre, de réfléchir à ce qui est le mieux pour elle (rester là ou demander à repartir), de ne pas attendre d’être trop démoralisée pour prendre une décision...

C’est pour moi l’heure de partir. 2 hommes et un enfant sont déjà dans le couloir, je reconnais le jeune aperçu la veille lorsqu’on lui faisait signer sa « demande » pour rentrer chez lui. Visage complètement fermé de la défaite.
L’autre est plus volubile, il vit en Finlande et était venu voir un ami. Il lance un Sabah Al Her à la cantonade. Quel plaisir d’entendre parler arabe !
Les deux policiers de service, avec douceur, nous emmènent récupérer nos bagages et nous font sortir du centre de rétention. On monte dans le fourgon qui nous conduit vers nos avions respectifs. Pas de sirène, pas de cris. Je serai la dernière « débarquée ». Pendant que le premier policier est parti porter mes bagages dans la soute, je demande à celui qui me garde d’où il vient, s’il vit en Israël depuis longtemps et s’il pense que la vie est facile ici. Il est Éthiopien, ne peut en dire plus, mais non, la vie n’est pas facile...
Son collègue revient, il faut attendre avant de me faire embarquer. Lui, il est Druze...

Ils m’escortent jusqu’en haut de l’escalier d’accès à l’appareil. Mon passeport est remis au commandant de bord. Je serre la main de mes chaperons, en saluant la correction de leur attitude, et j’entre dans l’avion. Tous les passagers sont assis. Je cherche mon siège, ce sera au dernier rang. On me regarde traverser l’allée. En mon for intérieur, je me demande ce que ces gens-là peuvent bien penser d’une femme amenée par deux flics... Je ressens l’humiliation que peuvent vivre tous ceux qui sont embarqués de force dans des avions de ligne pour être expulsés, au milieu des touristes...

Pas de voisins immédiats, ma place est tout au fond, là où j’ai déjà remarqué lors de précédents voyages que les sièges sont toujours vides, et « réservés à la sécurité » comme disent les hôtesses lorsque quelqu’un veut s’y asseoir pour être tranquille.

Pendant le vol, j’écris. Je note tout ce qui me reste de l’expérience vécue. J’essaie de reconstituer fidèlement la chronologie des faits.

Je ne suis pas traitée différemment des autres passagers, mais peu avant l’atterrissage à Prague, une hôtesse vient me signifier que la police tchèque m’attendra peut-être à l’arrivée pour assurer mon transfert vers la France. Je sortirai donc la dernière et j’attendrai qu’on me dise ce que je dois faire...

Mais visiblement, mes expulseurs n’avaient que faire de cette précaution et n’ont pas cru bon de faire appel à leurs homologues pragois. Je sors libre !

Il m’en coûtera 8 euros pour boire le café du retour à ce curieux statut de citoyenne libre, mais interdite...

À Paris non plus, il n’y aura pas d’uniformes pour m’accueillir...
C’est fini, je n’ai plus qu’à retrouver mes amis et à chercher comment faire pour continuer.


L’un des derniers signes que j’ai pu lire sur une plaque métallique en quittant l’aéroport de Tel Aviv indiquait quelque chose comme LAO GAI.
Le nom des camps de concentration dans la Chine maoïste, pour rééduquer par le travail forcé les différentes catégories de « nuisibles ».

Parmi les « nuisibles », il y a ceux à qui, comme à moi, Israël interdit l’entrée pour des raisons non-formulées.
Il y a aussi ceux à qui Israël, comme nombre d’États de par le monde, dont la France, impose la prison avant de les expulser parce qu’ils sont étrangers sans visa, sans titre de séjour, ou simplement jugés arbitrairement indésirables par des institutions qui bafouent les droits les plus élémentaires de la personne humaine. Fleur et Milana sont de ces « nuisibles » là !

Et enfin, il y a ces 1« nuisibles », les plus nombreux, qu’Israël confine dans une prison à ciel ouvert, dans des « camps » de plus en plus fermés, et qui sont traités comme des criminels : les Palestiniens, étrangers sur leur propre terre.

Ceux qui leur rendent visite ne doivent jamais oublier que la puissance occupante, qui se donne en toute impunité droit de vie et de mort sur ses « prisonniers », est seule à décider qui entre et qui n’entre pas sur « son » territoire.

Edvige
_ à partir des notes prises entre Tel Aviv et Paris le 10 juillet 2008.

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