Ils habitaient notre quartier

Se souvenir pour construire l’avenir
dimanche 12 novembre 2006
mis à jour mardi 30 octobre 2007

... En 1997, pour la première fois depuis 1942, je reprends le chemin de mon ancienne école, rue de Tourtille, à la recherche du souvenir de mes camarades de classe, emportés par la déferlante de juillet 1942. J’y découvre les gamins d’aujourd’hui ; parmi eux, les “Serruriers magiques”, petit groupe artistique à la recherche d’une “clé”, celle qui leur ouvrirait les portes du monde dont ils rêvent.

... Puis c’est la rencontre avec le collège Francoise Dolto, où j’ai été élève en 1945, enfant cachée, sauvée, encore meurtrie. Rencontre émouvante, riche, comme le seront toutes celles qui vont se multiplier à l’initiative du Comité Tlemcen autour des témoins des “années noires”.

...Jusque-là, comme une négation de fait, aucune trace, aucune empreinte ne rendait compte de l’ampleur du massacre. Une chape de silence, d’oubli, avait occulté l’extermination de ces enfants et de leurs familles. Ni les journées “Portes ouvertes” sur les ateliers d’artistes, ni les circuits touristiques “Connaissances” ou “Découverte” des quartiers, ne rappelaient leurs vies anéanties. Désormais, des générations d’écoliers, des passants, des citoyens en route vers l’isoloir les jours d’élection, percevront tel un appel à la vigilance, l’écho de leurs voix.

... C’est pourquoi nous nous réjouissons quand s’exprime aujourd’hui le refus du silence, le refus de la passivité. Nous saluons ici, en ce début de l’année 2006, l’engagement des parents, des enseignants et des élus qui viennent rue Olivier Métra et dans plusieurs écoles du 20ème, de tisser une protection collective, autour d’enfants scolarisés et menaces d’expulsion.

...La recherche d’un “bouc-émissaire”, hier comme aujourd’hui, est souvent le prélude à des dérives dangereuses dont personne ne connaît l’aboutissement.
Nous préférons quant à nous, applaudir au”parrainage civil” célébré à la Mairie du 20ème, parrainage hérité des principes de 1789, et qui veut assurer aide et protection aux enfants menacés comme ont su le faire hier d’autres résistants courageux.

...Alors, si nous pouvions, ensemble, être les “Serruriers magiques” dont rêvent nos gamins du 20ème, les artisans opiniâtres d’une société de tolérance, de solidarité, nous n’aurions pas trahi les enfants déportés, ceux qui “habitaient notre quartier”.

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Se souvenir pour construire l’avenir
Ils habitaient notre quartier

Comité “Ecole de la rue Tlemcen” _ Editions du Colombier

Cet ouvrage est le fruit de dix années de travail dans les établissements scolaires du 20ème arrdt de Paris, à la mémoire des enfants juifs du quartier morts en deportation.

Avec la parution de ce livre, une page est tournée. L’objectif, modeste et ambitieux à la fois, du comité Tlemcen est atteint.

Modeste, géographiquement, puisque portant sur le seul 20° arrdt de Paris.

Ambitieux :

se souvenir...
- Entreprendre une vaste campagne qui associe la population, les parents d’élèves, les jeunes, les enseignants, pour faire vivre dans toute son ampleur le destin tragique et le souvenir de ces enfants déportés ;
- en évoquant ces enfants, dire ce que fut l’horreur d’un fait majeur du 20ème siècle : le génocide par la destruction de millions d’êtres humains coupables d’être nés juifs ;
- apposer des plaques perpétuant la mémoire des enfants assassinés ;
- lutter contre l’oubli et le négationnisme ;
- réaliser brochures, expositions, retraçant les faits, destinées aux habitants, aux établissements scolaires pour que les jeunes générations sachent où mènent le racisme, l’exclusion, l’intolérance et la passivité.

construire l’avenir, parce que l‘action entreprise dans les écoles publiques pour que soient rappelés les noms des enfants déportés et exterminés parce qu’ils étaient juifs va bien au-delà du devoir de mémoire.

parce que cette action nous concerne tous, nous avons voulu réunir le plus grand nombre, que ces rassemblements soient des évènements importants dans la vie de notre arrdt, dans ce 20ème arrdt, quartier populaire et lieu traditionnel d’immigration - polonaise, italienne, arménienne, espagnole, portugaise ... autrefois, et aujourd’hui, maghrébine, africaine, asiatique... pour associer chacun, chacune, les uns et les autres, dans l’affirmation des valeurs communes de tolérance, d’antiracisme, de démocratie.

Rappeler ce passé tragique, c’est « se souvenir pour construire l’avenir ».

En allant dans chaque école, chaque classe pour rappeler la mémoire de ces enfants, nous voulons lutter contre toutes les formes de discrimination dont les enfants d’aujourd’hui pourraient être victimes. Ce travail s’insère dans l’effort de l’école publique pour faire de chaque enfant un citoyen informé, conscient, capable de lutter contre l’injustice et le racisme.

Toute l’entreprise du Comité Tlemcen ramène à l’école.
Parce que l’école, c’est la deuxième maison des enfants, leur maison commune où tous sont accueillis et apprennent à vivre ensemble.
Autour de chaque école, de chaque groupe d’écoles, c’est comme un village.
La communauté scolaire rassemble : on se côtoie, on se parle, on se réunit, on se connaît...
C’est pourquoi nous avons choisi d’illustrer la couverture du livre par l’image symbole d’une école. Et c’est pourquoi, sur les murs de leur école, nous avons inscrit les noms de tous ces enfants à qui on a volé la vie.

Ce livre a de multiples auteurs, de façon très intergénérationnelle puisque tous les âges sont mêlés :
- les anciens élèves de ces terribles années 40 - rescapés des camps, enfants cachés, résistants - par leurs témoignages qui ont été des moments essentiels du travail de mémoire engagé dans les classes en coopération active avec les enseignants ;
- les élèves d’aujourd’hui, - petits et grands, de toutes les couleurs-, qui ont cette "vertu d’étonnement" et cette "force d’indignation" dont parle Claude Roy dans sa préface au beau livre de Jo Hoestlandt, " La grande peur sous les étoiles". Ils l’ont montré par leur participation, par l’intérêt manifesté lors des témoignages, par la pertinence de leurs questions, de leurs réflexions, et bien sûr et surtout par leurs réalisations - textes, poèmes, dessins, chants, courriers, théâtre, enquêtes et expositions...
- les enseignants qui ont été des éveilleurs de conscience, en s’impliquant dans notre projet, en accueillant les interventions du comité, en réalisant un travail en profondeur dans leurs classes.

La liste complète des enfants du 20ème morts en déportation, des documents historiques, une bibliographie et une filmographie complètent l’ouvrage pour lui donner sa dimension pédagogique d’outil de lutte contre le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, préoccupation constante du Comité.

C’est de tout cela dont rend compte le livre : du travail réalisé dans 63 écoles et collèges et des 15 journées de rassemblements pour l’apposition des plaques. Des rassemblements de tant de gens - combien de milliers du 10 avril 1999 devant l’école Julien Lacroix au 28 novembre 2004 square Edouard Vaillant - qui ont été des moments rares, empreints de joie grave, parce que nous avions alors le sentiment partagé d’être unis par des valeurs communes, universelles, de démocratie, d’antiracisme et de fraternité.

Une page est tournée, l’objectif fixé est atteint, mais nous ne sommes pas naïfs, ce n’est pas fini.
Le monde, ici et ailleurs, est toujours en proie aux racismes. On en voit à l’œuvre les méfaits, dans tous les sens. Des enfants, des jeunes sont toujours victimes de discriminations.

Dans notre pays-même,
quand des personnes sont agressées du fait de leur appartenance communautaire...
quand des jeunes sont insultés, brutalisés, humiliés parce que coiffés d’une kippa, parce que la couleur de leur peau...
- quelles qu’en soient les raisons, c’est injustifiable, intolérable -
ou quand la police vient chercher des enfants dans les écoles pour les emmener en centre de rétention,
quand, hier 12 octobre, Suzilène, une gamine de 18 ans, lycéenne à Colombes, est expulsée de France, après Abdallah, Aminata D, Aminata S, Jeff...
Et cela aussi est intolérable.

Ce livre sera dans toutes les écoles, dans tous les collèges et lycées, dans les bibliothèques du 20°. Et il a vocation d’être partout ailleurs. Nous voulons qu’il soit un livre-outil dans ce combat nécessaire, vigilant et incessant et à mener contre le racisme pour vivre ensemble dans le respect des droits fondamentaux de chaque être humain.
Pierre Cordelier

* Comité Ecole de la rue Tlemcen :
Se souvenir pour construire l’avenir. Ils habitaient notre quartier...

Les éditions du Colombier. 22 €.

En librairie
ou commande à
Comité Tlemcen 61 rue des Amandiers. 75020 Paris (22€ + 5€ de port)
Librairie coopérative EDMP 8 impasse Crozatier 75012 Paris (chèque à l’ordre de l’EDMP après livraison)

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