L’actualité brûlante de la laïcité

vendredi 10 décembre 2010

La laïcité, problème ringard ?

Pour beaucoup, la Laïcité se réduit
à une question religieuse (voile ou
bric-à- brac du même genre). Cinquante ans après le Serment de
Vincennes, qui avait rassemblé des
millions de signataires pour l’abrogation de la loi Debré, tout semble
oublié. À présent la Région Ile-de-France (« de gauche>) finance un
lycée confessionnel à Sartrouville !
Par le biais de lois qui se sont empilées [1] depuis 1919, puis 1959
(Astier, Debré, Rocard, Lang-Cloupet, Charasse etc.), le financement
des établissements privés n’a cessé
d’enfler au détriment du public. En
France, l’Église perçoit 12 % de l’Impôt sur le revenu (contre 10 % en
Allemagne - d’après Odon Vallet).

Les entreprises n’ont pas été en
reste. Pour ouvrir la Faculté (privée)
des métiers d’Evry, les élus PS et
UMP (Jean-Paul Huchon, Manuel
Valls et Serge Dassault) ont détourné
les fonds publics pour les verser directement au patronat. Or, les formations professionnelles de cette Faculté
entrent directement en concurrence
avec celles des LP publics. C’est la
reprise de la conception du député
UMP, Yves Censi : « l’enseignement
privé a une mission de service
public ».

On oublie enfin, qu’en France, il
existe une exception à la Laïcité : les
départements d’Alsace-Moselle [2].

La laïcité, un combat émancipateur universel

Il faut tout d’abord en finir avec
un poncif : la Laïcité, spécificité française ? Pas du tout ! Dès la création
des États-Unis d’Amérique, un mur
sépare l’État et la Religion. Eh oui,
la référence à Dieu qui figure sur le
dollar, date... de la Guerre Froide.
Eisenhower l’a substituée à la devise
originelle de l’Union, « E pluribus
unum ». Tout au long des XIXe et
XXe siècles, ce combat contre
l’obscurantisme et le sexisme fut
mené en Allemagne, en Espagne, en
Grande-Bretagne, au Mexique, en
Turquie, en Italie, etc. En 1929, c’est
Mussolini qui reconnut la création
de l’État du Vatican. Il imposa aussitôt les crucifix dans les écoles.

La Loi de 1905.

Dès 1871, « La Commune de
Paris » avait déjà lié Émancipation
sociale et Laïcité [3]. Aujourd’hui,
on présente la « Loi laïque de 1905 »
comme un « compromis" avec l’Église catholique. C’est en grande partie faux. Dans les années 1900, le
mouvement ouvrier français, encore
très affaibli, se relevait à peine du carnage de Thiers. Le Parti radical eut
recours à l’appoint du groupe parlementaire socialiste contre une éventuelle restauration monarchique soutenue par l’Église. Le Parti socialiste
d’alors (Jaurès, Préssensé et Briand)
passa un compromis sur cette base
avec Émile Combes (« Loi de Séparation, 1905 »). Mais ce que Jaurès
avait (déjà) en vue, au-delà du droit
à l’instruction obligatoire, c’était les
retraites ouvrières. Étonnant « flashback » avec 2010...

Et puis, chacun a découvert la « mondialisation-globalisation »

toutes
les mesures destructrices de l’École
publique sont inspirées du privé

Horreur ! On privatisait les Services publics : la Poste, l’EDF, la
SNCF, les Télécom, la Santé, etc. Et
l’Éducation ? Bien peu ont rappelé
que, dès le coup d’Etat de 1958, l’Éducation publique et laïque a été la
toute première cible de la réaction
gaulliste (Loi Debré). C’était déjà le
début de la privatisation et de la marchandisation de l’École ! Pire, toutes
les mesures destructrices de l’École
publique sont inspirées du privé :
compétences contre savoir, recrutement sur profil, projets d’établissement, budget global, discours
« managérial » des chefs d’établissements et directeurs, hiérarchie intermédiaire, autonomie, partenariats,
mise en concurrence, régionalisation,
transfert de l’entretien...

Enfin, dans l’enseignement technique, nul ne parle plus de la transformation des CFA en LP ! Au
contraire, on liquide l’enseignement
professionnel public !

Loin d’être un débat « ringard », la
réappropriation par Sud éducation
de la question laïque est au cœur de
la compréhension de nos combats.
On a vu comment Chirac s’en était
emparé en la manipulant (Loi sur « le
voile islamique »). On voit comment,
à coups de provocations répétées et
au nom d’une laïcité « ouverte »,
« positive », « saine », Sarkozy, Parisot
(...et Benoit XVI), tentent d’en finir
avec l’Éducation publique laïque.

Au delà de la question privé/public,
l’enjeu central de la Laïcité, c’est le
contrôle par le patronat, la finance
(et les églises) de la formation intellectuelle et professionnelle de la jeunesse. Son corollaire en est un
contrôle idéologique complété par
la vulgarité de la télé et des médias :
jeux, chauvinisme sportif, sexisme,
racisme et publicité.

Sud éducation Morbihan

Quelques références

Jean Baubérot
Vers un nouveau pacte laïque ?
Éd. Le Seuil, Paris, 1990.

Jean Boussinesq
La laïcité française
Éd. Essais-Seuil, Paris, 1994.

Eddy Khaldy
Muriel Fitoussi
Main basse sur l’Ecole
publique

Éd. Demopolis, Paris, 2008.

Maurice Larkin
L’Église et l’État en France -
1905, la crise de la Séparation

Éd. Privat, Toulouse, 2004.

Benoit Mély
La question de la séparation
des églises et de l’école dans
quelques pays européens, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie - 1789-1914

Éd. Page deux, Lausanne,
2004.

Henri Pena-Ruiz
La Laïcité
Éd. Dominos-Flammarion, Evreux, 1998.

Le Monde diplomatique
Articles sur les enjeux de l’Éducation et de la laïcité, octobre
2010.


[1Dernières en date : « Accords
Kouchner - Vatican », 2008, « Jardins
d’éveil » (N. Morano), 2010.

[2Le statut dérogatoire d’Alsace -
Moselle, maintenu après 1918, a pour
conséquence l’intégration à l’emploi du
temps des « cours d’instruction religieuse ».
Les curés, pasteurs et rabbins sont payés
par l’État. Faut-il voir dans cette exception à la Laïcité, une coïncidence avec la
multiplication d’actes racistes dans cette
région ?

[3« Considérant que le clergé a été le
complice des crimes de la monarchie [la
Commune de Paris] décrète : Art. 1er -
L’Église est séparée de l’État. Art. 2 - Le
budget des cultes est supprimé » (3 avril
1871)