L’éducation au Sénégal, si loin de nous ?

samedi 19 mars 2011

Dans le cadre du Forum Social Mondial qui s’est tenu à Dakar début février, des contacts ont été pris avec des syndicats de l’éducation, notamment le SUDES (syndicat unique des enseignants du Sénégal), de la Centrale Syndicale Autonome (CSA), créé en 1976 et l’Union Démocratique des Enseignements du Sénégal (née en 1987 d’une scission du SUDES), de l’Union Nationale des Syndicats Autonomes du Sénégal (UNSAS). Après la Confédération Nationale des Travailleurs du Sénégal, ce sont les deux principales Centrales Syndicales du Sénégal [1].

Plusieurs rencontres ont permis d’approfondir les relations et de mieux comprendre l’organisation du service public d’éducation au Sénégal et les luttes syndicales qui s’y mènent. Ce texte en présente les grandes lignes.

Le développement de la précarité

Jusqu’au milieu des années 1990, les personnels de l’éducation du Sénégal étaient majoritairement fonctionnaires (y compris les suppléants dans les écoles et les surveillants dans le secondaire) ; mais aussi, dans une moindre mesure, on trouvait des contractuels, qui pouvaient accéder à la Fonction Publique après deux ans de formation et l’obtention du diplôme.

Fatou Samba est secrétaire nationale en charge des corps émergents de l’éducation du SUDES. Elle explique qu’en 1994, suivant les préceptes du FMI et de la Banque Mondiale, le président sénégalais d’alors, Abdou Diouf, a mis en œuvre la réduction du nombre de fonctionnaires et donc aussi du nombre d’enseignants. Il a ainsi créé le corps des « volontaires de l’éducation », vacataires sans formation, payés sous forme de bourses et recrutés au niveau Brevet de Fin d’Études Moyen (équivalent de notre Diplôme National du Brevet) pour le primaire et au niveau bac pour le secondaire. La vocation de ces nouveaux « corps émergents » était claire dès le départ : casser les statuts et précariser les personnels.

La lutte syndicale s’est emparée de la question et a permis de donner aux volontaires l’accès à une formation et à l’intégration automatique dans la fonction publique après 2 ans de volontariat, puis 2 ans de contractualisation et à condition d’avoir obtenu le diplôme professionnel. Il reste du chemin à parcourir et la lutte se poursuit...

Conditions de travail

Les enseignants travaillent avec des classes d’une cinquantaine d’élèves qui vivent souvent des situations familiales difficiles (sous-alimentation, violences, divorces...), qui n’ont pas toujours le matériel requis à la charge des familles (dans les classes, le strict minimum : tableau, craies) et il n’existe pas d’aide aux élèves en difficulté.

Beaucoup de jeunes abandonnent l’école entre le CM2 et la 5e. Les moyens sont réduits au strict minimum et les enseignants se sentent de plus en plus délaissés et méprisés. Au collège Abbé Pierre Sock dans le quartier du Plateau au centre de Dakar, des collègues ironisent même : « plus personne ne veut se marier avec un enseignant ». Ici, comme dans tout le secondaire, pas de suppléants, de plus en plus de corps émergents et de nombreux professeurs non remplacés, parfois pendant plusieurs mois.

En plus du principal, l’administration incombe à des enseignants non déchargés et à des surveillants (instituteurs détachés). Le gardiennage et l’entretien devraient être pris en charge par les collectivités locales qui sont dans l’incapacité de le faire ; ils se font donc sur les moyens du collège... versés par les parents en début d’année ! Selon une circulaire, ces « frais d’inscription » ne devraient pas dépasser 5000 FCFA en primaire et 10 000 FCFA dans le secondaire (ce qui est déjà une somme au Sénégal) mais ils atteignent parfois beaucoup plus.

Nos préoccupations sont-elles si éloignées de celles de nos camarades sénégalais ?

Le syndicalisme enseignant

Le Ministère est dans l’incapacité de donner les effectifs totaux d’enseignants, si bien que pour les prochaines élections de représentativité syndicale (déjà reportées 2 fois à la demande des syndicats pour irrégularités), ce sont les directeurs d’écoles et les principaux qui doivent faire remonter les listes des votants !

En ce qui concerne la syndicalisation, environ 50% des enseignants sont adhérents à un syndicat, en majorité dans l’une des trois principales centrales nationales (confédérations) : la CNTS, l’UNSAS et la CSA. La plupart des syndicats syndiquent du pré-scolaire à l’université.

Les cotisations sont prélevées à la source (les syndicats envoient les demandes de prélèvement « check off » et récupèrent les cotisations tous les mois). Elles s’élèvent pour tou-te-s à 500 FCFA par mois + 500 FCFA supplémentaires facultatifs pour les œuvres sociales (complémentaire santé et coopérative de construction et d’habitat).
Les principaux syndicats ont obtenu par la lutte des décharges accordées par l’État (permanents nationaux) et fonctionnent avec les cotisations. Des sommes forfaitaires sont versées depuis les sièges des syndicats, tous localisés à Dakar, aux sections dans les régions.

Tous les syndicats ont une responsable « femmes » et celles-ci sont très présentes tant dans le métier que dans les syndicats. Elles font tout de même noter discrètement qu’aucune n’a accédé au secrétariat général...

Une grève « d’avertissement » est appelée par les syndicats de l’éducation (plus de 30 syndicats) pour le 3 mars 2011 avec comme revendications (entre autres) :
- le respect des protocoles d’accord de 2003 à 2009 ;
- la question de la suppression de l’examen d’entrée en 6e ;
- la validation des années de contractualisation, de volontariat, et de vacation pour les corps émergents intégrés comme fonctionnaires.

L’éducation publique intéresse de moins en moins les dirigeants qui envoient leurs enfants dans les écoles privées ou en Europe...

Commission International


Témoignage

À l’école primaire C des Parcelles Assainies, Yaye Laba Ba, institutrice de CE1 fait part de ses difficultés. Quelques années auparavant, pleine d’enthousiasme, elle s’est engagée comme volontaire... Elle a été envoyée d’office dans une région éloignée de Dakar, sans formation, pour un salaire très faible de 70 000 FCFA (soit environ 100 euros). Elle est ensuite devenue maîtresse contractuelle et a réussi, à travers un système de mutations plus que clientéliste, à revenir à Dakar d’où elle est originaire. Depuis, malgré la formation qu’elle a suivie et l’obtention du diplôme (tout en travaillant à temps plein), elle attend toujours son intégration. Elle gagne autour de 130 000 FCFA (environ 200 euros) tandis qu’un fonctionnaire gagne entre 200 000 et 300 000 FCFA (300 à 460 euros). De plus, elle ne sait pas si ses années en tant que « corps émergent » seront prises en compte dans son ancienneté.

En plus des disparités de salaire, elle souffre aussi de la charge de travail : elle travaille du lundi au vendredi de 8h à 13h et les cours doivent être présentés sous forme de fiches au directeur tous les lundis. Ce dernier, déchargé à temps plein, a, en plus du droit de regard sur les cours de tous les enseignants, vocation à visiter les classes, à donner son avis, voire humilier les collègues devant les élèves. Et cela, en plus du contrôle des inspecteurs.


[1voir la revue internationale de Solidaires consacrée au Sénégal qui explique tout le panorama syndical du pays

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