L’éducation nationale au service de la police ?

Lettre au ministre
vendredi 17 décembre 2004
mis à jour mardi 28 février 2006

À Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale

Saint-Denis, le 8 décembre 2004

Monsieur le Ministre,

Notre Fédération est informée que, depuis quelques mois, des familles ont été arrêtées du fait de la collaboration des structures de l’Education Nationale, via des avis de recherche d’élèves qui normalement servent à retrouver des enfants en danger (maltraitance, enlèvements).

En septembre, à Rennes, l’Inspection d’Académie a envoyé un courrier aux directeurs(trices) des écoles pour retrouver la présence d’un élève. Le courrier ne mentionnait pas le motif de la recherche. Un directeur a répondu. C’est ainsi que Randy, 6 ans, élève de l’école Georges Clémenceau où il venait de faire son entrée au cours préparatoire, s’est retrouvé en centre de rétention avec sa mère, déboutée du droit d’asile et expulsable.

En octobre, à Metz, deux enfants de trois et six ans sont emmenés avec leurs parents au centre de rétention de Lyon. La police avait demandé aux enseignants de les retenir à l’école après l’heure de la sortie pour pouvoir venir les enlever sans provoquer trop d’émoi.

A Nantes, des gendarmes sont passés dans plusieurs écoles, sans avoir préalablement averti les directeurs(trices). Ils étaient à la recherche d’un enfant étranger. L’Inspecteur d’Académie envoie des courriers dans les écoles publiques et privées pour rechercher des élèves, tous étrangers (voir copie jointe).

A propos des centres de rétention administrative, le rapport de la Cimade parle de centres « pleins à craquer » où « la présence d’enfants en rétention devient peu à peu une habitude », de « régime carcéral » et le rapport conjoint de l’Inspection Générale de l’Administration (IGA) et de l’Inspection Générale des Affaires sociales (IGAS) souligne que « la rétention s’apparente de plus en plus à la détention ». Ces deux rapports sont d’accord : les CRA sont toujours des « horreurs de la République » comme les qualifiait justement le rapport Mermaz en 2001.

Dans les écoles, les collèges, les lycées, beaucoup d’enseignants sont particulièrement sensibles et attentifs à la situation de ces jeunes étrangers menacés d’expulsion parce que témoins aux premières loges pour constater les dégâts sur les élèves enfants de sans-papiers des discriminations dont sont victimes leurs parents : ils grandissent très tôt avec un sentiment d’exclusion, de peur diffuse et permanente, de défiance, qui n’est pas sans conséquences sur leur santé, leur éducation, leur socialisation et, d’une façon générale, sur leur construction.

Le psychologue Piaget disait des enseignants que leur mission est d’être des " éveilleurs d’intelligence et des éveilleurs de conscience " - éveilleurs d’intelligence par la transmission des savoirs, éveilleurs de conscience par la transmission des valeurs. Si nous voulons être véritablement des " éveilleurs de conscience ", il nous faut mettre en pratique ces valeurs que nous prônons, de justice, d’altruisme, de solidarité. Voilà pourquoi depuis des années, nous sommes solidaires de nos élèves et de leurs familles en participant à leurs côtés aux luttes contre les expulsions sans relogement, sur la question du saturnisme, contre les refus totalement illégaux d’inscription scolaire des enfants des squats...

Et aujourd’hui, c’est notre responsabilité d’enseignants, de syndicalistes - parce que nous défendons les libertés et les droits essentiels de tous - de dénoncer l’utilisation scandaleuse des structures et des personnels de l’Education Nationale dans le but d’enfermer des enfants. C’est une honte, cela nous indigne et nous protestons.

Nous nous posons la question - et vous la posons, Monsieur le Ministre - de savoir si ces pratiques inadmissibles, dignes de Vichy, sont en application de consignes émanant du Ministère de l’Education nationale, donc applicables à tout le territoire, ou de certaines Académies. Dans ce dernier cas, nous vous demandons, Monsieur le Ministre, de procéder à une enquête afin que les responsabilités soient clairement établies.

Nous sommes des éducateurs, pas des délateurs. Les enseignants ne peuvent être des supplétifs de telles opérations policières. Au risque du devoir de désobéissance, et en référence aux textes internationaux ratifiés par la France (Déclaration universelle des droits de l’homme, Convention de Genève, Convention européenne des droits de l’homme, Convention Internationale des Droits de l’Enfant), nous continuerons d’agir pour la protection de tous nos élèves et la régularisation de leurs familles.

La place des enfants et jeunes majeurs étrangers n’est pas en centre de rétention, mais dans nos écoles, nos collèges, nos lycées.

Veuillez croire, Monsieur le Ministre, à l’assurance de notre attachement au service public d’éducation.

Pour la Fédération SUD Education,

Pierre Cordelier
mandaté fédéral


Courrier de l’Inspection académique de Nantes aux écoles publiques et privées :

PDF - 55.9 ko
Fiche de l’Inspection académique de Nantes

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