La carotte et le bâton

dimanche 4 septembre 2005
mis à jour samedi 15 octobre 2005

On avait espéré que le mouvement lycéen et la claque électorale du 29 mai avaient fini par avoir raison de la loi Fillon. De Robien n’avait-il pas promis d’en remettre les décrets d’application aux calendes grecques ? Mais entre temps il y a eu les vacances, et l’inévitable baisse de mobilisation qui redonne toujours du tonus aux gouvernements les moins légitimes. La loi Fillon sera donc mise en œuvre dès cette rentrée... avec son minimum éducatif à ingurgiter, son retour au redoublement obligatoire, son système étanche d’orientation aussi précoce qu’irréversible, ses mentions au Brevet des collèges, ses bourses « au mérite » et ses lycées professionnels bradés aux intérêts patronaux locaux. Ce sont incontestablement les doctrines éducatives les plus rétrogrades qui font leur grand retour. C’est pourquoi la fédération des syndicats Sud éducation a voté contre les treize décrets d’application de la loi Fillon, présentés le 7 juillet au Conseil Supérieur de l’Education.

L’autoritarisme, l’élitisme et l’utilitarisme économique sont en effet aux antipodes des aspirations scolaires de la grande majorité des élèves, des parents et des enseignants. Voilà pourquoi il fallait absolument réduire au silence la contestation de la loi Fillon. C’est ce qui explique la dureté inégalée de la répression subie par ce mouvement, qui était avant tout celui d’une jeunesse citoyenne et pacifique. A la brutalité habituelle des forces de l’ordre se sont en effet systématiquement ajoutées les poursuites judiciaires et disciplinaires. Défendre aujourd’hui les lycéens et les enseignants mis en examens, c’est donc agir pour que cette nouvelle méthode de coercition politique ne devienne pas une tradition républicaine.

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Mais cette majorité gouvernementale, qui en quatre ans n’a vraiment réussi qu’à réprimer les mouvements sociaux, troque parfois son bâton pour la carotte. Ses emplois de vie scolaire sont en effet la pâle copie des aides-éducateurs. Ces derniers avaient pourtant été supprimés, en 2002, par un gouvernement auquel de Robien appartenait déjà. Mais, cette fois, le dispositif est limité à deux ans au lieu de cinq ! A l’incohérence politique s’ajoute donc ici le cynisme d’une exploitation éhontée. Car si même le ministère doit reconnaître le besoin permanent d’un encadrement renforcé dans les établissements, alors rien ne peut justifier la précarité de ces emplois. Ici encore, la titularisation sans condition de tous les précaires demeure la seule revendication à la fois juste et efficace.

Comme est juste l’exigence de garder nos élèves sans papiers dans nos classes sans avoir à redouter que la police vienne les en expulser dans l’année. On mesure, au sort qui leur est réservé, toute l’hypocrisie de la sollicitude gouvernementale pour les élèves en difficulté. Projets de réussite éducative et autres internats de réussite éducative sont autant de gadgets médiatiques qui masquent mal l’essentiel de la loi Fillon : la mise en place d’une politique scolaire aussi résolument inégalitaire et autoritaire qu’asservie aux dogmes d’un libéralisme dévastateur.

C’est en effet par la précarité des salariés et le contrôle des chômeurs que le gouvernement entend gérer la crise sociale majeure qu’il a lui-même alimentée : contrat Nouvelle Embauche qui précarise les deux premières années de travail, emplois de vie scolaire qui renforcent les temps partiels dans des établissements où ont été supprimés surveillants et emplois-jeunes. De manière concomitante, ces mesures développent la paupérisation massive des salariés de l’école. Elles illustrent bien la supercherie de la politique actuelle contre le chômage.

Il est grand temps que salariés, chômeurs, précaires de tous horizons fassent converger leurs luttes pour rappeler vigoureusement à nos dirigeants qu’à défaut de gouverner, la rue incarne les valeurs populaires et démocratiques qu’ils sont censés servir.

Saint-Denis, le 2 septembre 2005