La destruction programmée des sciences sociales au lycée

samedi 19 mars 2011

Depuis de nombreuses années, la remise en cause de l’enseignement des Sciences économiques et sociales (SES) était devenue un véritable « marronnier » : à chaque rentrée scolaire, un article publié dans un hebdomadaire complaisant dénonçait un enseignement « trop politisé » qui ne comprendrait rien au monde de l’entreprise.

La réforme des lycées, une première fois différée grâce au mouvement social des lycéens, poursuit d’abord un objectif budgétaire, mais contient aussi une reprise en main idéologique. Elle fut l’opportunité d’une remise en cause fondamentale de la place des SES dans l’enseignement général, de ses contenus, de sa méthode. Bref, le gouvernement conserve le titre, mais le vide de tout ce qui fait sa spécificité.

C’est dans ce contexte que l’Association des Professeurs de Sciences économiques et sociales (APSES) a organisé le samedi 5 février à Paris les États généraux des SES avec l’intervention de sociologues (Louis Chauvel, Stéphane Beaud, Stéphane Bonnéry), d’économistes (André Orléan , Jacques Guin, Hubert Kempf), d’enseignants et d’anciens bacheliers ES. La réforme a été discutée sur la méthode, la forme, et le fond.

La méthode : il a été souligné que « la culture de l’évaluation » ne remonte pas jusqu’au Ministère de l’Éducation nationale lui-même. Aucun bilan n’a été fait des précédents programmes, « plébiscités » selon les porte-parole de l’APSES par les élèves et leurs enseignants, et alors que les bacheliers ES sont ceux qui réussissent le mieux leurs études supérieures. A contrario, les nouveaux programmes de SES (de Seconde et de Première, celui de Terminale n’est pas connu à ce jour) sont largement rejetés par la profession. Nous sommes bien loin de la phase d’expérimentation des années 1966-67, où ils étaient testés au fur et à mesure par des professeurs dans leur classe et suivis d’une concertation systématique [1].

La forme : c’est un volume horaire et un rythme de progression. En Seconde, avec une heure et demie d’enseignement par semaine (contre deux heures et demie précédemment, et trois heures jusqu’en 1999) et un programme qui, loin de se réduire proportionnellement, multiplie les notions, est absolument infaisable. Le résultat, c’est une impression de « survol » sans approfondissement, dénué de sens ; avec pour résultat collatéral de ne rendre possible qu’un seul devoir par trimestre, ce qui interdit tout suivi pédagogique, toute tentative de remédiation. À la fin du premier trimestre, les enseignants ne connaissent toujours pas leurs élèves.

Sur le fond, deux problèmes ont été soulevés. Un problème de censure explicite. Qu’en classe de Seconde le traditionnel thème de « la famille » ait été supprimé, s’explique par la vision utilitariste de ses inspirateurs : il est supposé ne servir à rien dans l’avenir professionnel des élèves, c’est-à-dire être inutile aux entreprises. Que le thème des classes sociales s’efface en Première révèle une vision consensuelle et harmonieuse du monde social, où les seules luttes sont des luttes de concurrence entre salariés pour l’employabilité, entre entreprises pour la compétitivité et entre nations pour le partage des marchés. L’enseignement de spécialité de Sciences politiques, de 66 heures en Première, est désormais intégré au tronc commun (en fin d’année, pour ceux qui auraient encore le temps) et réduit à 15 heures. En revanche, la durée consacrée désormais à la seule question du marché est étendue à 24 heures, soit une heure sur six. Les programmes de Terminale s’aligneront sur les programmes des écoles préparatoires dites « BL », comme si l’avenir d’un bachelier de l’enseignement général était forcément celui des écoles au recrutement le plus bourgeois.

Un enseignement spécifique

La spécificité des SES a toujours été à la fois pédagogique (partir de la représentation d’un objet par les élèves) et épistémologique : les sciences sociales, ce sont les regards croisés sur un même objet pour l’éclairer de manière différente et pluraliste. Or la « querelle des méthodes » dissimule des enjeux politiques. Ainsi, certains membres du « groupe d’experts » chargé de l’élaboration des nouveaux programmes proposent de revenir aux « fondamentaux ». Ce vocabulaire, repris du monde de l’entreprise, n’a pas pour objectif d’en revenir aux « rudiments ». Alors que la caractéristique des SES était de partir des « objets-problèmes », pouvant être étudiés de manière multiple : cours, exposés, enquêtes… à la fois par la sociologie, l’histoire, l’économie, la science politique ou la démographie, il nous est demandé désormais de prendre comme point de départ des notions abstraites. Mais là encore, il n’est pas inutile d’appeler un chat… un chat : les « objets-problèmes » ne sont que l’autre nom (en insistant sur l’aspect par lequel il parvient à la conscience d’élèves de 15 à 18 ans) des enjeux de société, dont on sait qu’ils sont par nature politiques.

Dans la fabrique des programmes

Qui sont les membres du « groupe d’experts » ? Des inspecteurs généraux, des universitaires, deux enseignants de lycée dont… un seul enseigne dans le secondaire (l’autre enseigne en classe préparatoire). Ceux-ci rejettent en bloc toute accusation. Leur programme ? Adapté aux études supérieures. La politique ? Nulle censure, ni d’eux-mêmes, ni du gouvernement. Selon eux, le simple apprentissage des notions rendrait possible toute analyse critique par les élèves, c’est donc de celles-ci qu’il faut partir. Aucune pression du gouvernement n’a jamais eu lieu sur aucun d’entre eux. Pourtant, l’action des lobbies est manifeste depuis plusieurs années. Ainsi Michel Pebereau, P-D.G. de BNP-Paribas et Président de l’institut de l’entreprise déclarait le 23 février 2004 : « il serait peut-être bon d’effectuer un travail pédagogique de fond sur nos lycéens […], afin de les sensibiliser aux contraintes du libéralisme et à améliorer leur compétitivité, en adhérant au projet de leur entreprise. Je me positionne donc aujourd’hui devant vous pour un enseignement où la concurrence est la règle du jeu ».

De son côté, Jacques Guin, économiste fondateur de la filière AES et ancien membre du groupe d’experts, a rappelé que la véritable instance de décision c’est la direction des programmes. Luc Ferry lui avait dit : « si tu dis que c’est contre tes convictions, on trouve quelqu’un d’autre ! » D’autres ont rappelé, en bons sociologues, que c’est précisément la fonction de l’habitus, ensemble de dispositions incorporées, d’aller au-devant de ce que l’on attend de soi, de manière à anticiper sur la moindre réprobation. La prétention des journalistes à l’indépendance à l’égard des pouvoirs politiques tout en soutenant la contre-réforme des retraites et en dénonçant la « grogne » des manifestants n’a pas d’autre origine.

Que faire ?

L’APSES a conçu des programmes alternatifs qu’elle soumet à la critique publique des collègues, et sans doute au-delà puisque ceux-ci sont en téléchargement sur le site de l’association. La question sur ce qu’il convient d’enseigner, ce qu’il est possible d’enseigner et comment le faire concerne toute la société. L’enfermer dans un tête-à-tête entre un groupe d’experts et la direction des programmes, mâtiné d’une consultation alibi des professeurs en sachant à l’avance ce qu’il conviendra de « lâcher » pour affirmer ensuite que les enseignants ont été entendus, est une mauvaise méthode. Mais livrer l’élaboration des programmes aux seuls enseignants en tant qu’« experts collectifs », tant dans le choix du volume horaire, des objets retenus que des méthodes, n’est pas non plus un gage suffisant de démocratie. Les rivalités de discipline, la volonté de « peser plus lourd » face aux autres matières en étant plus nombreux, bref une démarche corporatiste n’est pas une solution. Pas plus que celle qui prévaut actuellement dans les établissements dans une ambiance de sauve-qui-peut généralisé : désir exprimé de « contourner » les programmes ; arrangements par établissement en récupérant les heures d’ECJS, d’accompagnement personnalisé voire de TPE pour « faire des SES » sont des solutions individuelles, temporaires et précaires. C’est en luttant pour que soient inscrits en droit des horaires adaptés et des programmes démocratiquement discutés (depuis leurs enjeux !) que nous ferons des SES un outil pour la citoyenneté, non par de petits arrangements. Le système ne les ignore pas ; pire même : il s’en nourrit. C’est pourquoi la lutte pour l’enseignement d’une matière est inséparable de la lutte pour la transformation de la société.

Sud éducation Calvados


[1cf. Collectif, Enseigner les Sciences économiques et sociales. Le projet et son histoire, INRP, 19931

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