La grande famille de papa Robien

mardi 6 mars 2007
mis à jour samedi 28 avril 2007

Comment un ministre qui s’est distingué par ses directives pédagogiques rétrogrades, et par sa constance à accroître la charge de travail des personnels en réduisant leur pouvoir d’achat, a-t-il pu susciter aussi peu de réactions ? Une résistance aux chocs qui tient moins du miracle que d’une méthode éprouvée. Pour percer le secret de ce démolisseur en téflon, retour à Amiens où il s’est rodé comme agent d’assurances puis comme député-maire... avant de lui dire adieu ?

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Lui-même le note : « J’emploie souvent le mot ‘famille’ lorsque je parle de la communauté amiénoise. » Et pourquoi ? « Parce que c’est l’image qui correspond le mieux au sentiment qu’elle m’inspire. » Notre député use juste d’un cliché : les amiénois seraient solidaires et soudés, tous unis devant l’adversité, etc, etc, on connaît la chanson. Mais l’emploi de ce terme révèle davantage une conception moins fraternelle que paternelle de la démocratie.

Liberté, (Egalité), Paternité

On est en juillet 99. Côté collège Arthur Rimbaud, notre maire persiste et signe : pas question de le bouger d’un pouce. Du coup, même le recteur proteste : Mais enfin, Monsieur de Robien... Vous êtes le seul à défendre votre projet ! Et une opposante l’apostrophe carrément :
Elle : Nous sommes en dictature.
Lui : Oui, c’est ça. Milosevic à la puissance cent.
Elle : Mais toutes ces personnes, les quarante foyers qui vivent dans la barre, où est-ce que vous allez les reloger ?
Lui : Mais j’y pense, Madame, j’y pense. Nuit et jour. Je suis père, je suis grand-père... D’ailleurs, j’ai 136000 enfants.

Car voilà : dans une famille, il y a les petits et les grands. Les adultes et les enfants. Dans la ville, c’est pareil : d’un côté, des élus raisonnables et mûrs, connaissant problèmes et solutions ; de l’autre, des citoyens éternels adolescents, dissipés et chahuteurs. D’où cette mission dévolue à l’homme politique : « Gouverner, c’est avant tout faire de la pédagogie. » Ce qui signifie : nous, ses administrés, ne sommes pas ses égaux. Seulement des enfants qu’il a la lourde charge d’éduquer. D’où, également, cette interrogation : « La France serait-elle devenue adulte ? » Autrement dit : nous serions en progrès, nous commencerions à raisonner comme notre maître.

En guise de débat, Monsieur de Robien joue donc volontiers les instits. Il s’intronise prof’ de biologie, d’économie, de sciences-po, d’un peu tout quoi. Penseur de renom, il développe d’audacieuses théories : « La question qui vient tout de suite à l’esprit est la suivante : ‘Par quel mécanisme se crée la richesse ?’ En remontant aux sources de la vie, on comprend mieux les mécanismes qui se mettent en place. De l’être unicellulaire (le protozoaire) à l’insecte, de l’insecte à l’animal, de l’animal à l’homme, de l’homme à la tribu, de la tribu à la cité, de la cité à l’Etat, de l’Etat aux unions d’Etats... ce sont des organisations de plus en plus performantes qui ont permis la création de richesses de plus en plus grandes. »

Omni-compétent, deux pages plus loin notre auteur se fait généticien, général puis pédégé : « Une cellule qui ne détient pas la bonne information dans ses gènes devient vite perturbatrice : c’est la maladie. Une armée mal informée ne peut que perdre. Une entreprise qui n’a pas d’information pertinente sur ses marchés, sur les technologies qui conditionnent ses produits, sur la compétence des hommes et des femmes susceptibles de les produire, court à sa perte. De même que la richesse s’est créée à proportion des organisations, l’organisation dépend, elle, de la capacité qu’elle a à recueillir, utiliser, transmettre, faire circuler l’information qui conditionne son existence. »

Qu’importe cette salade d’analogies et ce brouillard de concepts. Les comparaisons sont là pour la « pédagogie ». Pour instruire. Car derrière cette vulgate apparaît toujours la même posture : celle du maître qui enseigne aux lecteurs. Or, faut-il le rappeler ? Monsieur de Robien n’est ni un scientifique ni un philosophe. Juste un politique. Il ne possède aucun savoir de plus que nous. Seulement du pouvoir et des convictions. Dès lors, à quel titre s’autorise-t-il à nous servir des leçons de choses ?

Père de père en fils

Ce modèle politique, notre ministre l’a hérité de sa propre enfance. Chez les de Robien, servir les habitants « était une tradition. Cela allait de l’assistance et des conseils que pouvait fournir mon père, lui-même exploitant agricole, à l’aide assurée par ma mère qui s’inquiétait toujours de qui était malade, qui avait eu un accident, qui allait se marier... Le village était une grande famille. Pour les gens en difficulté, ma mère quêtait dans tout le département. Pour eux, elle organisait des kermesses, des réunions, des tombolas. » D’un côté, le père qui « assiste » et « conseille », la mère qui « aide » et « s’inquiète ». De l’autre, les manants qu’on materne et paterne. Et c’est bien sûr au notable qu’est confié le rôle de décider et de gérer : « Ici, au village, le mandat était déjà occupé - et merveilleusement bien -, mon père puis mon frère étant maires. » Comme « ici, au village », la place est prise, Gilles s’en ira voir « là-bas, à la ville ». Sans perdre en route ce sens du partage des tâches entre château et hameaux.

Je cause, vous écoutez, nous dialoguons

Ce paternalisme dix-neuvième, mâtiné d’Ancien Régime, Monsieur de Robien le reproduit dans ses discours. Rien de bien méchant. Il en découle, néanmoins, une vision assez surprenante de la démocratie. D’abord, le recours autorisé à
l’autorité : qu’importe l’avis des associations, les protestations des enseignants ou l’inquiétude des habitants. Trop jeunes, encore dépourvus de raison, il faut se résoudre à faire le bonheur de ces enfants malgré eux...

Ensuite, la confusion volontaire entre « communication » (parole imposée par le haut) et « partici-pation » (dans les deux sens). Exemple : en janvier 1998, à l’occasion du Plan d’Action Municipal et à la suite d’un sondage géant, la municipalité organisa une imposante réunion. Le Journal Des Amiénois nous en offre un compte-rendu : « Devant un public attentif, Gilles de Robien a décliné sous les trois verbes... La salle s’est montrée particulièrement à l’écoute pendant la première partie de la soirée... Le public a montré son approbation lorsque le thème de la qualité du cadre de vie... » Et de conclure : « Cette mini-interviou en direct, sur le plateau du Coliséum, marquait le point final d’une soirée d’exercice de la démocratie locale, où la mise en scène servait l’explication de texte. » Un maire qui mène le bal, une opposition absente, un Jean-Pierre Pernaut complaisant, un public « attentif », « à l’écoute », qui « montre son approbation » sans prendre la parole... voilà comment s’exerce à Amiens « la démocratie locale » !

Sud éducation Somme

(Source : Fakir, http://www.fakirpresse.info/)

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