La lutte des classes : le retour !

Entretien avec François Ruffin
vendredi 4 juin 2010

Au terme d’une tournée en Provence, François Ruffin, membre de la bande à Mermet sur France-Inter, journaliste au Monde Diplomatique et fondateur de l’excellent Fakir, passait par l’Usine de la Redonne [1] pour parler de « Médias et luttes des classes ». Comme à son habitude il a beaucoup parlé, mais surtout de lutte des classes, thème central de son dernier livre [2].

Parler de lutte des classes, ça fait longtemps que ça fait has been. Comment en es-tu arrivé à ressortir cette expression ?

J’y pense depuis longtemps. Par exemple, je me suis rendu à Bourg-en-Bresse, et j’ai passé une nuit dans un foyer d’hébergement social, où logeaient surtout des intérimaires employés pour plumer les poulets. Et juste après, à Megève, dans un tournoi de polo sur glace à 3000 euros la minute, avec des gens dormant dans « le chalet des sens » à 40000 euros la semaine. Mais malgré le contraste je n’osais pas employer le mot. Ça fait « démagogue », « stalinien », « populiste », etc.

Et puis j’ai fait une enquête sur Vincent Peillon, qui a réussi à ne pas se faire élire dans une circonscription ouvrière, qu’on appelle chez nous le « Vimeu Rouge ». Cet échec était pour moi une preuve de l’écart entre le PS et les ouvriers. Dans une tribune qu’il publiait dans le Nouvel Obs., pas de trace du mot « ouvrier », « populaire », ou « classe ».

En tapant « Peillon + Lutte des classes » sur Google, pas une citation sur une lutte des classes. Même en essayant « Buffet + Lutte des classes », aucune réponse. Et puis, je suis tombé sur cette phrase : « La lutte des classe existe et c’est la mienne, celle des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la remporter », sauf que c’était pas Buffet Marie-Georges, mais Buffett Warren, l’homme le plus riche du monde en 2008. Que la première fortune mondiale énonce ça m’a décomplexé.

Comment se traduit cette victoire ou cette défaite selon le côté où l’on se place ?

Tout est résumé en une phrase : « La part des profits est inhabituellement élevée et la part des salaires est inhabituellement basse. En fait l’amplitude de cette évolution et l’éventail des pays concernés n’a pas de précédent dans les quarante cinq dernières années. » Ce n’est pas la CGT ou Attac qui dit ça. C’est la Banque des Règlements Internationaux (BRI), une institution de banquiers.

Il y a un chiffre qui condense toute l’évolution économique et sociale depuis 30 ans : entre 1983 et 2006, 9,3% de la valeur ajoutée a basculé des salaires vers les profits. Soit aux alentours de 200 milliards d’euros. 200 milliards qui, il y a trente ans, allaient aux salariés et vont maintenant aux actionnaires. C’est 10 fois le trou de la sécurité sociale. C’est 5 fois le déficit des retraites. Voilà pour moi le point aveugle du débat économique : à la fois central, déterminant, et jamais évoqué dans les médias.

Comment ce basculement s’est-il opéré ?

De quatre manières :
- par la suppression des postes. Dans le privé mais aussi dans le public. C’est autant qui, dans la comptabilité nationale, n’est plus versé en salaires, alors qu’il y a plus de richesses produites. Donc mécaniquement la part des salaires baisse ;
- par la stagnation des salaires. L’INSEE signale, dans une étude rendue publique à l’automne 2007, que le revenu salarial net moyen n’a pas augmenté en 30 ans. Alors qu’en 20 ans, le CAC 40 qui est parti en 1987 avec un indice 1000 points reste, malgré la crise, à plus de 4000 points ;
- par la flexibilité du travail. Qu’est-ce que cette flexibilité ? C’est l’adaptation du travail au plus près des besoins du capital. Depuis 1980, la proportion de travailleurs à temps partiels a été multipliée par trois. Celle des travailleurs par intérim ou en alternance a été multipliée par deux ;
- par le grignotage des « à côtés du salariat ». Une fois qu’on a supprimé des postes, fait stagner les salaires, imposé la flexibilité, sur quoi peut-on encore jouer ? Sur les « à côtés du salariat » : la Sécurité sociale, les Assedic, les retraites… Et toutes les « réformes » en cours vont dans une seule et même direction : un lent grignotage des droits.

Lutte des classes

Les seuls qui parlent encore de partage des richesses sont les partis dits à la gauche de la gauche. Or pour l’instant ils sont loin de remporter un succès électoral à la mesure de la détresse sociale.

Comment expliques-tu cela ?

D’abord, l’unité. La mosaïque de la « gauche de gauche » est aujourd’hui incompréhensible pour qui n’est pas un politologue averti. Ensuite, il manque une réponse claire à la menace majeure qui pèse sur les classes populaires : le dumping social, c’est-à-dire leur mise en concurrence, dans l’industrie notamment, avec les pays à bas coûts de main d’œuvre : et là, on entend des bonnes intentions (altermondialisme, gouvernance mondiale, relocalisation) mais pas une proposition réaliste et tranchée. Enfin, une vision : quand Jaurès s’opposait au capitalisme, il y avait l’évidence d’un contre modèle, le socialisme. On aperçoit sans doute des prémices de ce contre modèle, qui mêlerait rouge et vert, mais il est encore loin de convaincre pleinement.

Quel serait l’intérêt de remettre « la lutte des classes » en avant ? Ne serait-ce pas donner l’occasion de hurler au soviétisme (« vous voyez bien dans quelle impasse le communisme nous a menés ») ? N’est-ce pas pour cette raison que même dans la « vraie gauche » le terme n’est plus utilisé ?

Il ne faut pas jeter le bébé marxiste avec l’eau du bain stalinienne. Au passage, c’est François Guizot, historien de droite, ministre libéral, qui énonçait : « que fut la Révolution Française ? Une lutte des classes entre la bourgeoisie et l’aristocratie ». Marx n’a fait que reprendre l’expression. Il prolonge ce raisonnement et voit dans le dix-neuvème siècle une lutte des classes entre le prolétariat et la bourgeoisie. C’est assez dire que la « lutte des classes » n’est pas un objectif politique, pas un idéal à atteindre. C’est juste un outil de description du réel.

Alors, pourquoi défendre cette expression — et d’autres (populisme, protectionnisme, etc.) ? Pourquoi mener cette bataille sur les mots ?

D’abord, poser des mots sur les choses permet de clarifier ces choses, de mieux les saisir. Et si la conscience de classe s’est effacée c’est, notamment, parce qu’à partir du milieu des années 80, les organisations de gauche ont cessé d’employer ces mots et de désigner un adversaire commun.

Ensuite, c’est le propre des classes dominantes : elles ont pour elles la force des choses (l’argent, les médias, le Sénat, les ministères, etc.), elles n’ont pas besoin de la force des mots. En général, elles préfèrent les mots lisses, les mots qui endorment, les mots gentils du consensus — tout en menant, objectivement, cette « guerre des classes » avec férocité. Nous, pour mettre notre « camp » en ordre de bataille, nous avons besoin d’identifier les combats en cours et, j’y reviens, d’identifier un adversaire. Le discours de la gauche, de Jaurès au Mitterrand des années 70, était un discours de conflictualité — qui est désormais remplacé part une gauche bisounours, qui aime tout le monde. Et n’a aucune chance de séduire les écrasés.

Enfin, comment transformer ce qu’on n’ose pas nommer ? Si, aujourd’hui, nous manquons de courage pour prononcer des mots, où trouverons-nous ce cran pour, demain, si le pouvoir revient à gauche, bouleverser les choses — et aller quotidiennement contre les intérêts organisés des banquiers, des médias, de l’industrie ?

Le parti socialiste vient de faire connaître ses positions sur la réforme de la retraite. Aucune allusion au partage des richesses. Peut-on attendre de lui de changer les choses, vu qu’il a été l’un des responsables de la dégradation ? Sur qui compter alors ?

Je citais Jaurès, tout à l’heure. La situation d’aujourd’hui me rappelle, moi, ce début de vingtième siècle. Un parti radical dominait alors la « gauche », mais sans projet, sans projet autre que maintenir une république installée. Et à côté de ça, un tas de sectes socialistes que viendraient, dans la douleur, unifier Jaurès et Guesde. C’est sous la pression du Parti socialiste d’alors que le Parti radical a mené quelques réformes progressistes (début des retraites, impôt sur les successions, etc.). Les socialistes d’aujourd’hui sont les radicaux d’alors : « Rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur et toujours près de l’assiette au beurre. » Mais si l’on veut que le curseur se déplace vers la gauche, que le PS regarde par là plutôt que vers le centre, que les capitaux soient taxés et ainsi de suite, il faut d’abord que la « gauche de la gauche » pèse, devienne davantage une force.

L’histoire n’avance jamais assez vite pour les militants. Mais il me semble quand même que, lentement, elle avance.

Sud éducation Var


[1L’usine de la Redonne est un lieu culturel alternatif géré par une association d’associations à Flayosc près de Draguignan (Var).

[2La guerre des classes, Éditions Fayard.

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