La sociologie de Bourdieu ou la radicalité complexe

 mars 2002
mis à jour samedi 29 janvier 2005

Nous publions ici un texte de Philippe Corcuff, maître de conférences en science politique à l’université de Lyon 2, ancien élève de Pierre Bourdieu. Après la disparition de ce dernier, il nous semblait nécessaire, au-delà de l’exercice obligé de l’hommage, d’inciter notre lectorat à se pencher sur l’œuvre d’un auteur marquant dans notre champ professionnel et plus largement dans le mouvement social.

Les néo-libéraux ont propulsé à partir des années 1980 un slogan qui a eu un certain écho parmi "les élites" : "le libéralisme est du côté de la complexité, mais sa critique est simpliste". À l’inverse, Pierre Bourdieu, grand savant reconnu internationalement, a contribué à faire basculer la complexité dans le camp de la critique sociale, grâce à quelque chose comme une radicalité complexe.

L’école comme lieu de ségrégation socio-culturelle

Un des premiers terrains d’investigation de Pierre Bourdieu, dans son tandem avec Jean-Claude Passeron, a été l’école, avec Les héritiers (Minuit, 1964), puis La reproduction (Minuit, 1970). Bourdieu et Passeron mettaient en évidence l’écart entre la croyance républicaine en une promotion scolaire en fonction des dons et des mérites individuels et les réalités de la sélection sociale. L’école participe à la reproduction des privilèges. Et, dans la ségrégation scolaire, il y va beaucoup de l’appropriation inégale d’un capital culturel (modes de raisonnement, langage, références culturels, etc. les plus légitimes dans les modes de vie dominants), alors que les analyses d’inspiration marxiste y voyaient surtout l’effet direct de la structure du capital économique. On sait bien, par exemple, que les enfants d’enseignants (dotés en capital culturel, mais pas en capital économique) ont des probabilités de réussite à l’école assez élevées.

Dans l’étude du fonctionnement de l’école, Bourdieu et Passeron commençaient à affiner un concept-clé : celui de violence symbolique. Ainsi les diverses formes de domination, à moins de recourir exclusivement à la force, doivent être reconnues comme légitimes, de sorte que les dominés eux-mêmes adhèrent à l’ordre dominant, tout en méconnaissant son caractère arbitraire. C’est ce double processus de reconnaissance et de méconnaissance qui apparaît au coeur de la violence symbolique. Par exemple, l’enseignant de français qui met "brillant" ou "lourd" dans la marge d’une copie fait un geste renvoyant à une hiérarchie sociale (le "brillant" qualifiant plutôt les détenteurs du capital culturel légitime et le "lourd" ceux qui en sont exclus), qui sera pourtant reconnu comme un jugement sur la compétence personnelle de l’élève mais méconnu comme l’effet indirect d’une domination sociale.

Ces éléments de critique sociale de l’école ne visaient pas à décourager les enseignants dans leurs tâches, mais à souligner l’ampleur du chemin à parcourir pour démocratiser réellement l’école. Et suggéraient en pointillés que transformation de l’école et transformation de la société étaient nécessairement liées.

Complexité de la question de la domination

Avec l’analyse de l’institution scolaire s’esquissait une sociologie de la complexité des rapports de domination. Chez Bourdieu, il n’y a pas un espace unidimensionnel avec un "bas" ("l’infrastructure économique") qui détermine "en dernière instance" un "haut" plus superficiel ("la superstructure politique, juridique et idéologique"), comme souvent chez les marxistes. Le monde social se révèle pluridimensionnel, c’est-à-dire composé d’une pluralité de champs sociaux autonomes (champ économique, mais aussi champ culturel, champ politique, etc.). Chaque champ est régi par des relations de domination spécifiques, avec des enjeux propres et des monopolisations de capitaux particuliers (capital économique, capital culturel, capital politique, etc.) ; la domination masculine étant transversale aux différents champs. Une formation sociale comme la société française est pensée comme la juxtaposition et l’articulation d’une diversité de capitalisations et de dominations. On n’a pas affaire à un capitalisme, mais à des capitalismes. Ce qui rend le travail pour rassembler les dominés plus difficile aux anti-capitalistes, car on peut être dominant dans un type de rapports (en tant qu’homme ou titulaire d’un fort capital culturel) et dominé dans un autre (en tant que détenteur d’un faible capital économique ou politique).

Face à ces dominations, Bourdieu accordait une grande place à l’effort de connaissance. Il se situait là dans le sillage de l’approche originale de la liberté proposée par Spinoza. La liberté n’est pas quelque chose de donné, dont on jouit spontanément, mais elle constitue une conquête, dans la prise de conscience de ses propres déterminations. C’est pourquoi Bourdieu avançait dans Le sens pratique (Minuit, 1980) : "La sociologie (...) offre un moyen (...) de contribuer, ne fût-ce que par la conscience des déterminations, à la construction autrement abandonnée aux forces du monde, de quelque chose comme un sujet" (p.40-41). Connaissance du monde social et auto-connaissance, transformation de la société et transformation de soi-même apparaissent étroitement imbriquées. Demeure toutefois chez Bourdieu une vision assez domino-centrée (centrée sur la notion de domination) de la vie sociale, peu attentive à ce qui échappe dans les relations humaines quotidiennes à l’emprise des dominations ; ce qui pourrait cependant servir de support à l’émancipation.

Ambivalences de la lutte collective

La sociologie de Bourdieu interpelle d’une autre façon les militants. Tout militant, à des degrés divers, est un porte-parole, prend la parole pour un collectif ("les enseignants", "les travailleurs", "les sans-papiers", etc.). Or, ce travail militant revêt une double dimension : 1) pour exister publiquement, pour voir exprimer ses expériences, ses intérêts et ses aspirations dans un espace public, un groupe (des ouvriers aux malades du SIDA, en passant par les écologistes) a besoin de porte-parole, mais 2) l’existence de ces porte-parole enferme la possibilité de l’usurpation de la parole par ces semi-professionnels de la parole, la possibilité de la domination des représentants sur les représentés. Et si cela vaut d’abord pour la politique partisane, c’est aussi valable, avec une intensité variable, pour les syndicats, les associations ou les autres collectifs. "Il faut toujours risquer l’aliénation politique pour échapper à l’aliénation politique", notait lucidement Bourdieu (Langage et pouvoir symbolique, Seuil, "Points", 2001, p.261). La lutte collective baigne dans l’impureté et elle est pourtant nécessaire. Encore l’association de la critique sociale et de la complexité !

Philippe Corcuff, SUD éducation Ain Rhône Loire

Agenda

<<

2019

>>

<<

Octobre

>>

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
30123456
78910111213
14151617181920
21222324252627
28293031123