Le rapport de trop

Rapport Thélot
dimanche 31 octobre 2004
mis à jour lundi 13 décembre 2004

Le travail de la commission Thélot [1] n’est pas, comme il le prétend, l’expression d’un véritable débat démocratique. Loin d’exprimer les attentes des divers acteurs du monde éducatif, il ne fait que décliner les politiques européennes issues de la stratégie de Lisbonne : privatisation des services publics couplé à une politique de plein emploi... précaire et flexible. Prenant acte que « la part des emplois non qualifiés restera considérable dans l’avenir » [2], il préconise principalement de réduire l’offre éducative destinée aux élèves les plus en difficulté. Cette affaissement des moyens et des objectifs serait lourde de conséquences. Sur la définition du métier d’enseignant d’abord, mais aussi sur le fonctionnement des établissements. Passage en revue des aspects les plus inquiétants de ce travail d’expert.

Le smic culturel pour les gosses de smicards

Au motif de recentrer l’enseignement autour des savoirs fondamentaux, Thélot propose de le diviser en trois socles : « l’indispensable », « l’obligatoire » et « l’optionnel ». Leurs contenus devraient être déterminé par un futur Haut Conseil de l’éducation - « autorité indépendante composée de personnalités diverses dont la majorité ne sont pas des experts du système éducatif » -, mais celui du socle commun est, quant à lui, déjà bien défini : « lire, écrire, maïtriser la langue et les discours, compter, connaître les principales opérations mathématiques, s’exprimer (y compris en anglais de communication internationale), se servir de l’ordinateur, vivre ensemble dans notre République ». Les enfants en difficulté dans ces apprentissages fondamentaux devraient alors sacrifier les deux autres socles pour consacrer l’essentiel de leur temps à rattraper leur retard... mais sans jamais pouvoir rattrapper leurs camarades dans les autres disciplines. On risquerait ainsi de voir apparaître des élèves privés d’enseignement historique, scientifique, artistique ou sportif. Autant de disciplines devenues facultatives pour eux, mais qui resteront bien obligatoires pour entrer au lycée. Le rapport préconise donc rien de moins qu’une pré-orientation précoce de ces élèves vers l’enseignement professionnel, assortie d’une éducation au rabais.

Car l’originalité du rapport Thélot, c’est aussi d’aligner les savoirs fondamentaux sur les compétences professionnellement indispensables. Cette conception « économiste » de l’éducation affecteraient évidemment les contenus disciplinaires en profondeur. Il s’agira d’apprendre à lire et à écrire, plus de transmettre une culture littéraire. On fera humblement à compter, mais on ne formera plus l’esprit au raisonnement mathématique. Enfin, on transmettra l’anglais de communication internationale - c’est-à-dire un bricolage utilitaire qui n’est plus, à proprement parler, une langue - sans initier à une civilisation étrangère. La grande ambition de ce rapport semble donc être de renoncer à toutes les ambitions encore existantes dans l’Education nationale... pour la mettre au service exclusif de la production. On est bien loin du projet Langevin-Wallon qui, dans les ruines de l’après-guerre, fixait pour but au système éducatif l’accroissement progressif et universel du niveau des connaissances.

Des profs superflexibles

Bien entendu, ce déshabillage des programmes n’exigerait plus des enseignants le même degré de spécialisation disciplinaire. Les épreuves de recrutement, organisées dans un premier temps au niveau régional, porteraient donc sur deux matières en combinant « épreuves classiques » à l’entrée de l’IUFM et « entretien d’aptitudes » au terme des deux ans de formation. Cette bivalence devrait, outre les économies effectuées, faciliter le remplacement en interne des collègues absents. Car le rapport préconise de « donner aux collèges et aux lycées eux-mêmes le responsabilité de (...) pallier dans les 48 heures l’absence (...) d’un professeur (...) Une conception moins rigide des emplois du temps permettrait en effet qu’un professeur absent puisse être remplacé par un collègue exerçant ou n’exerçant pas dans la même discipline ». Cette conception moins rigide des emplois du temps, c’est une augmentation de 4 à 8 heures par semaine de la présence dans l’établissement pour y assurer de nouvelles missions : relations avec les parents, suivi des élèves ou travail en équipe seraient ainsi intégrés au service normal, permettant au passage de faire quelques économies du côté de la vie scolaire. D’abord imposées aux néo-recrutés et seulement proposées aux autres, cette augmentation du temps de travail ainsi que la modification de son contenu s’inscriraient « dans le contexte du contrat d’établissement ». Résultat prévisible de cette attaque contre le statut de 1950, les collègues dont les établissements concentreront les élèves réduits au « socle commun de l’indispensable » devront probablement y rester huit heures de plus... plutôt que quatre dans les bahuts « chics ».

Des établissements « autonomes » pour des profs au pas

Ces inégalités parmi les enseignants renforceront aussi le pouvoir de la hiérarchie administrative. Ce qui tombe plutôt bien car Thélot ne l’a pas oubliée. Selon lui, « il convient de renforcer l’autorité et la responsabilité du pôle de direction des établissements ». D’une part en lui donnant le pouvoir de recrutement sur l’équipe de direction, d’autre part en lui donnant un pouvoir de sanction. Cette équipe de direction comporterait des enseignants et des CPE sortis du rang, via la constitution d’une « direction de la vie éducative » et « d’une direction des études ». Ses fonctions hiérarchiques s’étendraient à certains aspects de la gestion des personnels mais aussi de la pédagogie (puisque 10% des crédits seraient librement utilisables par les établissements, sans compter les dotations complémentaires, sur une base contractuelle avec les autorités hiérarchiques, qui pourraient s’élever jusqu’à 25% de la DHG). Côté gestion des personnels, le rapport préconise notamment « l’évaluation individuelle (...) outil privilégié pour gérer les carrières et les promotions des professeurs (...) ou encore, le cas échéant, les sanctions ». Le premier degré ne serait pas épargné par cette fièvre autoritaire puisqu’on y mettrait aussi en place un corps de chefs d’établissement avec pouvoir hiérarchique.

Ce rapport est le poisson-pilote de la réforme de la Loi d’orientation de l’éducation prévue pour le printemps prochain. Il permet au ministère de tester sur l’opinion certaines de ses propositions. C’est pourquoi il serait irresponsable de réduire la polémique à la seule question du temps de travail. Car ce rapport dessine surtout un véritable projet politique. Celui du fatalisme social qui renonce à porter la culture dans les milieux populaires ; celui de l’économisme, surtout, qui asservit le savoir et sa transmission aux impératifs de la production ; celui de l’autoritarisme, enfin, qui place la soumission à la hiérarchie au rang d’enseignement fondamental ou soumet l’équipe éducative aux diktats du management « moderne ». Contrecarrer ce projet exige une action résolue des personnels, en lien avec les parents conscients des graves attaques que leurs enfants vont subir, pour faire en sorte que les Lumières ne s’éteignent pas tout à fait à l’école.

Sud éducation Orléans-Tours


[1Composée à l’origine d’une cinquantaine de membres, on y trouve de toutes les compétences : comme Bertrand Collomb (PDG de Lafarge et président de l’Association Française des Entreprises Privées), Jean Lardin (président de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment), Françoise Gaussen (Directrice diocésaine de l’enseignement catholique de l’Hérault) ou encore Mélanie Opinel... étudiante en prép’ENA à l’IEP de Grenoble !

[2Les citations entre guillemets sont extraites du rapport consultable sur www.debatnational.education.fr

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