Le rapport qui nous (d)Reiss(e) le poil

mardi 8 février 2011

Le 29 septembre 2010, le député Frédéric Reiss a remis au Premier ministre le rapport « Quelle direction pour l’école du 21e siècle ? ». À consulter sur le site du gouvernement.

Voici la nouvelle bombe de ce député UMP du Bas-Rhin. À vrai dire, il n’y a pas de scoop dans les mesures préconisées mais rien de rassurant pour autant. L’essentiel s’articule autour de la volonté de créer des établissements autonomes dans le premier degré et de les doter de directeurs aux statuts et aux prérogatives élargis. Le tout, rassurons nous, pourra revêtir un caractère expérimental : n’est-ce pas ainsi qu’on a généralisé le fichier base-élèves ? L’ensemble des dispositifs censés mettre en orbite l’école du 21e siècle est bien entendu ancré dans une logique de restructuration du premier degré. L’accent est mis sur le nécessaire regroupement des écoles dissimulé derrière de nobles intentions : la pédagogie, l’amélioration des résultats, la résorption des difficultés scolaires, mais le vernis ne résiste pas. Toujours la même antienne : optimiser les moyens de fonctionnement que l’existence de petites structures met en péril (p.66), agir sur la flexibilité des personnels (p.77) “deux pistes au moins permettant une avancée dans la gestion des personnels de l’Éducation nationale pourraient être envisagées dans le cas des regroupements scolaires : le fait que les enseignants soient nommés, non plus dans une des écoles du regroupement, mais dans le regroupement lui-même, ainsi que la présence d’un seul directeur par regroupement. » « En tout état de cause, des moyens permettant de faciliter la mutualisation des dépenses au profit des regroupements scolaires doivent être envisagés ». Les EPEP sont clairement relancés avec cette fois toute une palette de précautions (les collectivités sont des partenaires, etc.) visant à éviter la colère des maires de communes menacées par de tels regroupements. Il faut dire qu’à force d’être étranglées financièrement les collectivités locales vont finir par se rallier aux arguments des super-managers de l’éducation.

Ce qui retient cependant notre attention, c’est avant tout la cohérence de ce projet avec d’autres mesures phares mises en place ou en passe de l’être. À l’instar du dispositif CLAIR désormais en exergue au collège, l’existence d’établissements autonomes dans le premier degré pourrait permettre au directeur de procéder au recrutement des personnels précaires EVS ou AVS et d’établir des contrats avec les collectivités territoriales ou bien des partenaires privés : dans de telles entités, il y a évidemment continuité du scolaire, du périscolaire et du parascolaire (p 92). Une jolie petite entreprise où les directeurs pourraient aussi s’offrir le luxe de choisir leur staff en fonction de leur profil ou de leur... projet (voir l’encart qui suit à ce sujet), étonnant, non ? (p.99).

Ce rapport ne manque pas de nous donner la nausée, mais que ceux qui attendent que l’alternance politique dissipe l’orage y prennent garde : on y retrouve au passage (p.23) les propos de M. Migaud, président de la cour des comptes qui affirme que « la solution aux difficultés du système scolaire ne se trouve pas (…) dans un accroissement des moyens financiers et humains qui lui sont consacrés. » Toutes les bonnes raisons de ne pas accepter les orientations prises par le ministère de l’Éducation nationale à travers ses réformes se retrouvent condensées dans ce pensum : renforcement de la hiérarchie, mise en concurrence des établissements et des personnels, liquidations des petites écoles. Il n’appartient qu’à nous au quotidien de nous battre pour faire reculer cette volonté de transformer en entreprise le service public.

Leçon de vocabulaire

Nous avons relevé l’itération de certains termes : ça donne une idée de comment est envisagée l’école du 21e siècle. À vous de juger. Pour nous, ça ressemble plutôt à la World Company version « agent Orange »…

Largement en tête, on retrouve le mot « projet, projets » avec 125 occurrences en 196 pages. Suivent « évaluations ou évaluer » 82 fois, « contrat, contrats » 72, « performance » 45, « pilotage, piloter » 38, « obligations » 27, « chef, chefs » 26, « coûts » 26, « leader ou leadership » 22, « efficacité » 16, « gouvernance » 11.

En revanche apparaissent « pédagogie » 1 fois, « apprendre » 2 fois et « collectif » 12 fois (et encore… il est souvent accolé à projet). On n’est pas là pour parler de ça dans l’Éducation nationale.

Projet ? Le verbe divin !

Projet est le mot le plus utilisé dans les ouvrages de management à partir des années 90.

« Aujourd’hui, on réunit un groupe de jeunes. Avec eux, on monte un « projet ». Ce projet dure un an. On défend ce projet en échange d’une subvention, en concurrence avec d’autres porteurs de projets. Ce projet n’est pas fini qu’on est déjà en train de préparer le projet suivant pour obtenir la subvention suivante. À partir du moment où l’on fait ça, mesdames et messieurs, on entre dans la définition marxiste de la marchandise. La marchandise, c’est un bien ou un service réalisé dans des conditions professionnelles, qui teste sa pertinence sur un marché en concurrence avec d’autres biens ou services équivalents. Et bien mesdames et messieurs, le mot « projet » est un mot qui insidieusement, transforme notre vie en un processus de marchandise. »

Franck Lepage « inculture(s) 1 », éditions du cerisier - 2007

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