Les “humanistes” et les sans-papiers

mercredi 31 août 2005
mis à jour samedi 15 octobre 2005

Comme tous les politiques de ce pays, les ministres de Villepin et Sarkozy se disent "humanistes", "fiers de la France, berceau des droits de l’homme" et de "nos valeurs". Leurs prédécesseurs le disaient aussi. Pourtant, depuis 30 ans, la situation de l’immigration n’a cessé d’empirer, plus encore depuis l’offensive multiforme des lois Sarkozy en 2003.

- Ils traquent les sans papiers pour faire toujours plus de chiffre : 11 000 expulsions en 2003, 16 000 en 2004, de Villepin en voulait 20 000 en 2005 et son rival Sarkozy qui veut faire encore mieux surenchérit maintenant à 23 000.

- Ils consacrent 76 millions d’euros pour agrandir les Centres
de Rétention Administrative, en créer de nouveaux, aménager des "chambres familiales" équipées en "matériel de puériculture adapté" pour y enfermer aussi les tout-petits, les plus grands que la police va parfois chercher jusque dans les écoles, les jeunes majeurs expulsables dès leurs 18 ans. Des mineurs isolés sont renvoyés dans leur pays d’origine. C’est la suspicion généralisée sur tous les mariages, le refus d’examen de preuves de travail réel depuis des années.

- Ils empêchent le regroupement familial, il y a trop "d’abus".

- Ils cassent le droit d’asile ; ils prévoient même, cyniquement, avec la complicité des pays européens, d’externaliser le droit d’asile en Libye. Cynisme encore de l’utilitarisme migratoire, affiché, revendiqué : on a besoin d’immigrés, mais on veut les « choisir » en fonction de « nos » besoins, en bras et en matière grise.

Cet été 2005, nouveau durcissement, les mauvais coups de l’été : le retour des charters, des rafles... Sarkozy déclare : les sans-papiers "n’ont pas vocation à se maintenir en violation de nos lois, ils seront raccompagnés" ; "quand on vit en France, on aime la France, si on n’aime pas la France, personne ne vous oblige à rester" (variante du slogan lepéniste : "la France, aimez-la ou quittez-la") ; "nous voulons les meilleurs étudiants du monde et pas ceux dont personne ne veut". Clairement, le thème immigration va être exploité avec toute la démagogie possible comme élément important de la stratégie de la droite -attirer les voix de l’extrême droite xénophobe et raciste- dans la perspective de 2007. Les sans-papiers sont les victimes/otages de cette ignominie.

La réunion du G5 -présidée par la France, regroupant les ministres de l’Intérieur allemand, britannique, espagnol, français et italien- débouche sur l’annonce de vols charters européens pour expulser à grande échelle. Le 27 juillet, un premier charter expulse 40 Afghans vers Kaboul. L’Afghanistan est "un pays sûr".

Rafles à Paris, 27 sans-papiers arrêtés place Stalingrad le 25 juillet, plusieurs dizaines à Belleville le 6 août, à Barbès, en banlieue, les Roms sont concernés... Le 29 juillet, deux décrets, publiés en douce, précisent les conditions d’attribution de l’AME -Aide médicale d’Etat- pour en limiter l’accès (justifier d’une présence ininterrompue depuis 3 mois, plus une foultitude de justificatifs de ressources, d’identité, impossibles à réunir pour un sans-papier). Tout cela baignant dans le cautionnement explicite de la prévention du terrorisme.

Une délégation de sans-papiers et de soutiens a été reçue le 30 juin par le directeur de cabinet de Sarkozy. Les soutiens se sont rendus à cette rencontre, sans illusion sur l’issue, pour témoigner, par leur présence, de leur solidarité avec la lutte des sans-papiers ; pour exprimer leur opposition à la politique de ce gouvernement ; pour affirmer qu’une autre politique de l’immigration est nécessaire.

Le directeur de cabinet a donc écouté, répondu, expliqué et justifié la politique de son ministre : "pas de régularisation globale". Il a aussi reconnu "des dysfonctionnements, des injustices, des inégalités de traitement" et la nécessité de réexaminer "les situations dignes d’intérêt". Il a donc annoncé qu’une nouvelle circulaire serait adressée aux préfets dans les prochaines semaines. Il a enfin proposé "des rencontres régulières pour faire le point", écouter "les suggestions" et à cet effet de constituer "un petit groupe de travail de 5 à 6 personnes".

C’était évidemment non une avancée, mais un piège diviseur, une proposition contre-nature. S’il est nécessaire de discuter et batailler avec les préfectures, instituer un travail commun Intérieur/sans-papiers/soutiens, pour quelques "bénéfices" mineurs ne l’est pas : ce serait forcément reconnaître et donc valider une politique détestable qu’il suffirait d’amender, corriger à la marge pour qu’elle devienne acceptable. Aussi, sans ambiguïté : pas de "collaboration", "d’élaboration commune", de "groupe de travail intérieur/sans-papiers/soutiens".
Au contraire, aujourd’hui, notre entreprise commune -collectifs de sans-papiers et organisations de soutiens-, c’est la re-mobilisation pour redonner un espace politique à la lutte des sans papiers.

Que ces "humanistes" proclamés qui parlent, jugent et ordonnent "au nom du peuple français" sachent bien que nous n’acceptons pas cette politique indigne qui bafoue les textes nationaux et internationaux ratifiés par la France : déclaration universelle des droits de l’homme, convention de Genève, convention européenne des droits de l’homme, convention internationale des droits de l’enfant.

Parce que nous sommes syndicalistes, antiracistes, démocrates, nous voulons le respect des droits fondamentaux de chaque être humain. Cela signifie d’abord la liberté de circulation et d’installation et l’instauration d’un statut de résident européen.

Il faut, aujourd’hui, un moratoire sur les reconduites à la frontière, et, dans les temps qui viennent, mener un large débat national, le porter au niveau européen et au-delà, pour bâtir une autre politique de l’immigration fondée sur les droits de la personne.

La seule solution humaine, réaliste et efficace est la régularisation globale de tous les sans-papiers.

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RESF

Le Réseau Éducation Sans Frontières s’est créé en juin 2004 à l’initiative d’enseignants que le sort promis à leurs élèves révoltait. Depuis un an, par son action, RESF a révélé l’ampleur du scandale national de ces jeunes scolarisés sans papiers menacés d’expulsion, des enfants en centres de rétention et a organisé leur défense. Dans toute la France, des profs, des syndicalistes, des parents d’élèves, des élèves eux-mêmes solidaires de leurs copains, des militants des droits de l’Homme et antiracistes, de multiples associations se sont unies au sein du réseau pour s’opposer à une politique indigne condamnant des jeunes en danger qui ont, pour la plupart, des histoires difficiles et tragiques.

Parmi eux Randy, 6 ans, en rétention à Rennes - Ming, 18 ans, et Wei-Ying, 18 ans, à Evreux, IQT [1], APRF [2] - Khalid, 18 ans, à Valence, expulsé - Majda, 10 ans (père IQT) - Vasile, 19 ans, rétention à Paris - Viktoryia, à Mulhouse, IQT - Madeleine, Mireille, à Ivry, IQT - Famille S, Villeurbanne, rétention - Marie Caliste, 19 ans, à Cachan, IQT - Samuel, 16 ans, à Pau, interpellé dans son collège, rétention, prison - Ryan, 7 mois et Mama, à Saint-Denis, IQT - Mustapha, 6 ans, à Bordeaux, caché dans son école pour échapper à la police - Mhamed, 15 ans et Ahmed, 17 ans, à Fameck (Moselle), interpellés dans leur collège - Amir, Nassim, Réhad, à Clichy, APRF - Khadiatou, 5 mois, rétention - Isaac, 8 ans, à Rennes, rétention - Famille kurde, à Issy les Moulineaux, IQT - Manssoura, 20 ans, à La Ferté Bernard, IQT - Hans, deux fois en rétention - Zarina, Leila, Ibrahim, à Blois, IQT - Eddy, 24 ans, à Blois, expulsé - deux familles à Thionville, rétention et APRF - Kilani, à Rouen, rétention - AnaÏs, à Paris, IQT - HODILON, à Paris, IQT - Medhi, à Paris, Jodelle, à Paris, IQT...
La liste complète est bien plus longue.

Des combats ont été gagnés, des régularisations arrachées, des sursis concédés. D’autres, beaucoup trop, perdus.
Rentrée 2OO5, le réseau continue. Nous ne laisserons pas se faire tranquillement le sale travail d’expulsion de ces jeunes. Nous continuerons d’agir pour leur protection, pour leur régularisation et celle de leur famille. Aucun être humain n’est illégal.

Le rôle des enseignants, CPE, travailleurs sociaux, chefs d’établissement est essentiel. Les élèves sans papiers ne révèlent pas facilement leur situation, par peur des conséquences, par honte. Si, dès la rentrée, la question est évoquée dans les classes par les personnels des établissements et que l’on sait pouvoir parler à un adulte qui inspire confiance, alors un grand pas est franchi. La place des enfants et des jeunes majeurs étrangers sans papiers n’est pas en centre de rétention, mais dans les écoles, les collèges, les lycées.

Pour joindre RESF,

Un site : www.educationsansfrontieres.org

Un e-mail : educationsansfrontieres@free.fr

Une liste d’information : resf.info@rezo.net à laquelle on peut s’abonner sur http://listes.rezo.net/mailman/listinfo/resf


[1IQT : Invitation à quitter le territoire

[2APRF : Arrêté préfectoral de reconduite à la frontière

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