Lutte contre la loi Vidal : analyse de la mobilisation à partir du cas montpelliérain

jeudi 10 mai 2018

Temporalité de la mobilisation

La mobilisation actuelle contre le Plan Étudiant et ses suites (loi ORE, Parcoursup, Arrêté Licence) s’inscrit dans la continuité des luttes contre la restructuration néo-libérale du service public d’enseignement supérieur et de recherche (ESR).
À Montpellier, le mouvement, commencé début novembre, s’est d’emblée posé sur des bases intersyndicales ESR (CGT-FO-FSU-Solidaires), inter-établissements (Université de Montpellier et Université Paul-Valéry Montpellier 3) et inter-catégorielles (personnels et étudiant-es ensemble dans l’intersyndicale, les réunions d’information et les assemblées générales). Les actions d’information se sont succédées de novembre à février, mais la mobilisation est demeurée de basse intensité.
Tel a été le cas jusqu’au 15 février, où l’AG a réuni 1200 personnes à la suite de la première action de blocage de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. La seconde moitié de février a alors vu une extension de la mobilisation sur les autres sites universitaires de Montpellier. Le blocage des bâtiments d’enseignement du campus de Paul-Valéry, temporaire de mi-février à mi-mars, a également permis un début de mobilisation autonome des personnels de Paul-Valéry, qui ont organisé leurs propres assemblées générales des personnels et voté plusieurs journées de grève au mois de mars.
La mobilisation est ensuite montée crescendo, avec la reconduction de blocages successifs à Paul-Valéry -temporaires jusqu’au 27 mars, et depuis illimités- ainsi qu’avec la volonté de faire la jonction avec les autres secteurs en lutte. Un tournant a été marqué par la journée du jeudi 22 mars. À la suite de la manifestation en défense des services publics, l’AG inter-luttes, organisée dans un amphi de la faculté de Droit, a voté l’occupation de nuit de cette dernière. Les militant-es présent-es ce soir-là ont été violemment agressé-es et expulsé-es par une milice fasciste qui est entrée dans l’amphi avec la complicité du doyen Philippe Pétel, lequel a par la suite démissionné et été mis en examen. Suite à cet événement, l’exposition médiatique de la contestation de la loi Vidal, jusque-là très faible, a explosé. La mobilisation, tant localement que nationalement, s’est dynamisée et étendue à de nouveaux sites universitaires.

Répression violente et tentatives de division

L’agression subie par les militant-es à la fac de Droit, qui a attiré l’attention de la France entière sur la situation montpelliéraine, n’est pourtant pas un cas isolé. Strasbourg, Lille, Tolbiac : les attaques contre les étudiant-es mobilisé-es se sont multipliées au printemps 2018, rappelant la fonction sociale première des groupuscules fascistes qui en sont les auteurs - casser les grèves. Ces groupuscules ont joué le rôle de supplétifs d’une police qui est également intervenue de manière violente dans de nombreuses universités comme à Bordeaux, Lyon ou Grenoble.
Au quotidien, les étudiant-es et les personnels mobilisé-es ont également fait face à des formes plus ordinaires de répression. La direction de l’Université Paul-Valéry Montpellier et ses relais dans la structure hiérarchique de l’université se sont livrés à toutes sortes d’intimidations : menaces sur les personnels précaires visibles dans la mobilisation, attaques publiques contre des collègues relayant des oppositions collectives à Parcoursup, pressions exercées sur des enseignant-es pour réorganiser des cours annulés en raison des blocages. Probablement guidée par des consignes ministérielles, la direction de Paul-Valéry n’a pas lésiné sur les dépenses pour imposer des examens à distance, mettre en état des sites pour déplacer des cours et des examens, ou encore engager des vigiles supplémentaires pour créer une atmosphère de tension sur le campus.
Les étudiant-es et les personnels mobilisé-es ont, enfin, fait face à des tentatives continuelles de division (entre personnels et étudiant-es, entre personnels de l’administration et enseignant-es) de la part de la direction de Paul-Valéry, mais aussi de la part d’organisations syndicales favorables à la politique du présent gouvernement et alliées de l’équipe présidentielle de Paul-Valéry. L’existence d’un camp favorable à l’austérité et élitiste, plus ou moins assumé, au sein des universités a aussi constitué une caractéristique de la mobilisation de cette année, par rapport à la révolte universitaire de 2009 qui avait largement mobilisé les enseignant-es.

Aliénation : réticences enseignantes à l’engagement dans la lutte

En effet, en dépit des effets délétères aisément prévisibles de la réforme sur leurs propres conditions de travail, les enseignant-es se sont généralement peu mobilisé-es. Lorsqu’elles et ils l’ont fait, c’est souvent avec un temps de retard sur l’engagement des étudiant-es et avec toutes les difficultés pour leur apporter un soutien inconditionnel.
Il y a d’abord le cas des enseignant-es favorables, plus ou moins ouvertement, à l’idée de sélection et à celle de mise en concurrence des étudiant-es et des universités qu’elle implique nécessairement. Rien de bien étonnant à cela si l’on se souvient que leur parcours s’est accompli sous le régime du concours et de la sélection, dont il leur est dès lors souvent impossible de critiquer les principes sans faire vaciller par là même la légitimité de leur position institutionnelle. Autrement dit, si bon nombre d’enseignant-es ne voient pas d’un mauvais œil le classement des dossiers, l’examen des curriculum vitae et des lettres de motivation, c’est parce qu’elles et ils sont habitués à ces procédures qui leur ont jusqu’à présent réussi, qu’elles leur semblent parfaitement naturelles et propres à distinguer les « meilleur-es ».
Mais il convient de comprendre le cas, plus complexe, de celles et ceux qui, tout en étant opposé-es à Parcoursup, voire tout en percevant la gravité et l’urgence de la situation, se sont montré-es pour le moins réticent-es à venir renforcer le mouvement dans les formes qu’il a prises à Paul-Valéry et dans beaucoup d’autres universités. On a pu observer, chez certain-es, un clivage entre la conscience des menaces objectives pesant sur l’université et le type d’actions qu’elles et ils étaient disposé-es à entreprendre pour y faire face. À cela, on peut trouver de multiples raisons, parmi lesquelles le souvenir de l’échec du mouvement contre la LRU… Cependant, il faut souligner que l’essentiel des résistances s’est concentré autour des modalités de la mobilisation étudiante : le blocage, d’une part ; les cours substitutifs, de l’autre. « Je n’aime pas trop l’idée de cours substitutifs, affirme un collègue, parce qu’elle sous-entend que les cours que nous faisons habituellement ne sont pas bons ».
On ne saurait mieux formuler la crainte qui a certainement traversé bon nombre de collègues : crainte que ce qui est en jeu dans la présente lutte soit non seulement l’opposition à la loi ORE, mais aussi la mise en question d’un certain rapport au savoir et d’une conception verticale, asymétrique et hiérarchique de la pédagogie.

Émancipation : pratiques de luttes autogestionnaires et laboratoire pédagogique

La lutte menée contre la loi Vidal se construit, depuis plusieurs mois, sur la base de pratiques autogestionnaires et de démocratie directe. Celles-ci prennent la forme d’assemblées générales souveraines dotées d’outils démocratiques :
• ordre du jour amendable et voté par l’assemblée ;
• animation et prise de notes scrupuleuses ;
• minutage du temps de parole et aide à la formulation de propositions ;
• inscription sur le tour de parole en double liste ;
• rotation des tâches à chaque AG.
Des comités de mobilisation mettent en œuvre les décisions votées en AG. Des commissions prennent en charge des tâches précises (ex : logistique, communication, programmation, etc.).
À Montpellier, le caractère expérimental de l’occupation active de l’université ne dissocie pas étudiant-es et personnels. Cette occupation permet, en effet, de développer un véritable laboratoire pédagogique. Des salles et des amphithéâtres accueillent des cours substitutifs (conférences, ateliers-séminaires, etc.) afin de revendiquer l’existence d’une université libre, critique et ouverte à tout-es. Cet emploi du temps organisé chaque semaine sert la lutte et la lutte sert à expérimenter, à affirmer la puissance démocratique d’agir de chacun-e. Il s’agit bien là d’une affirmation politique : l’université telle que l’envisage la loi Vidal n’est pas acceptable, mais l’université telle qu’elle existe déjà ne l’est pas pour autant.
Tous les ingrédients de l’éducation populaire et émancipatrice sont ici réunis : lutte, pratiques éducatives, expérimentation pédagogique, volonté de transformation sociale et politique. Il s’agit d’expérimenter pour aller vers la conduite d’une société où l’on ne délègue pas son pouvoir de décision.

Sud éducation Hérault

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