"Nettoyage, esclavage. Esclavage, ça suffit !"

 mars 2003
mis à jour samedi 15 janvier 2005

Syndiquées à SUD, employées de ménage d’Arcade (sous-traitante du groupe Accor), elles étaient en grève depuis le 7 mars 2002 ! 3ème chaîne internationale hôtelière, Accor, c’est F1, Novotel, Frantour, Sofitel, Ibis, Mercure... Cadences infernales, contrats à temps partiel imposés pour un nombre d’heures de travail aléatoire, salaires de misère : le groupe Accor apprécie les populations fraîchement immigrées, illettrées et précaires, ce qui ne l’empêche pas de participer à la construction du centre de rétention de Roissy pour les sans-papiers et de louer ses salles de réception aux nervis du Front National ou du MNR.. Nous avons interviewé Pierre de SUD-Rail et Faty de SUD-Propreté et Services pour en savoir plus.

Pierre : Nous sommes quelques militants de SUD-Rail qui nous occupons du secteur Nettoyage. C’est une tradition chez nous puisqu’il y a beaucoup de gens du nettoyage qui travaillent dans les gares et le matériel roulant. Ces gens sont hors statut et nous nous sommes toujours battus pour qu’ils intègrent les salariés à statut. Ils nous ont contactés parce que nous avons des pratiques syndicales honnêtes, ce qui n’est pas évident dans un secteur aussi maffieux. La technique des patrons du nettoyage consiste à acheter les meneurs, dès que les gens commencent à s’organiser. C’est d’autant plus facile que, dans ce milieu, nous avons affaire à une main d’œuvre dont 90% sont immigrés de la "dernière vague".

Q : Peux-tu revenir sur la lutte engagée dans la chaîne Accor ?

Pierre : Chaque hôtel représente un chantier. Dès que le mécontentement monte, le personnel fait une pétition avec ses revendications qu’il envoie à la direction. Les travailleurs expliquent que si des négociations ne s’ouvrent pas, ils démarreront la grève. Le patron repousse en général le délai d’une semaine à 15 jours si bien que la colère retombe. Il convoque ensuite des délégués du personnel, leur cède 2 ou 3 babioles et les délégués se chargent de faire reprendre le travail. Au début de l’an dernier, plusieurs pétitions de ce genre nous sont parvenues. Nous avons contactés les personnes en leur disant qu’il serait préférable de n’en faire qu’une en unifiant les revendications et en créant ainsi un meilleur rapport de forces. A l’hôtel Vaugirard, les femmes de ménage ont décidé de se mettre en grève le 7 mars 2002 et ont tenu un an, à 3 jours près. Elles ont été rejointes au début du conflit par d’autres femmes de 4 hôtels différents, au total 35 personnes. La direction a joué les contre-feux en envoyant des délégués CGT pour remplacer les grévistes. Elle a également envoyé l’encadrement pour "boucler" les hôtels de manière à empêcher les femmes de communiquer avec leurs semblables d’autres hôtels. Le mouvement n’a pas pu s’étendre. Mais les 35 femmes grévistes étaient très déterminées. Pendant l’été, quelques unes ont repris.

Q : Ces femmes sont originaires d’Afrique noire ?

Pierre : Maliennes ou Sénégalaises pour la plupart, tout se passe sans problème. Elles travaillent à temps partiel imposé, ont des contrats de travail qui impliquent des cadences infernales et qui, de manière déguisée, les cantonnent à un travail à la tâche. Elles doivent toucher quelque chose comme 1euro 93 par chambre pour 17 minutes en moyenne par chambre. Cela dit, les cadences peuvent changer selon le type d’hôtel.

Q : Comment peuvent-elles tenir depuis si longtemps ?

Pierre : Pour presque toutes, il s’agit d’un 2ème salaire. Arrivées depuis peu en France, elles n’ont pas des besoins identiques à ceux dont nous sommes, nous, dépendants. Et puis il y a des initiatives de soutien pour les aider financièrement. Mais c’est sûr qu’elles sont déterminées pour tenir près d’un an et mener les actions qu’elles ont choisies de mettre en oeuvre : occupations d’hôtels du groupe Accor, rassemblements devant le siège... Au début, aucune négociation n’était en vue. Nous étions confrontés à de véritables autistes sociaux. Accor a une position dominante sur le marché de l’hôtellerie en France. Arcade est un sous-traitant. Nous avons donc insisté pour qu’Accor intervienne, considérant qu’il était responsable moralement en tant que donneur d’ordres. On a mis la pression sur ce groupe en essayant de le toucher sur ce qui fait mal : son image. Certains dépliants parlent de "générosité, de convivialité, d’éthique". Or, cette entreprise n’est pas "nickel" comme ses chambres ou sa "pub". On a joué la médiatisation et à force de "tarabuster" les journalistes, on a réussi à avoir de bons papiers dans la presse, ce qui a amené télés et radios. Grâce à cette médiatisation, il y a eu du soutien financier, des rassemblements dans les hôtels en occupant les halls, en distribuant des tracts et en faisant la manche. On a eu l’idée d’organiser un parrainage avec l’Union Solidaires qui regroupent tous les SUD. Des structures syndicales se sont engagées à parrainer une gréviste pendant la durée de la grève, ce qui a pas mal marché jusqu’à l’été. Ce qui les a fait tenir, c’est la volonté de dignité, ne plus se faire "avoir" parce qu’elles ne savaient pas lire leur contrat de travail ou leur fiche de paie. Ce qui les révoltait, c’est également l’arbitraire car, dans la chaîne Accor, il y avait du personnel Accor avec de meilleures conditions de travail et de paye. Elles ressentaient cela comme une injustice de traitement.

Q : Où en est-on aujourd’hui ?

Pierre : Au mois de juin 2002, le PDG a annoncé qu’il faisait une charte avec ses sous-traitants. Il reprenait en gros les principales revendications des grévistes. Il exigeait, par exemple, que le sous-traitant ait les mêmes cadences que le personnel Accor. On a obtenu une réduction des cadences, pas suffisante à notre avis, mais c’est déjà une victoire. Il y a un net progrès et ce qu’il faut souligner, c’est qu’on l’a obtenu pour toutes les femmes qui travaillent pour Accor, pas seulement les grévistes et celles d’Arcade.

Q : Faty, tu es secrétaire de SUD-Propreté et Services. Peux-tu décrire tes conditions de travail ?

Faty : On fait toutes le même sale boulot, mais on n’était pas payé pareil, même si on nettoyait le même nombre de chambres. Certaines étaient payées pour 8 heures, moi pour 6. Pour vous donner une idée, ma 1ère paye, c’était 2700f. Certaines avaient le droit de s’arrêter à midi pour manger, moi non. La grève m’a permis d’apprendre à lire et à écrire pour ne plus me faire avoir. Nous en avions marre d’être traitées comme des outils, d’avoir des cadences intenables et des heures complémentaires pas payées.

Q : Quel est le bilan ?

Pierre : Un groupe minoritaire, soudé et volontaire avec la solidarité professionnelle et interprofessionnelle ( en dehors de Solidaires et des SUD, nous avons été soutenus que par la CNT et des dissidents de la CGT-Nettoyage), une médiatisation du conflit ... Et nous avons gagné : sur la réduction des cadences, la question des primes de chantier, le temps de travail effectivement pris en compte et payé. Maintenant, la négociation porte sur la compensation des journées de grève. Entre l’aide et ce qu’on va obtenir, la perte ne sera pas immense, même si elle est réelle.

On peut continuer à marquer son soutien en envoyant des chèques à l’ordre de SUD Propreté et Services, 17 bd de la Libération 93200 St-Denis
(au dos, inscrire : soutien grève Arcade).

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