Note de conduite : de Robien persiste, signe et aggrave !

Analyse de la commission fédérale Vie scolaire sur la note Vie scolaire
dimanche 29 janvier 2006

La loi d’orientation de 2005 prévoyait que le brevet national des collèges intègre « une note de vie scolaire » selon les critères suivants : assiduité, respect du règlement intérieur et engagement dans la vie de l’établissement. Mais, à la rentrée, c’est l’ensemble des élèves de collège, de la Sixième à la Troisième, qui se la verront attribuer. Le ministre a justifié sa décision, prise sans concertation aucune, par le fait que « le respect dû aux enseignants et à tous les personnels travaillant dans les établissements scolaires fait partie du comportement attendu des élèves au titre du socle commun des connaissances et des compétences ». Cette note, trimestrielle, sera attribuée par le principal du collège après consultation du conseiller principal d’éducation et du professeur principal. Le ministère en indiquera dans les semaines à venir les modalités définitives.

De nombreuses voix se sont élevées contre cette disposition. Les syndicats de l’éducation, les fédérations de parents, les mouvements pédagogiques, dans une quasi unanimité, ont exprimé de vives critiques. Les syndicats de chefs d’établissement et l’Inspection générale elle même ont formulé d’importantes réserves. Cela n’a pas freiné le « manager pédagogue ».

La mesure est contestée sur plusieurs points.

Elle prend un caractère de « triple peine ». En cas de non respect du règlement intérieur, l’élève est déjà sanctionné. Le comportement en classe donne également lieu à une évaluation en conseil de classe et influence l’orientation. Il sera donc stigmatisé une troisième fois et pour l’examen qui plus est (et encore plus gravement si certaines mentions permettent d’obtenir des bourses au mérite). Même la bonne vieille note de conduite n’était pas prise en compte à ce niveau !

Raccourci utilitariste, elle induira des stratégies hypocrites. Les élèves « s’investiront » donc dans la vie collective parce que ça rapportera ! Bel exemple de la « citoyenneté » libérale... tout s’achète, rien n’est gratuit... Terminées les satisfactions éthiques, liquidé l’altruisme ! On vendra du concret, du monnayable, de la marchandise, enfin !

Mais ne tournons pas autour du pot... comment avoir la moindre illusion sur les intentions et les méthodes de la droite lepénisée qui avance menton en avant.

Au delà des lamentations passéistes et démagogiques, au delà de l’imposture du retour à l’école d’avant-hier, au delà même du désir de gagner l’électorat d’extrême droite, il s’agit d’une nouvelle pièce du puzzle totalitaire. Le pendant de la politique de destruction des droits sociaux (ici l’éducation) est la pénalisation générale qui s’exerce aujourd’hui dans tous les secteurs : en voici un nouveau dispositif.

On ne s’étonnera pas que le ministre aie rappelé, en cette occasion, son souhait qu’un « policier référent tienne une permanence dans un collège ou un lycée, si le besoin s’en fait sentir ». On apprend aussi ces jours-ci que le gouvernement envisage des sanctions pénales dès 10 ans, la condamnation possible à partir de 13 ans à une « période d’initiation au travail de 30 à 120 heures, non rémunérée », la future participation des PMI, en primaire, « au dépistage précoce des enfants présentant des troubles du comportement »...

Et qu’on ne nous rejoue pas le faux procès du laxisme, le problème n’est pas là, notre critique est tout sauf du renoncement ! Praticiens de l’éducation, nous sommes confrontés, et chaque jour en première ligne, au délitement de l’ordre des générations, au spectacle de la violence sociale sous toutes ses formes. Nous sommes entièrement persuadés qu’il faut poser des contraintes pour émanciper, être en mesure de dire « non ». Nous ne sommes simplement pas dupes des fausses solutions de cette politique du talon de fer qui risque, non seulement, d’être inopérante (mais, au fond, le gouvernement s’en soucie-t-il vraiment ?) mais, sans doute, de provoquer des tensions accrues.

Le manager-démagogue peut bien sauter comme un cabri en martelant « autorité » dans tous les discours qu’il prononce, cette « autorité » incantatoire ne fait plus sens. Congédiée des relations sociales, pour cause de chômage, d’inégalités vertigineuses, de racisme, d’envahissement des esprits par le spectacle de la marchandise et le mépris généralisé. Dans le champ de ruines que le libéralisme laisse derrière lui, il n’est plus guère possible de s’adosser à un quelconque ordre symbolique transcendant porteur d’espoir, de progrès et de liens sociaux.

L’essence de l’acte éducatif est d’amener l’individu à la capacité de se poser des questions, à respecter la loi parce qu’il en comprend le sens, parce qu’il y trouve son intérêt matériel et moral, et qu’il est en capacité de la faire évoluer. Il s’agit « de chercher des réponses qui véhiculent le plus fidèlement possible le sens porté par la règle commune et qui, en même temps, manifestent à l’élève, au jeune le respect scrupuleux de sa personne et du citoyen qu’il est en train de devenir » [1]. Le tout dans un monde incertain et complexe. On ne voit pas en quoi, la note de conduite, au mieux gadget, au pire provocation vexatoire supplémentaire, pourrait y contribuer. Un travail gigantesque de civilisation est à conduire, il ne pourra être mené à bien que par une prise de conscience collective accompagnée de mesures d’urgence sociale en faveur de la jeunesse et de l’Ecole.

Et c’est, là encore, une nouvelle offensive contre les métiers de la Vie scolaire, ces empêcheurs de punir en rond, qu’on veut plus que jamais ramener vers une fonction de pure répression... Lors du débat parlementaire, M. Guy Geoffroy, UMP et paraît-il ancien CPE, croyant nous gratifier, déclarait « l’équipe de la vie scolaire et le conseiller principal d’éducation sont très fondés à porter un jugement » sur les capacités des élèves à se conformer aux exigences de la note de conduite. Le vocabulaire judiciaire de cet ancien collègue (qui fait carrière) traduit, très probablement, le fond de sa pensée : nous sommes là pour « juger ». Et bien non, pour observer, analyser, comprendre, agir en conséquence pas pour « juger » ! Ce dispositif mine encore un peu plus le sens de nos missions. Les CPE perdent la tâche d’organiser l’apprentissage de la citoyenneté en acte pour récupérer la responsabilité de « l’apprentissage de la civilité et du respect de la règle » : la note sera, en grande partie, de notre responsabilité alors que nous bénéficiions jusque là d’une position particulière du fait de sa non-participation à la notation. Et il s’agira de noter des actes, des attitudes, des personnes dans leur individualité et non des productions. Quelle triste conjuration d’imbéciles ! On assistera, de surcroît et pour le moins, à une régression majeure du droit des élèves à avoir une parole critique. Gageons que les CPE ne l’entendrons pas de cette oreille.

Quelle meilleure conclusion que celle que tirent les étudiants de l’IUFM de Montpellier en lutte contre la catastrophe programmée induite par la baisse draconienne du recrutement :

« La baisse des postes aux concours est l’arbre qui cache la forêt. La réalité c’est la précarisation des statuts et la dégradation des conditions de travail (assistants d’éducation, généralisation du recours aux vacataires, classes surchargées, etc.). Que réclamait le personnel à Etampes (Essonne) après le drame de l’enseignante frappée de plusieurs coups de couteau par un élève le 16 décembre ? Un truc évident, des postes en plus, c’est tout. Quelle est la réponse du ministre ? Son cabinet travaille sur l’actualisation d’une circulaire ministérielle de 1998 pour permettre l’ouverture de permanences policières à l’intérieur des bahuts ! A cela s’ajoutera bien sûr les portiques à l’entrée et la vidéosurveillance. Ajoutons par ailleurs l’abaissement de l’âge de l’apprentissage à 14 ans, le projet de loi contre la délinquance, etc. En fait c’est un projet de société qu’il nous propose. Toujours plus pour la répression et toujours moins pour l’éducation, la santé, les retraites... »

Le supporterons-nous encore longtemps ?


[1Cf Elisabeth Maheu, formatrice à l’IUFM de Rouen sur les questions de prévention des violences et de régulation des conflits, auteur de nombreux ouvrages (Editions Chronique sociale).

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