Pour un salaire étudiant !

Ni allocation d’origine fiscale, ni "revenu minimum vital"
 mars 2001
mis à jour dimanche 3 avril 2005

Les mouvements de grève qui ont récemment affecté certains "restaurants" Pizza Hut ou McDonald’s ont fait apparaître au grand jour ce que chacun savait et taisait : une immense zone de quasi-non-droit, des dizaines de milliers de jeunes, pour beaucoup étudiants, contraints de sacrifier une vingtaine d’heures par semaine pour gagner quelque chose que l’on a peine à qualifier de salaire, des conditions d’exploitation d’une brutalité extrême.

Études compromises, santé menacée, dangers encourus par les livreurs contraints aux pires acrobaties... Nous savons tout cela. Il faudrait y ajouter bien d’autres faits, qui nous renvoient à des temps préhistoriques des rapports salariaux, comme la négation de l’identité imposée à des jeunes issus de l’immigration forcés d’arborer des badges où on les rebaptise de prénoms "français ou américains", les heures supplémentaires non déclarées, les conditions d’hygiène scandaleuses, les manifestations les plus débridées de l’autoritarisme hiérarchique (hiérarchie souvent calquée, dans ces établissements, sur les brigades militaires...).

Au total, des dizaines de milliers de "jobs", qui ne sont en rien des emplois, échappent à ce qui reste du droit du travail ; des jeunes à qui l’on inculque ainsi les nouvelles normes de travail en vigueur dans la société ; des milliers d’emplois qui se situent à l’extérieur du marché réglementaire du travail ; une "demande" pressante de travaux de survie, qui permet de tenir à distance et de faire pression sur l’emploi "adulte".

Il faudrait ajouter à cela la pratique qui se répand d’études financées par des prêts bancaires, de telle manière que les étudiants qui y ont recours hypothèquent leurs salaires à venir, auto-financent leurs études en dépendant par anticipation des revenus incertains à venir. Formidable opération : banques et employeurs futurs faisant souvent partie des mêmes groupes capitalistes, celui qui emploiera éventuellement l’étudiant demain prélèvera sur son salaire pour se "rembourser" des sommes qui auront servi à l’étudiant à valoriser sa force de travail, ce dont l’employeur sera bénéficiaire...

Les employés de Pizza Hut, de MacDonald’s, mais aussi de Disney ont manifesté à l’appel du Groupe des dix "Solidaires", de la CGT et de l’UNEF-ID. Ces syndicats étaient à leur place, et SUD éducation soutient cette mobilisation.

Une vieille discussion

Il faut cependant aller plus loin. À l’occasion de cette manifestation, un sujet a été effleuré, celui des ressources des jeunes qui poursuivent des études, mais n’ont pas la chance d’être entretenus par leurs parents. C’est une vieille discussion. Elle était déjà d’actualité dans les années 60, lorsque l’UNEF d’alors revendiquait un salaire étudiant, indépendant des ressources des parents, et permettant à tous, même à ceux qui pouvaient être pris en charge par leurs parents, de s’en émanciper.

Le modèle existait alors au sein même de l’Université, avec les Instituts de préparation aux enseignements du second degré (les IPES), où des étudiants se destinant à l’enseignement secondaire étaient recrutés et, sur le modèle des Écoles normales d’instituteurs ou des Écoles normales supérieures, devenaient élèves-professeurs, bénéficiant, contre un engagement de dix ans à enseigner dans l’Education nationale, d’un salaire de plein droit, qui, à l’époque, correspondait, pour les ENS comme pour les IPES, à un salaire d’enseignant en début de carrière. La création de ces IPES répondait alors au besoin pressant qu’avait l’État de recruter de très nombreux enseignants du second degré, pour assumer la massification des études secondaires. Salariés de plein droit, les Ipésiens cotisaient comme n’importe quel salarié pour la Sécurité sociale, les retraites, les allocations familiales. Dépouillés de ce qu’ils avaient de spécifique (le besoin de profs du secondaire), les IPES étaient, tout comme les Ecoles normales, un modèle dont la généralisation pouvait être revendiquée.

Nous savons ce qu’il en est advenu : les IPES, comme les Écoles normales d’instituteurs, ont été supprimés. La généralisation des études supérieures, l’accès de couches sociales démunies ou nettement pauvres à l’Université ont fait naître deux phénomènes parallèles : d’une part les "jobs" (qui se sont d’ailleurs substitué aux emplois salariés d’été par exemple, où le jeune touchait un salaire de plein droit), qui ont connu l’expansion que l’on sait, et d’autre part toute une série d’allocations, de bourses, qui ne permettent pas de vivre correctement et de mener à bien des études souvent coûteuses, et qui ont toutes leur origine dans le budget de l’État, c’est-à-dire dans la fiscalité.

Il est temps de reprendre cette discussion, et de brandir de nouveau cette revendication, trop longtemps refoulée. Il en est temps parce que de nouveau se pose le problème d’un recrutement massif d’enseignants, destinés à compenser les nombreux départs en retraite de ceux qui, précisément, avaient alors été recrutés dans les EN et les IPES. Mais ce n’est là qu’une coïncidence et une occasion à saisir. Il en est temps, parce que fondamentalement, cette situation scandaleuse révélée par les grévistes de la restauration rapide (et dont ils ne sont qu’une petite fraction) doit cesser.

Pour un salaire étudiant

Ce que SUD éducation propose à l’action commune, c’est le combat pour le salaire étudiant, entendu comme salaire de plein droit, avec, comme pour tout salarié, une proportion de ce salaire socialisée sous forme de cotisations sociales.

C’est le salaire étudiant, sans critère de ressources des parents, et non les allocations fiscalisées, les bourses aux méritants, le "revenu de survie" ou quelque autre formule de même type.

C’est le salaire, à hauteur du SMIC par exemple, versé à tout jeune au-delà de l’âge de la scolarité obligatoire, et payé par les employeurs (y compris bien sûr par l’Etat) - sous forme de cotisations sociales prélevées de manière spécifique à cet effet -, pour se préparer à entrer, avec une qualification (et quelle que soit cette qualification) dans le monde du travail.

Soyons parfaitement clairs : il ne s’agit pas d’un "statut étudiant" à financement fiscal, mais d’un salaire, rémunérant leur situation de travail, scolaire (poursuite d’études) ou non (en cas de recherche d’emploi). Il s’agit d’un salaire qui, comme tout salaire digne de ce nom, est payé par les employeurs : ce sont eux qui bénéficieront de cette période de formation, ou qui, aujourd’hui, refusent d’employer ceux qui en ont terminé avec leur formation.

Les objections ne manqueront pas contre cette revendication. Elles viendront d’abord des employeurs, des patrons : "encore des charges sociales, encore des limites à notre liberté d’entreprendre, encore une entrave à la nécessaire et naturelle (comme dirait Jospin) recherche du profit !"

Elles viendront des incrédules : "Ça serait bien, mais ce n’est pas possible !".

S’il en est besoin, répondons aux premiers que retraites, Sécurité Sociale, congés maternité sont des situations de non-travail qui sont financées par une partie, socialisée, du salaire de tous les salariés de ce pays. Que leurs cris ne visent en réalité qu’à diminuer le salaire en se déchargeant de cette partie socialisée du salaire par sa transformation en impôts prélevés par l’Etat sur les salariés pour l’essentiel. Que la lutte des classes existe, et qu’elle a historiquement consisté à tenter, pour les salariés, d’obtenir des meilleurs salaires. Que c’est pour y être en partie parvenu qu’ils ont pu contraindre les patrons à payer, non seulement les périodes de travail effectif, mais aussi celles de non-travail : retraite, maladie, maternité, congés payés. Et qu’il serait temps et justice d’y ajouter les périodes de non-encore-travail que sont les études et la recherche du premier emploi correspondant.

Pour un salaire jeune

Répondons aux autres (les sceptiques, les incrédules) que leurs grands-pères disaient la même chose du travail des femmes. Et que l’entrée massive de celles-ci sur le marché de l’emploi a contribué grandement, par leur salarisation, donc par leur participation à la collecte de la part de salaire socialisée, à rendre possible la naissance de la Sécurité Sociale ou des retraites complémentaires. Rappelons-leur également que n’importe comment, si on leur en donnait le choix, les employeurs en reviendraient volontiers à la situation qui prévalait au XIXe siècle, où ni la maladie, ni la maternité, ni la retraite n’étaient couvertes, où les congés payés n’étaient même pas un rêve.

Sollicitons plutôt les spécialistes (économistes en particulier) qui nous aideront à formuler de manière incontestable cette revendication, qui nous indiqueront comment elle peut prendre forme, qui nous donneront les arguments (y compris "techniques") qui nous permettront de ne pas être entravés par tous ceux qui, même de bonne foi, estimeront que "ce n’est pas réaliste !" (après tout, il ne faudrait certainement pas faire de longues recherches pour découvrir que leurs grands-pères disaient la même chose des retraites, des congés payés, ou des congés maternité avant que ceux-ci ne soient imposés).

Car au-delà des problèmes de "faisabilité" (par définition techniques), ce dont nous pouvons être sûr, c’est, d’abord, que cette revendication est juste et, ensuite, que comme toute revendication tant soit peu sérieuse, elle ne peut être imposée que par la lutte.

Intéressons-nous donc à tous ceux à qui nous pouvons faire une proposition d’action commune dans ce sens :

Aux étudiants qui trouveraient là le moyen d’une autonomie, d’une vie dans de bonnes conditions, sans devoir s’épuiser et compromettre santé et études dans des "petits boulots" indignes.

Aux chercheurs d’emploi (chômeurs parce que chassés d’un emploi, parfois parce que l’employeur leur a préféré des étudiants, pris à la gorge et moins regardants, ou des jeunes à la recherche d’un premier emploi) pour qui s’ouvrirait un large champ de recrutement dans les "faux emplois" proposés aux étudiants, qu’il s’agirait alors de "normaliser" pour y imposer le Droit du travail.

À tous ceux qui pensent qu’élargir la base du salariat, c’est élargir la base de la part socialisée du salaire, et donc la couverture par le salariat des situations de non-travail ou de "non-encore travail"...

Cela fait du monde, des centaines de milliers d’étudiants, des centaines de milliers de salariés au chômage, des millions de parents salariés, chômeurs ou retraités... C’est à ceux-là, et aux organisations, syndicales ou autres, de tous ces gens-là, que nous nous adressons pour leur proposer de lancer ce combat en commun.

En face, M. McDonald’s, M. Pizza Hut, M. Disney... et leurs actionnaires ne vont pas être contents. Mais on ne peut pas contenter tout le monde...

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