Pourquoi féminiser les écrits ?

vendredi 7 décembre 2012

Texte adopté aux journées complémentaires du VIème Congrès Fédéral des syndicats SUD éducation de mai 2012 à Montpellier, les 29 et 30 novembre 2012 à Créteil

Pourquoi féminiser les écrits ?

En France, le 11 mars 1986, une circulaire est parue au Journal officiel recommandant aux administrations de désigner les femmes, dans l’exercice de leur profession, par le féminin des noms de métiers, de grades ou de titres de fonction. Cette circulaire n’a pas été diffusée et n’a pas eu l’effet escompté.

Le 6 mars 1998, une nouvelle circulaire a prescrit la féminisation des appellations professionnelles. Une étude faite à l’époque démontre qu’il n’y a aucun obstacle en français à la féminisation des noms de métiers. Toutefois, au nom d’une soi-disant « logique républicaine » (celle de l’universalisme), il faut conserver au masculin sa valeur générique. Dans notre quotidien syndical, les mots « militants », « adhérents » ou encore « sympathisants » sont des mots qui restent masculins pluriels et désignent des hommes quoi que l’on en pense.

La féminisation s’inscrit historiquement dans le sillage du féminisme nord-américain des années 1970. Au Québec, les Francophones ont donné aux femmes une plus grande visibilité à travers la langue utilisée pour parler d’elles et de leurs activités. La féminisation a réhabilité des formes féminines délaissées. Au Québec comme en Suisse, la féminisation des titres professionnels a entraîné le plus souvent la féminisation des textes.

Le genre neutre n’existant pas en français, le masculin continue à l’emporter sur le féminin. Il n’en a pas toujours été ainsi. Il reste des textes qui témoignent de l’accord de proximité (adjectifs ou participes au féminin si le terme le plus proche est féminin).

À la fin du XIXème siècle, la langue française recommençait à féminiser assez facilement. Cet usage n’a pas perduré, montrant la difficulté, malgré la présence grandissante de femmes dans la sphère publique, à faire vivre l’égalité. Un mot comme « doctoresse » qui existait est devenu impropre. La création de mots nouveaux quand il n’existe pas de termes féminins ne peut que contribuer à l’enrichissement de la langue.

La langue française présente actuellement deux formes d’inégalité entre le masculin et le féminin :
- Une dissymétrie dans le champ syntaxique (la phrase est construite en prenant le masculin pour sujet principal) ;
- Une dissymétrie dans le champ lexical (le masculin est utilisé comme générique et il y a une inégalité de sens entre un mot utilisé au masculin ou au féminin comme « entraîneur/entraîneuse ».
Il s’agit-là d’un androcentrisme construit historiquement et socialement qui peut être modifié.

Au Moyen-âge, on ne se contentait pas de la forme masculine ; on citait masculin et féminin : « celles et ceux », « toutes et tous », etc. et on utilisait des expressions comme « créatures humaines » ou « femme ou homme ».

Avec l’invention de la loi salique et la consolidation de l’absolutisme, les droits des femmes se sont peu à peu effrités. Dans le même temps, les lois de grammaire se sont affirmées, avec cette idée que le masculin, puisque plus noble, devait l’emporter sur le féminin.
La masculinisation systématique de la langue n’est donc absolument pas innocente. En 1676, le père Bouhours, un de ceux qui ont imposé cette règle de grammaire, justifiait ainsi sa position : « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » Son but est d’oblitérer la présence des femmes dans la langue et par conséquent dans le monde.

Certains (et certaines !) affirment que tout ceci n’est pas très important, que ce qu’il faut, c’est lutter concrètement contre le sexisme et la domination masculine. Comme si les personnes, notamment les femmes, qui souhaitent voir la langue se féminiser et essayent de se la réapproprier, y perdaient de l’ énergie au détriment de la lutte anti patriarcale. La féminisation des textes est un élément parmi d’autres de cette lutte. Le recours à la féminisation va de pair avec une réflexion de la part des femmes et des hommes sur la domination masculine. En réalité, la refuser revient à se placer du côté du pouvoir. La lutte contre le patriarcat passe par l’éducation et ce dès le plus jeune âge. Comment peut-on envisager une éducation non-sexiste si le langage reste inégalitaire et qu’on pose comme une évidence que le masculin l’emporte sur le féminin sans se poser de question ?

Tous les arguments « stylistiques » contre la féminisation (« c’est lourd », « ce n’est pas beau », « cela ne coule pas », « cela gêne la compréhension » -comme si la féminisation était seule responsable du côté indigeste de certains textes) ne font pas le poids si on met dans la balance le constat suivant : les femmes ne sont tout simplement pas présentes dans un texte non-féminisé.

SUD éducation est un syndicat qui se revendique anti-sexiste. La plupart des textes qui sont produits par la fédération sont féminisés. Mais cela n’a jamais été officiellement acté. Il serait temps de le faire.

Documents joints

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