Quand réussir c’est renoncer

lundi 13 décembre 2004
mis à jour vendredi 11 février 2005

Réussir, c’est renoncer à toute ambition culturelle

Une école de la réussite, c’est une école utile au marché. Tout au long du rapport les concepts d’employabilité et d’adaptabilité paraissent être les leitmotiv de cette opération de propagande dont la volonté semble bien être d’enterrer définitivement certains des acquis de l’école républicaine : « Une école de la réussite est une école utile aux élèves même et surtout aux plus faibles d’entre eux, qui tous, devront entrer dans la vie professionnelle. » (p.33) L’école doit être un instrument de l’économie : elle n’a de valeur et d’utilité sociale qu‘en tant qu’elle participe à la société-entreprise. C’est ainsi que le rapport oppose une réussite formelle (une réussite de papier : les diplômes) à une réussite réelle qui n’a d’autre horizon que l’utilitarisme le plus cynique. Il serait absurde socialement de travailler à transmettre des savoirs qui n’auraient pour finalité que la formation générale des individus. Ce qui ne sert à rien d’autre qu’à mettre les individus au contact des savoirs émancipateurs, ce qui ne sert à rien d’autre qu’à permettre aux individus de comprendre, créer et juger librement, ce qui ne sert à rien d’autre qu’à donner aux individus les outils intellectuels permettant d’avoir prise sur leur destin social, est désormais dénoncé comme inutile, illusoire et dangereux. Et les études, même « utiles », ne garantissent plus un métier : aujourd’hui l’employabilité c’est l’adaptabilité. Il ne s’agit plus que de « s’adapter à l’incertitude des besoins futurs de la société et de l’économie » (p.1 de la Synthèse).
Sud-éducation ne saurait accepter cette conception utilitariste de l’enseignement. Nous voulons une école qui enrichisse l’élève plutôt que l’entreprise.

Réussir, c’est renoncer à lutter contre les inégalités

« La notion de réussite ne doit pas prêter à malentendu. Elle ne veut certainement pas dire que l’école doit se proposer de faire que tous les élèves atteignent les qualifications scolaires les plus élevées. Ce serait une illusion pour les individus et une absurdité sociale puisque les qualifications scolaires ne seraient plus associées même vaguement à la structure des emplois. » (p.32) Au nom du « réalisme » il faudrait renoncer aux idéaux d’une école fondée sur le principe de l’éducabilité universelle selon lequel chaque génération doit accéder à une instruction la plus haute possible. L’école actuelle échoue à atteindre ses idéaux, alors consacrons cet échec. L’injustice et l’inégalité dominent dans les faits : que l’école en prenne acte et s’y adapte. La société est injuste, alors, que l’école soit injuste : voilà le principe des ambitions nouvelles de l’école libérale dont le rapport fait la publicité.

Puisque tous ne peuvent pas prétendre aux carrières les plus recherchées, le tour de passe-passe consiste à dire que l’école doit permettre que chacun découvre et réalise son « excellence propre », son talent naturel, à condition qu’il soit en adéquation avec les besoins incertains du marché : « ...la réussite de chacun dans sa voie, dès lors que cette voie a une utilité sociale. » (p.43). Inutile de détailler la supercherie des « talents naturels » qui sont, pour
une bonne part, l’expression de l’environnement social et culturel des élèves.

Pour assurer la sélection, il faut des filières ultra-cloisonnées, (pour adoucir la potion on promet des passerelles entre les filières sans jamais préciser comment elles s’organiseraient) ; mais aussi une orientation « plus réaliste », et plus précoce, choisie par des familles qui vivent dans la peur du chômage et sont donc sensibles au discours de l’adéquation de l’éducation et du marché du travail. Une « éducation aux choix » (voir chapitre 3) convaincra donc les enfants d’ouvriers qu’ils auraient tout à perdre à des études longues. Question : puisque la réalité sociale, c’est des millions de chômeurs, quelles formations faudra-t-il suivre pour « faire chômeur » ? Pour autant, il n’est pas question de renoncer à l’élitisme et aux filières nobles, on pourra « assumer sereinement la promotion d’une élite scolaire afin de doter la Nation de cadres et de talents... » (page 33). Mais on en limitera l’accès à quelques-uns afin de protéger la société de l’illusion et de l’absurdité : trop de chômeurs instruits, c’est dangereux. Il vaut mieux que les pauvres s’assoient sur leur « socle » pour regarder la télé, ou s’abrutir de jeux-vidéo, entre deux missions d’intérim.

Peut-on accepter un tel renoncement à la démocratisation de l’école ? Plutôt changer ses désirs de formation que l’ordre du monde ? Non, non et non ! Pour nous, au contraire, l’intelligence est un contre-pouvoir et l’Ecole doit être émancipatrice.

Réussir, cest renoncer à l’idée même de formation initiale

Ainsi le Socle Commun des Indispensables vise à promouvoir une déscolarisation initiale sous le prétexte d’une future « formation tout au long de la vie ». C’est toute l’ambition du socle commun des indispensables que de donner le bagage minimum (lire, écrire, compter, parler l’anglais commercial et savoir cliquer) permettant de rebondir de mission d’intérim en mission d’intérim dans la société de l’insécurité sociale permanente. Une des pistes serait le rapprochement entre formation permanente et formation initiale, et la possibilité de préparer en formation permanente (tout au long de la vie) les mêmes diplômes que ceux qui s’obtiennent en formation initiale. La formation initiale doit rendre possible la formation tout au long de la vie : vous qui échouez en formation initiale ne vous inquiétez pas car le royaume de la formation permanente est à vous... Cela se traduit concrètement par les propositions de fusionner le lycée professionnel et la formation permanente sous la responsabilité des Chambres de commerce et d’industrie, de systématiser l’alternance dans la voie professionnelle par l’intrusion de la découverte de l’entreprise dans la scolarité obligatoire, et de renforcer le travail manuel (pour se frotter à « l’intelligence de la main » sans doute !).

Pour assurer l’employabilité, la définition du « socle commun » entretient la confusion entre le pédagogique et le comportemental. Le dressage « à l’éminence des valeurs partagées » précède le pédagogique et le rend possible : hégémonie de l’éducation sur l’instruction. On retrouve le baratin du management sur la compétence comportementale : pour « les emplois peu qualifiés ou requérant une compétence comportementale », il faut sans doute savoir fermer sa gueule et obéir. Le savoir-être l’emporte sur les savoirs. On retrouve aussi le discours pseudo-républicain, moralisateur et sécuritaire, de la politesse, de la civilité, la vie citoyenne. Le rapport ne cache même pas que ce sont les patrons qui demandent cet apprentissage de la civilité et de la politesse (là où l’école aurait renoncé) : « Le monde de l’entreprise [...] paraît plus demandeur en « éducation » que d’autres acteurs ou partenaires de l’école » (p.16).

Il ne s’agira plus d’apprendre, ni même d’apprendre à apprendre, mais d’apprendre à renoncer pour être (peut-être) employable

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